Au pays de Rab Edzayer (Un pays très spécifique)

L’Algérie serait-elle si différente des autres pays ? Apparemment oui. Et Pourtant, ce qui s’y passe est d’une banalité affligeante.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 novembre 2014)

L’Algérie, un pays spécifique? Certainement. Son économie d’abord. C’est un pays qui a beaucoup d’argent, mais ses habitants subissent une incroyable malvie. Il investit énormément, mais produit très peu ; Il a les potentialités d’un pays émergent, mais traine dans les bas-fonds des classements liés à la performance économique. Son industrie représente moins de cinq pour cent de son PIB. Il possède le plus vaste désert du monde, qui représente un formidable potentiel économique, mais on y trouve moins de touristes que de terroristes.

Son président de la république ensuite. C’est un chef d’Etat qui ne parle pas, ne voyage que pour des contrôles médicaux, ne fait pas de discours, et ne tient pas de réunions de travail avec le gouvernement; il a été réélu pour un quatrième mandat à l’issue d’une opération électorale uniques dans l’histoire, et déclaré vainqueur sans faire campagne, des assistants ayant parlé à sa place. C’est le seul chef d’Etat au monde supposé gérer un pays alors que lui-même est géré par son propre frère. Et c’est enfin un président qui promet tout le temps de passer le flambeau aux nouvelles générations, mais qui s’accroche au pouvoir, alors que lui-même a joué un rôle essentiel dans l’architecture du pouvoir mis en place à l’indépendance, comme il a joué un rôle déterminant dans un coup d’Etat organisé il y a bientôt 50 ans, en 1965 !

Deux oppositions

Et le pouvoir ? Là aussi, c’est une spécificité bien algérienne. L’Algérie a un patron des services d’espionnage qui espionne en premier lieu les Algériens. Il a tellement de pouvoir qu’un éminent économiste le désigne publiquement comme le Dieu du pays, rab edzayer. Mais cet homme que personne n’a jamais vu est attaqué à visage découvert, et en toute impunité, par un autre, dont tout le pays se moque, bien qu’il soit le chef du premier parti du pays.

Ce pouvoir est partagé entre un président physiquement incapable de l’exercer, un premier ministre qui ne sait pas ce qu’est le pouvoir, un patron des services spéciaux qu’on veut déposséder du pouvoir mais à qui tout le monde obéit au doigt et à l’œil, un patron de l’armée qui a du être un brave officier, il y a cela plus d’un demi-siècle, et des réseaux, beaucoup de réseaux, dont la plupart se croisent aujourd’hui chez un homme qui n’a pas de fonction officielle, Saïd Bouteflika.

De l’autre bord, l’Algérie est également très spécifique. Elle a deux oppositions : une opposition au pouvoir, et une opposition du pouvoir. La première tente d’élaborer un projet politique dans la douleur, pour le proposer comme alternative ; la seconde vit dans un long concubinage avec le pouvoir, entrecoupé par des brouilles éphémères qui lui permettent de réapprendre à parler comme une opposition, avant de retourner au foyer.

Et l’une des grandes spécificités de l’Algérie, c’est que le régime en place a été sauvé par l’opposition la plus radicale, l’islamisme politique! L’Algérie est en effet le premier pays où a été testé une théorie très moderne du « pouvoir utile » face au « péril vert »: bien avant la Syrie et son Daech, c’est un pays où un pouvoir, s’appuyant essentiellement sur la force armée, a été jugé préférable aux groupes islamistes de l’opposition; un pays où un régime liberticide a réussi à convaincre le monde qu’il constituait un moindre mal par rapport à l’alternative qui le menaçait.

Rokia et médecine

On peut encore énumérer tous ces traits qui, pris de manière isolée, donnent l’impression que l’Algérie est un pays très particulier, très difficile à classer et à cerner, un pays si différent des autre qu’il en échapperait à la science politique. C’est flatteur pour l’égo ; c’est très réconfortant pour les amateurs du « wantoutrisme » et de la formule « nous, les Algériens » qui pensent qu’ils sont différents des autres peuples, mais c’est hélas, faux. Totalement faux. Car toutes ces spécificités relèvent presque de lieux communs qui ont nom mauvaise gestion, corruption, mauvaise gouvernance, absence de démocratie, non-respect des libertés, gabegie, sous-développement, etc.

Le monde a connu beaucoup de présidents physiquement diminués, ou dont le comportement était grotesque. KGB et Stasi ont passé beaucoup plus de temps à espionner leurs concitoyens que les étrangers. Le régime algérien n’est ni le premier ni le dernier régime autoritaire soutenu par les puissances occidentales : la plupart des pays latino-américains ont été longtemps portés à bout de bras par les Etats-Unis, officiellement pour contrer le communisme. Aujourd’hui, le communisme mort, le terrorisme l’a avantageusement remplacé. Enfin, l’Algérie n’est pas le premier au monde où un ministre confond son compte bancaire et celui de Sonatrach.

L’Algérie est simplement un pays en crise. Elle n’arrive pas à en sortir. Elle n’a pas les instruments politiques et institutionnels pour en sortir. Et comme un malade qui ne trouve pas de traitement efficace, elle s’oriente, par désespoir, vers la médecine traditionnelle, le charlatanisme, la rokia, l’exorcisme et la lutte à mort contre les djinns.

Mais détourner de l’argent, manipuler les urnes, corrompre le personnel politique n’a rien de surnaturel. C’est une activité très humaine, et très répandue en Algérie.

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1 commentaire

  1. Bravo pour cette analyse pertinente, vous avez tout résumé

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