Naufrage annoncé de la gauche-couscous en Tunisie

La gauche sera l’arbitre de la présidentielle en Tunisie. Elle hésite : va-t-elle rallier un peuple « barbu », ou bien va-t-elle s’abriter la sécurité de l’ordre ancien?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 décembre 2014)

Un concert de louanges entoure le processus électoral en Tunisie. C’est un beau succès, il faut en convenir. La Tunisie apparait comme l’exception qui confirme la règle de l’impossibilité d’organiser des élections démocratiques dans le monde arabe. Après des législatives crédibles, un premier tour de la présidentielle réussi, le second tour de la présidentielle, dimanche prochain, devrait couronner une démarche qui a connu quelques moments de tension, mais qui n’a jamais dérapé. Le couronnement serait une élection libre, qui ferait entrer le pays dans la modernité démocratique.

Ces louanges ne peuvent toutefois cacher une réalité très inquiétante. Car l’expérience tunisienne a confirmé l’échec d’une certaine forme de politique. Le vote ne se fait pas sur des bases économiques et sociales, ni mêmes politiques. Il se fait sur des dogmes, l’idéologie, sur l’irrationnel, la peur, le chantage à l’instabilité et la menace de l’inconnu. Malgré le retrait d’Ennahdha, qui n’a pas présenté pas de candidat à la présidentielle, les acteurs politiques ne s’affichent pas porteurs d’intérêts économiques et politiques, ils sont jugés sur leur supposé rapport à la foi, à la religion ; sur leur capacité à combattre l’islamisme, ou à s’en accommoder, voire à le favoriser.

Beji Caïd Essbsi, un bon vieux cacique de l’ère Bourguiba-Ben Ali, candidat de Nida Tounès, est virtuellement porteur d’un projet de restauration d’un système supposé mort avec l’immolation de Bouazizi. La victoire de Caïd Essebsi signifierait, d’une certaine manière, que la Tunisie s’est a fait fausse route ces trois dernières années. Elle aurait commis une immense erreur aves son fameux « printemps ». Et aujourd’hui, la récréation est finie. Tout le monde reprend sa place, dans un ordre qui n’aurait jamais du être bousculé. Cette vision suggère que le système Ben Ali était bon, qu’il avait juste besoin d’un coup de peinture pour ravaler la façade. C’est oublier qu’il était bâti sur une répression féroce contre les islamistes, mais aussi contre les laïcs et démocrates hostiles aux choix de Ben Ali.

Restauration

Que les bénéficiaires de l’ancien système, regroupés autour de Caïd Essebsi, souhaitent la restauration de l’ordre ancien, est dans l’ordre des choses. Que des groupes ou des fortunes le soutiennent est tout aussi cohérent. Que le candidat de Nida Tounès mette en avant une volonté de sauvegarder l’Etat tunisien, contre un adversaire accusé de « connivence » avec les islamistes, est tout aussi important. Mais est-il pour autant possible de s’en tenir à cette promesse? Certes, une victoire de Caïd Essebsi peut déboucher sur un renforcement de la nature « civile » de l’Etat tunisien. Mais elle peut tout aussi bien déboucher sur un engrenage de remise en cause de ce qui a été fait ces trois  dernières années, en s’appuyant sur la légitimité démocratique. Une dynamique de restauration de l’ordre ancien n’est pas exclue, d’autant plus que Caïd Essebsi n’a jamais montré de vraies convictions démocratiques, et que l’enthousiasme des nouveaux convertis pousse naturellement à l’excès, à l’arrogance des puissants et aux règlements de comptes.

Une victoire de Caïd Essebsi aurait une autre signification, inattendue. Ce serait un naufrage moral de la gauche tunisienne, qui aura vendu son âme, en se plaçant du côté de l’ordre ancien, contre le peuple. En position d’arbitre, la gauche confirmerait alors qu’elle a définitivement abandonné le terrain des luttes sociales, pour se situer dans une autre confrontation, celle entre les laïcs et les autres. Elle serait sur le même terrain que la gauche française, qui a déserté le terrain économique et social, laissant les pauvres se réfugier dans l’illusion Front National, pour s’occuper essentiellement de « mœurs », avec le PACS, le mariage pour tous, la place des femmes, la liberté sexuelle, etc., tout en s’accommodant du creusement des inégalités. Fait symbolique : les grandes stars de la gauche française de ce début de siècle sont plus connues pour leurs frasques sexuelles que pour leurs conquêtes sociales.

