L’Algérie échappe à l’’entonnoir libyen

Il ne suffit pas qu’une solution soit juste ou réaliste pour s’imposer. Il faut aussi réunir les conditions politiques pour en faire une issue profitable à tous les acteurs.

Abed Charef (Le quotidien d’Oran, 25 septembre 2014)

L’Algérie a réussi, avec beaucoup de tact et de patience, à éviter le piège libyen. Elle a résisté à la tentation interventionniste, évitant ainsi de se laisser aspirer par l’entonnoir installé à ses frontières. Attentisme, indécision, absence de stratégie, ou choix politique fondé sur une analyse rigoureuse des vrais enjeux de la crise, peu importe. Le résultat est là. Trois ans après la chute de Maammar Kadhafi et les atermoiements qui avaient accompagné cette époque fiévreuse, les choses se remettent en place, pour redonner à l’Algérie un rôle et une vraie carte à jouer dans la région.

Il n’était pourtant pas difficile de prévoir que la situation allait se retourner pour conforter la position algérienne. Pour une raison simple : aucune intervention étrangère dans le monde arabe n’a débouché sur une démarche constructive ou une issue positive. Pire, les pays occidentaux ont délibérément agi pour détruite les Etats en place, ouvrant ainsi la voie au chaos. Ce qui montre que l’objectif n’était pas de changer les régimes en place et de les remplacer par des régimes meilleurs, mais de créer des situations irréversibles pour mener les pays concernés à l’autodestruction.

En Irak, une des premières mesures prises par le « proconsul » américain Paul Bremer avait été de dissoudre l’armée irakienne. En Libye, le même procédé a été suivi. En Syrie, l’objectif est de détruire l’armée, en utilisant pour cela les milices et les factions, quitte à ce que cela débouche sur la naissance du Daech. Dans tous les cas de figure, c’est l’Etat national qui a été visé en premier. Le résultat est le même partout: le pays est aspiré dans un tourbillon de destruction, ou d’autodestruction, dont les acteurs locaux ne se rendent même plus compte. Y compris pour les plus sincères : qu’ils soutiennent l’avènement d’un Etat islamique, chiite, sunnite, ou pro-occidental, tous concourent objectivement à la destruction de leur propre pays.

Sous-traitants et parrains

De plus, les milices agissant en Libye, en Syrie et en Irak sont presque toutes financées, armées et soutenues par des puissances étrangères. Pratiquement, aucune d’entre elles n’a une vraie autonomie, pour agir au nom d’un objectif national clairement exposé. On parle du Qatar et de l’Arabie Saoudite, mais derrière le rideau, il y a aussi les Américains, les Anglais, les Français, les Russes et tous les autres sous-traitants. Intervenir en Libye reviendrait donc non pas à défier les milices libyennes, mais à affronter leurs parrains, dont les objectifs ne sont pas toujours clairs. Autant donc laisser les parrains aller à l’impasse, pour se rendre compte au final que leur attitude débouche sur des menaces graves.

Les parrains sont du reste contraints à prendre de périlleux virages. En France, l’aventure, entamée par l’ancien président Nicolas Sarkozy, s’est transformée en déroute. Tous les intérêts français dans le Sahel se sont retrouvés directement menacés, obligeant une France au bout du rouleau à intervenir directement au Mali. En perdant un ambassadeur, tué à Benghazi, les Etats-Unis ont de leur côté admis que la situation en Libye pouvait leur échapper, et qu’il est peut-être préférable de mener ce pays dans une autre direction.

La dégradation de la situation en Libye ne pouvait que renforcer cette conviction qu’il est nécessaire de chercher de nouvelles solutions. Ceci a conforté la position de l’Algérie, qui avait refusé de prendre publiquement position pour une partie contre une autre, préférant s’accrocher au dogme de la solution interne libyenne, qui passerait par des discussions et un consensus entre Libyens. C’est, pour l’heure, la solution la plus viable. A charge pour l’Algérie d’en assurer le service après-vente, et de faire preuve de l’abnégation et du doigté nécessaires pour la mener à bien.

Position défensive

Mais là encore, il n’y a guère d’illusion à se faire. France et Etats-Unis sont contraints, pour le moment, à prendre en considération cette solution, pour des raisons conjoncturelles: ils recourent à ce plan B parce que le plan A a échoué, parce qu’ils n’ont pas d’alternative dans l’immédiat, et aussi parce qu’ils ont le souci d’éviter une intervention directe, alors que dans le même temps, l’urgence leur dicte de se déployer en Irak et en Syrie, où la situation se dégrade rapidement. Mais si le vent tourne, ou si l’issue leur parait non adaptée à leurs intérêts, ils feront en sorte de saborder cette démarche. Les retournements en Syrie et en Irak sont là pour l’attester.

Ce qui montre qu’en Libye comme ailleurs, il ne suffit pas qu’une solution soit juste ou réaliste pour s’imposer. Il faut aussi réunir les conditions politiques pour en faire une issue profitable à tous les acteurs, et l’appuyer par un consensus régional, en recherchant le soutien des pays directement concernés, comme la Tunisie et l’Egypte.

Jusque-là, et malgré quelques couacs, le parcours de la diplomatie algérienne a été correct. Mais c’était la phase la moins difficile, celle où il fallait rester sur la défensive, ne rien faire, une position dans laquelle l’Algérie a toujours été excellente. Il reste à faire preuve de la même habileté quand il faudra agir, prendre l’initiative, se mettre en mouvement, et affronter, sur le terrain, tous les intérêts et les partenaires non apparents de la crise libyenne. C’est une autre histoire.

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