L’allégeance a tué les ministres

Les ministres ? Il n’y en a plus. Ils ont été remplacés par des fonctionnaires dociles et sans relief. Et ils ne décident désormais de rien. Ils s’en remettent « à qui de droit ».

Abed Charef

 

C’est un ministre de la République qui s’exprime de la radio. M. Noureddine Bedoui, ministre de la formation professionnelle, en l’occurrence. Il a annoncé, mardi, la tenue d’assises de son secteur pour bientôt, en vue d’adopter des recommandations décisives pour l’avenir de cette branche. Que fera t-il de ces recommandations ? Il a promis de les transmettre « à qui de droit ». M. Bedoui a ajouté qu’il attend des « professionnels » du secteur qu’ils donnent «les grandes orientations». « Les professionnels, c’est d’abord les gestionnaires du monde économique » et « les pédagogues », a t-il dit, ajoutant, dans un aveu cruel de vérité: « je ne suis que ministre de la formation professionnelle ».

Ce discours est étonnant. Un ministre, pensait-on, est un haut responsable qui, dans le cadre des choix politiques du gouvernement, définit une démarche pour son secteur et la met à exécution. C’est un homme qui a des opinions politiques, avec une vision précise de l’action gouvernementale. Il mène une action en cohérence avec celle des autres départements, pour assurer l’harmonie de l’exécutif. A ce titre, il fait des choix, procède à des arbitrages, décide de nominations, et tente d’influer sur l’action du gouvernement de manière à ce qu’elle serve ses idées et les intérêts de son parti.

Un ministre est donc un homme qui assume les choix politiques de son camp, les défend, et les met à exécution. Et quand le vent est contraire, il se bat, défend ses idées et son camp. Quitte à y laisser des plumes. Au vu de ce qui se passe dans le monde, ce schéma est le moins mauvais de tous. Il permet d’établir une certaine transparence et un minimum de cohérence dans la gestion de la cité.

Inconsistance

Mais l’Algérie a inventé un autre de type de ministre. Des hommes sans idée politique, sans épaisseur, sans conviction, sans cap. Ils sont guidés par le seul souci d’arriver au sommet, et de s’y maintenir. Quel que soit le prix, et quels que soient les enjeux. Ils n’assument pas la responsabilité de leur action. Ils ne sont comptables devant aucune institution. Seul celui qui les a nommés, président de la république, premier ministre ou parrain du clan, a le droit de leur donner des orientations ou de les sanctionner. Eux-mêmes ne se sentent pas concernés par une quelconque responsabilité : tant que le chef est satisfait de leur action, ils se considèrent sur la bonne voie.

Dans ce monde, la seule règle, c’est l’allégeance. La seule norme, c’est l’obéissance. Le ministre peut porter des habits islamistes, nationalistes, laïcs, peu importe. Il peut aussi bien mettre un turban et effectuer la « Omra » à chaque fois qu’il est réprimandé, pour oublier l’affront, ou se réfugier à Paris quand il est en difficulté ; il lui suffit de ne rien dire quand il est en disgrâce, et une fois rappelé, se mettre à genoux, renouveler son allégeance, pour être de nouveau admis dans la cour.

Cela débouche sur des situations hors normes. Avec des hommes qui ont dérouté les Algériens par leur attitude, leur inconsistance, alors qu’ils sont arrivés au sommet des responsabilités. Abdelaziz Belkhadem, puissant secrétaire général du FLN, considéré comme possible successeur du président Abdelaziz Bouteflika, s’est retrouvé exclu, trainé dans la boue, puis rappelé auprès du chef de l’Etat, avant d’être remercié comme un malpropre. Ahmed Ouyahia, celui qui symbolisait l’arrogance du pouvoir, a lui aussi été éjecté, puis rappelé dans des conditions tout aussi humiliantes. Comme M. Belkhadem, il était revenu juste à temps pour témoigner que le président Bouteflika était en mesure de diriger le pays. Il reste, avec Amar Saïdani, dans les grâces du président Bouteflika, mais il a perdu toute crédibilité. Les parrains de MM. Belkhadem et Ouyahia doivent se demander aujourd’hui s’ils ne se sont pas trompés sur leur compte.

Combines et politiques

Faut-il évoquer M. Sellal ? Faut-il rappeler M. Chakib Khelil ? Et tous ces hommes qui vivaient de petites combines, en la confondant avec la politique?

Le résultat est affligeant. Cette méthode de sélection pour diriger des personnes supposées gérer les affaires du pays est impitoyable. Elle ne laisse passer aucun homme politique ayant des idées et des projets, et convaincu de la nécessité de les appliquer. Bien au contraire, elle introduit une sorte de concurrence, une surenchère pour trouver les hommes les plus malléables, les plus insignifiants, ceux qui ont le plus d’aptitudes à prouver leur docilité et à trahir.

Dans un tel contexte, un ministre n’est plus ce dirigeant portant un projet et prenant sa part de responsabilité au sein d’une équipe qui gère un pays. C’est un petit exécutant, une sorte de petit fonctionnaire soucieux de ne pas faire vagues, tirant de petits privilèges de son poste, et s’en remettant « à qui de droit » pour décider à sa place. Y compris quand il s’agit de choses aussi simples que l’organisation la formation professionnelle.

Un homme politique disait récemment qu’en Algérie, il y a des ministres mais pas de gouvernement, comme il y a des députés mais pas de parlement. En fait, la situation est encore plus grave. Des ministres n’hésitent plus à reconnaitre qu’ils ne représentent rien. Qu’ils doivent tout « à qui de droit », et que pour toute décision, aussi insignifiante soit-elle, ils s’en remettent « à qui de droit ».

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