Rumeurs et incertitudes d’un mandat de trop

La course est lancée. Mais la rumeur a une longueur d’avance sur l’info, qui ne rattrapera jamais son retard.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 9 octobre 2014)

Ahmed Ouyahia se fait très discret. Aussi discret que le président Abdelaziz Bouteflika, dont il est officiellement directeur de cabinet. M. Ouyahia a été chargé par le chef de l’Etat de coordonner les travaux de révision de la constitution, ce qui l’a amené à recevoir personnalités du pouvoir et de l’opposition, avant de préparer un rapport destiné au chef de l’Etat. Un travail de simple greffier en chef, la décision finale revenant au président Bouteflika, à qui il reviendra de trancher sur les grands choix que devra consacrer la nouvelle constitution.

Après le cérémonial des rencontres avec les hommes politiques, M. Ouyahia a disparu. Mais pouvait-il en être autrement? L’ancien chef du RND se trouve, en fait, dans une position très délicate. Il n’a aucune marge de manœuvre. Il n’est pas maitre de la décision, et il ne peut strictement rien faire sans l’aval du chef de l’Etat. Il doit adapter son rythme de travail à celui de M. Bouteflika, et se contenter de gérer les affaires courantes, en se roulant les pouces, sans jamais commettre d’impair. Il sait que la moindre erreur se paierait très cher. Le souvenir de M. Abdelaziz Belkhadem, son ancien voisin de bureau à la présidence, nommé tout comme lui à la veille de la présidentielle d’avril dernier, avant d’être banni il y a un mois, est là pour le rappeler.

M. Ouyahia est également embarrassé par son projet de constitution. Non parce qu’il se pose des questions sur ce qu’il faut y mettre -ceci ne relève pas de son ressort-, ni parce qu’il hésite sur ce qu’il faut retenir des propositions de l’opposition -celle-ci n’a été appelée que pour le fun-. Non. M. Ouyahia est embarrassé parce qu’il a forcément des doutes sur l’utilité de la révision de la constitution, et parce qu’il ne connaît pas le calendrier du chef de l’Etat. Et, surtout, parce qu’en l’état actuel du fonctionnement du pouvoir, personne n’est en mesure de lui apporter les précisions souhaitées. Ce qui le contraint à naviguer à vue, pour s’engager dans un projet dont il ne connait ni l’agenda, ni le contenu final.

Absences

Seul réconfort pour M. Ouyahia, l’absence du président Bouteflika est plus pesante que la sienne. Car quand on parle de vide politique, d’absence, d’article 88, de vacance du pouvoir, c’est le chef de l’Etat qui est visé en premier lieu. C’est sa responsabilité qui est en cause. Pas celle de M. Ouyahia, qui veut bien être utile, mais n’y parvient pas. Car M. Ouyahia n’est visiblement pas en mesure de combler le vide politique causé par l’absence du chef de l’Etat. Ce n’est ni son rôle, ni son tempérament. Il n’a pas la carrure.

Qui pourrait le faire ? M. Sellal, peut-être. Celui-ci a mené la campagne électorale, multipliant les bourdes, mais personne ne lui en a tenu rigueur, car il était dans son rôle. Mais aujourd’hui, il est clair qu’il n’a pas la densité nécessaire pour être celui qui, en l’absence du chef de l’Etat, incarnerait le pouvoir.

Ce qui rend encore plus pesante l’absence de M. Bouteflika. Celui-ci ne s’est pas manifesté depuis plusieurs semaines. Il n’ pas réagi à l’affaire Hervé Gourdel, ce ressortissant français, assassiné par des terroristes fin octobre. C’est d’ailleurs le premier ministre Abdelmalek Sellal qui avait parlé au téléphone avec le président François Hollande, enfreignant règles et traditions protocolaires sur lesquelles un Président Bouteflika valide aurait été très sourcilleux.

Trêve

Au final, l’absence du chef de l’Etat a été comblée par une habituée de la vie politique algérienne,  la rumeur. Celle-ci s’est réveillée avant l’Aïd, avant de des propager ensuite sur un terrain particulièrement favorable, Internet et les réseaux sociaux. Sans surprise, des sites et blogs, connus ou non, ont commencé à relayer les mêmes rumeurs, répercutant à l’infini des informations impossibles à vérifier. Un scénario qui se poursuivra jusqu’à la prochaine apparition publique du chef de l’Etat. Mais au bout de quelques jours de répit, le même scénario se répètera, encore et encore.

Sans surprise, ces rumeurs sont en train de confirmer le contenu au quatrième mandat. On n’y parlera pas de projet politique, d’ambitions économiques, encore moins de débats sur la place de l’Algérie dans le monde. Le quatrième mandat sera dominé par les rumeurs qui meubleront de longues périodes d’attente, elles-mêmes entrecoupées par des apparitions plus ou moins longues, mais toujours pénibles, du chef de l’Etat ; des apparitions durant lesquelles on comptera les mots que M. Bouteflika aura prononcés, et on décortiquera les gestes qu’il aura effectués. La position de la main du chef de l’Etat sera plus commentée qu’une décision économique, et sa manière de saisir une tasse de café transformera nombre d’Algériens en spécialistes de la lecture dans le marc de café.

Ce jeu est aussi inutile que malsain. Il manque cruellement d’éthique. L’évoquer, c’est remuer le couteau dans la plaie. Même si le quatrième mandat lui-même est une profonde blessure, et un acte totalement dénué d’éthique.

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