Coup d’éclat démocratique en Tunisie

Les Algériens regardent traditionnellement la Tunisie avec un peu de dédain. C’est pourtant de Tunis que vient la construction démocratique la plus élaborée, même si Beji Caïd Essebsi n’est pas le meilleur modèle de renouveau.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 30 octobre 2014)

Un sentiment de satisfaction, mêlé de soulagement, a ponctué les élections législatives de dimanche 26 octobre en Tunisie. Pas de fraude massive, pas de violence, pas de contestation majeure, des vainqueurs qui font preuve d’une certaine humilité, en sachant qu’ils reviennent de loin, et des perdants qui reconnaissent leur défaite et félicitent leurs adversaires. Et, cerise sur le gâteau, il n’y a pas eu de victoire d’un parti islamiste radical, ce qui aurait pu pousser un général ou un maréchal à se découvrir une vocation de sauveur de la république.

Un scrutin de ce type est-il possible dans un pays arabe? Non, serait-on tenté de dire. Les premières élections législatives libres en Algérie ont débouché sur le drame des années 1990. Le pluralisme en Irak a mené à un engrenage sanglant, mêlant politique, religion, tribus, ethnies, le tout sur fond d’ingérence étrangère. En Libye, des élections législatives ont bien été organisées, et leurs résultats salués parce qu’ils consacraient des courants dits libéraux, mais elles n’ont pu empêcher le dépeçage du pays et l’extension de la guerre, à un point tel qu’aujourd’hui, un pouvoir autoritaire qui rétablirait l’ordre et l’unité du pays serait probablement bien accueilli. En Egypte, un scénario à l’algérienne, mené par une sorte de maréchal proconsul, qui a brutalement mis fin à l’expérience démocratique, pousse inexorablement le pays vers les abimes de la violence.

Pourquoi, dans un environnement aussi hostile, la Tunisie serait-elle épargnée. N’est-elle pas le pays le plus fragile, avec le PIB le plus faible ? Elle n’a pas de pétrole, pas d’armée puissante. Elle n’a pas un poids déterminant dans la région. Que peut-elle mettre dans la balance pour s’imposer ?

Si peu de victimes !

Non, décidément, rien ne semblait destiner la Tunisie à vivre une grande aventure démocratique. Certes, le pays a été le berceau du fameux « printemps arabe », source de tant d’espoirs et de douleurs. Mais quelques jours de manifestations ont suffi pour faire chuter Ben Ali. La révolution a un prix, la démocratie aussi, a-t-on souvent entendu dire. En Tunisie, tout le processus du changement a fait moins de victimes que la seule mutinerie de Serkadji. Et avec ça, ils veulent accéder à la démocratie, sans même en payer le prix?

Non. C’est un simple rêve. On va bientôt se réveiller, pour revenir au réel, et découvrir la vraie Tunisie, celle qui devra choisir son destin entre les modèles disponibles sur le marché, et il y en a peu, tous issus de la même fabrique : modèles irakien, syrien, libyen, algérien. Car on ne passe en quelques semaines d’un statut de pays sous-développé, pris en tenailles entre l’islamisme radical et le terrorisme, à celui de démocratie accomplie. La Tunisie a trop vécu dans l’illusion, elle en paierait bientôt le prix.

Et son président ? Ce Moncef Marzouki dont les Tunisiens branchés se moquent tant? Il avait la prétention de faire vivre ensemble démocrates, laïcs, islamistes et autres nassériens et panarabistes, dans un système vaguement laïc, empruntant un peu à Voltaire, un peu aux Mouaatazila, le tout assaisonné d’une pincée de Zitouna et de quelques bouts de bois africains. Curieuse recette présentée par un Marzouki qui constitue lui-même un problème difficile à résoudre. Tunisien ayant grandi au Maroc, fortement marqué par l’Algérie, il a vécu son exil politique en France, tout en plongeant dans une forte culture arabe, avant de couronner ce parcours par quelques séjours en prison et une carrière de médecin spécialisé dans une maladie très répandue dans les pays arabes, les violations des Droits de l’Homme. Quelle idéologie, quelle doctrine, quels choix politiques peut-il dès lors proposer à son pays?

Un deal décisif

Malgré tous ces handicaps, la Tunisie a pourtant commis l’impensable. Elle a réussi à passer le cap d’une seconde élection législative (la constituante avait aussi des pouvoirs législatifs) sans trop de dégâts. Certes, le pays n’a pas de rente pétrolière, et il a bénéficié d’un soutien international très fort. Mais la Tunisie a réussi à ne pas sombrer, d’abord parce que ses acteurs politiques ont tiré profit des expériences algérienne et libyenne, pour mettre en avant deux règles essentielles : négocier, faire des concessions, ne jamais rompre, d’une part ; et respecter son adversaire, celui qui perd une élection, d’autre part. Les islamistes ont admis qu’ils ne changeraient pas les règles du jeu s’ils parviennent au pouvoir. Ceux de l’ancien pouvoir, revenus en force, ont admis qu’ils ne pouvaient revenir à l’ancien système, et qu’il fallait absolument faire une place aux nouvelles catégories qui envahissent le champ politique.

Une fois ce deal acquis, le reste était facile à réaliser. Il suffisait de contenir les extrêmes, ceux qui rêvaient d’en découdre, dans une confrontation à l’algérienne, qu’ils soient éradicateurs ou islamistes. Et de se convaincre que cette alternance ne signifie pas une victoire définitive, mais un pas dans la construction d’un grand projet. Un projet si grand qu’en cette veille de 1er novembre, on est amené à évoquer ce qui se passe en Tunisie. Car ce qui se passe aujourd’hui à Tunis est peut-être moins spectaculaire que le 1er novembre, mais c’est certainement un processus plus élaboré.

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