Qui peut rappeler à l’ordre Gaïd Salah ?

Le général Gaïd Salah a rappelé l’opposition à l’ordre. Mais qui peut rappeler à l’ordre un général, ami du président de la République?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 4 décembre 2014)

Le général Gaïd Salah a brutalement mis à un terme à une histoire qui commençait à prendre de l’ampleur, celle d’une possible élection présidentielle anticipée, qui permettrait de débloquer une situation désespérément figée. En déclarant, cette semaine, que l’élection du président Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat a été crédible, « transparente », qu’il était hors de question de la remettre en cause, et que l’armée ne permettrait pas de sortie de route, le vice-ministre de la défense a ramené tout le monde au réel, dans un pays où la politique fiction est un art très développé. Il s’est même montré menaçant, en accusant certains opposants de vouloir utiliser la rue, tout en leur reprochant vaguement de s’appuyer sur l’étranger.

A une opposition impatiente, il a rappelé qui décide dans le pays, qui tient les commandes, et qui donne le la. Une manière de rejeter, globalement et dans le détail, toutes les initiatives de l’opposition, et de dire que l’Algérie n’est toujours pas normalisée : le pays n’est pas encore entré dans un fonctionnement institutionnel où les pouvoirs sont séparés et les fonctions, avec leurs responsabilités, clairement établies.

Mais quel Gaïd Salah a parlé en fait? Est-ce le vice-ministre de la défense, ou est-ce le chef d’état-major de l’armée? Dans un pays normal, le chef d’état-major a un rôle opérationnel et technique. Il accède à ce poste grâce à sa technicité, même si la proximité avec les dirigeants politiques joue un rôle important. Mais c’est un responsable qui n’intervient pas dans les choix politiques du pays. Il a un rôle très délicat, et à ce titre, toutes les institutions et tous les responsables politiques tentent de le protéger, en raison du caractère sensible et de la nature de son travail.

L’armée appartient aussi à l’opposition

Par contre, le vice-ministre de la défense est un homme politique comme les autres. Membre du gouvernement, il est supposé élaborer et exécuter une politique de défense au sein du gouvernement. En Algérie, il fait partie du gouvernement de M. Abdelmalek Sellal. Non, ce n’est pas de l’humour. Il est réellement chargé de faire des choix en matière de défense, dans le cadre d’un gouvernement supposé appliquer une politique étrangère, et dont les armées constituent un instrument privilégié.

Cette fonction ne lui permet pas de disposer de l’armée pour la mettre au service d’un pouvoir. L’armée applique la politique du gouvernement, certes, mais elle est aussi l’armée de l’opposition. C’est l’armée de la république, et elle n’a pas pour mission de soutenir un pouvoir, ni de lui servir de base politique. Elle n’a pas pour vocation de soutenir les uns, ni de contrer les autres.

Le ministre Gaïd Salah a le droit de soutenir le président Bouteflika, de constituer un comité de soutien et de faire campagne pour lui. Il a même le droit de co-présider ce comité avec M. Amar Saadani, et d’organiser des meetings en compagnie de MM. Amar Ghoul et Amara Benyounès. A condition de quitter sa tenue de militaire. Par contre, le chef d’état-major Gaïd Salah, lui, ne peut agir de la même manière, car il violerait le principe selon lequel l’armée, comme la loi, est au-dessus de tous. Ce sont des principes répétés par Gaïd Salah lui-même quand cela lui convient, quand des opposants demandent à l’armée de débloquer la situation, par exemple. Gaïd Salah leur rétorque alors que l’institution n’a pas à s’immiscer en politique…

Pouvoir fort

Il était question de Gaïd Salah et de l’armée, et de leur poids dans la vie politique. Mais ce dysfonctionnement s’étend à la plupart des institutions du pays. L’administration, par exemple, a oublié l’impartialité qui doit être la sienne. Elle s’estime naturellement mobilisée pour soutenir le pouvoir en place. Un wali constitue le prolongement du pouvoir, non celui  de l’Etat. C’est lui-même qui coordonne discrètement la campagne du président de la république au niveau local. L’un d’eux, devenu plus tard ministre, a déclaré publiquement, au cours d’une campagne électorale, qu’il serait malheureux de voir que le président Bouteflika obtienne moins de 80% des voix dans « sa wilaya ».

Comme Gaïd Salah, les walis ne se sentent pas tenus par la loi. Pour eux, le plus important est de montrer leur aptitude à servir le pouvoir, ou à l’exercer au profit d’une cause qui est la leur, non de faire fonctionner l’administration. L’expérience de beaucoup d’entre eux leur montré que ce mode de gestion n’est pas efficace, mais ils s’y soumettent, avant de s’y habituer, pour finir par faire du zèle. Ils se laissent d’autant plus volontiers tenter que que dans un pays aussi figé que l’Algérie, les institutions tournent à vide. Elles ne servent à rien. Le conseil constitutionnel, le gouvernement, la présidence de la république, aucun centre de pouvoir ne joue correctement son rôle. Du moins de manière conforme à ce que dicte la constitution. Et quand le pouvoir n’est pas exercé par les  institutions légales, il est accaparé par d’autres cercles informels. Y compris quand ils ont portent une tenue, comme Gaïd Salah.

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