L’âme de la gauche

Moncef Marzouki a bien relevé cet abandon des luttes sociales par la gauche, qui ne s’occupe plus des pauvres. Ceux-ci sont pris en charge par les islamistes, qui leur offrent un prêt-à-penser rudimentaire, mais très efficace. Puisque la gauche ne s’occupe même plus du sort des pauvres dans ce monde, les islamistes leur proposent une solution pour ici et pour l’au-delà. Le Front National tente de faire la même chose, en proposant des réponses identitaires.

Paradoxe? Non. La gauche, en Algérie comme en Tunisie, est en fait une petite bourgeoisie urbaine, occidentalisée, qui n’a plus de rapports avec le peuple de gauche, les sans-dents. Une gauche-couscous qui aspire à devenir gauche-caviar, prête à composer avec le système Ben Ali du moment qu’il assurera sa sécurité et son confort, et limitera la répression aux pauvres, aux barbus et aux ruraux. Elle affiche encore un discours de gauche, mais elle a une pratique politique basée sur d’autres critères. Sa grille de lecture n’est plus dictée par le bon vieux clivage riches-pauvres, exploitants-exploités, capital-travail ; elle a comme repère central le conflit religieux-laïcs.

Et quand je dis que c’est une élite « occidentalisée », ce n’est pas péjoratif. Je considère que l’occidentalisation est aujourd’hui une nécessité, car elle signifie rationalité, accès à la modernité, instauration d’un pouvoir institutionnel, respect des libertés et des droits de l’homme. Tout ceci fait partie des valeurs de gauche, mais cela ne justifie l’abandon de ce qui fait l’âme de la gauche, le peuple.

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5 Commentaires

  1. Mounafeq

     /  17 décembre 2014

    L’analyse est un peu tirée par les cheveux , mais n’est pas toralement fausse ; Le parallèle avec la gauche de l’exagone n’a pas lieu d’etre ; La gauche tunisienne si elle ne sait pas ce qu’elle gagner avec BCE sait trés bien ce qu’elle va perdre avec un president qui serait une potche des islamistes pour qui il balisera le terrain pour les futures presidentielles ;

    Barrer la route à l’islamise est autrement plus important que la lutte des classes ; Les tunisiens savent ou se trouve leur interets

    Réponse
  2. Ali Bobo

     /  18 décembre 2014

    Hamma Hammami n’a de leçons a recevoir de personne,et surtout pas d’un Algérien !!
    Vous connaissez l’histoire de la paille et de la poutre ? A bon entendeur….

    Réponse
  3. Camarade, je suis d’accord sur le fond. J’aimerai seulement vous faire la remarque suivante : vous prenez trop au sérieux l’opposition idéologique.
    Dans votre phrase « Sa grille de lecture n’est plus dictée par le bon vieux clivage riches-pauvres, exploitants-exploités, capital-travail ; elle a comme repère central le conflit religieux-laïcs. ». Si vous remplacez le conflit religieux-laïcs par une opposition des modes de vie, vous pourriez refaire le lien avec l’écart des conditions économiques. Ce sont les modes de vie qui sont en cause. Les modes de vie qui sont des systèmes de pouvoir qui classent les individus (et les déclassent). Mais les entrepreneurs politiques n’ont pas toujours intérêt à dévoiler leurs objectifs.

    Réponse
  4. Izarouken Arab

     /  20 décembre 2014

    Abed Charef je vous pensais plus perspicace. A vous lire… et en pointillé, il apparait que vous auriez aimé que le « peuple » vote pour ENNAHDA. Bon il ne l’a pas fait dans sa majorité. Vous êtes un peu déçu. Et partant vous minimisez en souhaitant que ce que vous indentifiez comme risques – une potentialité, il est vrai – puissent devenir réalité, le succès « déjà-là- de l’expérience tunisienne. Les Tunisien-ne-s et leurs élites ont réussi à se frayer un chemin vers la construction à partir de leur histoire, leurs réalités, leurs vécus et aspirations… de LA MODERNITE POLITIQUE (enjeu existentiel pour nos société aujourd’hui). Le danger guette certes mais l’espoir est permis et les premiers succès sont déjà là. Nida Tounes ne pourra jamais restaurer l’Ancien régime et Ennahada ne sera plus jamais Enanhada de l’ère de l’Ancien régime. Ce n’est pas gagné mais je pense qu’une reconfiguration profonde de la carte politqiue en Tunisie et qui aura une résonnace sur l’ensemble de l’esopace dit arabe musulman est en marche.

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  5. Maxime

     /  20 décembre 2014

    De France.

    Triste parallèle que vous dressez là entre les gauches politiques des différents pays. Ce constat renforce l’analyse de logiciels institutionnels dépassés, inadaptés aux nouvelles générations, qui réclament partout à corps et à cris une réelle réinvention des systèmes. La gauche doit redevenir démocrate et cesser de servir les aristocraties, notament électives, du monde entier.

    Réponse

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