La tentation de la rente trop forte pour le patronat algérien

Avec Ali Haddad à la sa tête, le Forum des Chefs d’Entreprises engage un virage décisif, celui d’une plus grande proximité avec le pouvoir. Au risque de rater celui de la gouvernance.

Abed Charef

Comme l’Algérie, le Forum des Chefs d’Entreprises avance à reculons. Ce n’est visiblement pas de cette organisation que viendra la modernité et l’efficacité économiques. Après avoir fait illusion pendant une décennie, en tenant un discours soft, l’organisation phare du patronat algérien est revenue au réel, pour exprimer plus fidèlement ce qu’est le capitalisme algérien.

Et malgré un effort de communication, le FCE n’améliore guère son image avec l’intronisation de Ali Haddad. Bien au contraire. La pression des évènements a amené le monde du patronat à multipliant les fautes, notamment sur des symboles forts. Trois d’entre eux ont montré, jusqu’à la caricature, la véritable nature de l’organisation.

Son nouveau patron, qui possède également l’Entreprise de Travaux Publics ETRHB, vit presque exclusivement de la commande publique. Ce n’est pas un mal en soi, mais cela colle parfaitement à cette image d’un capital algérien qui aspire essentiellement à capter la rente générée par les hydrocarbures. M. Haddad a en outre été élu à l’unanimité, par une organisation « assainie », dans un vote à la « soviétique ». Les récalcitrants ont été poussés vers la porte de sortie il y a bien longtemps, et le terrain a été soigneusement balisé pour éviter toute surprise. Le vote a eu lieu à main levée, pour que toute velléité de contestation disparaisse. Le secret de l’urne n’est pas visiblement pas le point fort des patrons.

Nouvelles icônes

Ces vertus peu démocratiques sont déjà apparues la semaine dernière, quand des « proches » de M. Haddad ont intimé à Louisa Hanoun l’ordre de « fermer sa gueule ». Une maladresse qui laissera des traces, car perçue comme une double faute : celle du riche s’adressant à une personne qui n’est pas membre du club, et celle d’un homme s’adressant à une femme.

Mais les pratiques démocratiques ne sont pas le fort du FCE. C’était devenu public au début de l’année, quand M. Haddad avait pris la tête de l’opération menée par le patronat pour collecter des fonds destinés à financer la campagne du président Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat. Des patrons n’avaient pas hésité à parler d’intimidations de la part de M. Haddad qui, fort de sa proximité avec Saïd Bouteflika, s’est retrouvé en première ligne. Il avait ensuite poussé vers la sortie M. Rédha Hamiani, l’ancien préident du FCE, pour son manque d’enthousiasme à soutenir le quatrième mandat. Pourtant, M. Hamiani n’avait rien d’un opposant. Il s’est toujours montré très conciliant, menant un lobbying habile et efficace, obtenant du gouvernement tout ce que souhaitaient les patrons.

Mais ce n’était pas suffisant pour se maintenir. Une nouvelle génération, portée par Ali Haddad et Laïd Benamor, avait hâte de s’installer. Un écart de vingt à trente la sépare de celle de Issaad Rebrab, Rédha Hamiani et Omar Ramdane, le premier président du FCE. La première génération était née à l’ère du parti unique. Elle a gardé une certaine forme de discrétion et de savoir-faire. La seconde a explosé dans les années 1990, dans une période brutale, violente. Elle en gardé la marque. Elle veut aller vite, dans un espace sans règles, sans repères. Abdelmoumène Khalifa aurait pu en être l’icône.

Proximité avec le pouvoir

Difficile, dans ce cas, de demander du doigté à ces nouveaux patrons. Encore moins de leur demander de travailler à l’émergence de nouvelles règles économiques. Et c’est peut-être la principale défaillance du secteur privé algérien : attaché à capter la rente, il travaille essentiellement dans cette direction, ne contribuant guère à l’établissement de nouvelles mœurs économiques.

Pourtant, beaucoup de spécialistes espéraient que le secteur privé finirait par imposer une certaine rationalité dans la gestion économique du pays. Quand elle atteint une certaine envergure, une entreprise échappe à la gestion familiale traditionnelle, pour aller à des normes internationales. Une mécanique de gestion se met alors en place, indépendamment des personnes qui occupent les postes. Ce n’est pas le cas de l’Algérie, où la décision se prend toujours en petit comité familial, non en fonction de l’expertise.

Objectivement, il est toutefois difficile de reprocher à un patron qui veut gagner de l’argent, de se comporter de la sorte. Il sait que le fait de connaitre le wali lui offre plus de chances de remporter un marché que la performance de l’entreprise. Il agit en conséquence, d’autant plus qu’il sait que l’argent du pétrole est là pour alimenter la commande. Ce que résume parfaitement la boutade d’un patron qui cherchait un comptable. On lui en proposé plusieurs. Il choisit celui qui avait un lien de parenté avec l’inspecteur des impôts.

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