Quand le mouton sera gratuit

Match nul, entre des citoyens qui revendiquent l’impossible, et un pouvoir qui excelle dans la fuite en avant.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 2 octobre 2014)

Abdelmadjid Tebboune s’est laissé aller. Mardi dernier, le ministre de l’habitat a promis de réaliser 1.6 millions de logements durant le prochain quinquennat. Et de concert avec le premier ministre Abdelmalek Sellal, il a promis d’éradiquer l’habitat précaire en 2018. Le million de logements par quinquennat, gonflé ensuite à 1.2 millions, relève désormais du passé. Le gouvernement passe à la vitesse supérieure, pour réaliser autant de logements qu’on veut. Il suffit d’appuyer sur le bouton. D’autant plus que l’argent continue de couler à flots, que les promesses sont gratuites, et qu’il n’y a aucune règle obligeant un haut responsable à rendre des comptes à la fin de son mandat.

La surenchère dans les promesses est naturellement accompagnée d’une surenchère sur la demande, et sur la manière de demander, voire d’exiger. Convaincus que tout peut être obtenu, les Algériens ont eux aussi élevé leur niveau de revendication vers des sommets, y compris des sommets de l’absurde, comme lorsque des parents ont défendu leurs enfants qui avaient triché dans des examens, ou d’autres qui exigé une meilleure prise en charge par l’Etat lors de leur voyage au Brésil pendant la coupe du monde. Des supporters avaient même organisé un rassemblement devant le siège d’une wilaya brésilienne pour dénoncer la mauvaise qualité de leur chambre d’hôtel.

Plus près de nous, il est de plus en plus fréquent que des habitants « coupent la route » pour exiger que soient installés des ralentisseurs, ces fameux dos d’âne qui empoisonnent la circulation et la vie des automobilistes. Mais face à un Etat faible, et un pouvoir handicapé par sa légitimité assise sur la seule distribution de la rente, les Algériens vont plus loin. Récemment, signalait un blogueur, des habitants de la région de Reghaïa se sont opposés avec succès à un projet de décharge qui avait fait l’objet de toutes les procédures, jusqu’à l’attribution du marché. Forts de leur succès, ces habitants ont occupé la base de vie installée par l’entreprise privée qui devait réaliser les travaux. Ils en ont transformé les bureaux en logements, et ils y sont toujours !

« Couper le chemin de fer» et « fermer le barrage »

Auparavant, ils n’avaient pas hésité à barrer la voie de chemin de fer pour appuyer leurs revendications. Et c’est tout le réseau ferré vers l’est du pays qui s’est trouvé perturbé. Dans la même logique, on a appris mardi dernier que les trains partant ou se rendant vers Bejaïa ne circulaient plus, car bloqués et contraints de rebrousser chemin dans la région de Tazmalt par des habitants « en colère ». Les voyageurs étaient contraints de descendre, et de continuer leur trajet par d’autres moyens.

Il y a un mois, la presse faisait état d’actes encore plus graves. Pour appuyer des revendications liées à leur situation sociale, des « citoyens » avaient procédé à la fermeture des vannes d’un barrage, privant d’eau la région de Béjaïa pendant trois jours. Comment ont-ils pu accéder au site du barrage, surveillé normalement par des gardes armés? Comment les représentants de l’Etat ont-ils admis qu’une telle situation perdure pendant trois jours? Mystère.

Auparavant, deux autres affaires avaient défrayé la chronique à Tébessa. Des contrebandiers, convaincus de leur impunité, avaient attaqué une unité de la gendarmerie et une autre de la douane pour récupérer des véhicules saisis. Dans l’attaque contre les gendarmes, il y a eu mort d’hommes, quand les militaires ont riposté.

Déficit de légitimité

En arriver à de telles limites montre comment des comportements absurdes se sont banalisés au sein de la société algérienne. Des comportements appuyés parfois par une presse qui préfère caresser le citoyen dans le sens du poil, contribuant à fausser l’analyse. Cette attitude révèle aussi à quelles extrémités un pouvoir qui souffre d’un déficit de légitimité est prêt à aller pour se maintenir. C’est un pouvoir qui n’accueille plus les revendications des citoyens selon des normes admises : il n’analyse pas ces revendications pour savoir si elles sont conformes à ses options politiques et aux intérêts du pays, si elles sont légitimes, et si l’Etat dispose des moyens financiers pour les satisfaire. Il les soumet à une autre grille : ces revendications constituent-elles une menace? Ceux qui les portent sont-ils dangereux pour la préservation du pouvoir?

Un tel pouvoir ne se préoccupe pas de régler les problèmes, de faire avancer le pays. Il se contente de manœuvrer pour se maintenir. Jusqu’au moment où la situation se retourne contre lui, comme le montre la mésaventure survenue au ministre de l’agriculture Abdelouahab Nouri. Celui-ci, en visite à l’intérieur du pays cette semaine, a effectué une tournée dans une sorte de foire agricole. Sur place, l’administration locale lui a concocté une très jolie mise en scène, avec des produits agricoles affichant des prix défiant le bon sens. La pomme de terre, notamment, était affichée à 40 dinars le kilo, alors qu’elle est cédée à 60 dinars sur les marchés de gros et entre 70 et 100 dinars au détail. Des habitants du coin, qui n’étaient pas au courant de la mise en scène, se sont précipités pour s’approvisionner. Il a fallu l’intervention des services de sécurité pour les disperser! Cela n’a pas perturbé M. Nouri. Tant que les gens ne demandent pas un mouton pour l’Aïd, il peut s’en sortir. Mais au fait, pourquoi ne pas exiger un mouton gratuit pour chaque famille ?

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1 commentaire

  1. Bouhamed

     /  2 octobre 2014

    Cher Abed je ne reçois plus tes articles que je trouve très intéressant et instructifs

    Réponse

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