Les sept miracles de Tunis

La Tunisie est au septième ciel, après avoir réussi son élection présidentielle. Retour, en sept points, sur l’élection présidentielle qui a propulsé Beji Caïd Essebsi au pouvoir.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 23 décembre 2014)

1 .Beji Caïd Essebsi a réussi, à 88 ans, le miracle de devenir président de la Tunisie de l’ère démocratique, après avoir joué un rôle central dans la répression, lorsque la Tunisie a connu ses moments les plus difficiles, dans les années 1960. Essebsi a en effet été patron de la police et ministre de l’intérieur, les deux postes du vrai pouvoir en Tunisie, l’équivalent de chef d’état-major de l’armée et patron du DRS en Algérie.

Dans son long itinéraire, il n’y a pas de trace de vraies convictions démocratiques. Ses partisans ont joué, comme en Algérie, sur la confusion entre démocrates et anti-islamistes. Essebsi est anti-islamiste, mais rien ne prouve qu’il est devenu démocrate. Sa conversion apparente n’en fait pas un Mehri. Au mieux un Messaadia. Son objectif est, logiquement, de restaurer le système dans lequel il a toujours baigné, pas de mener la Tunisie vers un monde nouveau. On ne peut même pas le lui reprocher : il appartient à la génération qui avait la charge de gérer la période post-indépendance, pas à la génération appelée à affronter le monde psot-Snowden.

2. Second miracle, Essebsi a bénéficié d’alliances interne et externe inattendues. L’Algérie et les autres pays influents, France et Etats-Unis, ont voté pour lui. Chacun avait ses raisons, mais il y avait une vraie convergence d’intérêts. Ce consensus international a favorisé l’apaisement qui a précédé l’élection, et permis d’organiser le vote dans des conditions sereines.

3. Troisième miracle, le système Ben Ali s’est dépoussiéré. Il s’est débarrassé de ses éléments les plus encombrants, pour présenter un visage lisse, avec un candidat pépère, rassurant, renvoyant à l’image de Bourguiba plutôt qu’à celle de Ben Ali. Pourtant, sur un strict plan de la chronologie historique, Essebsi a précédé Ben Ali, qui a est plutôt un héritier du premier.

Ceci rappelle que le système Ben Ali englobait toute la Tunisie. Des cadres de valeur l’ont servi, en se mettant au service de l’Etat, plutôt qu’au service du pouvoir. Les condamner en bloc n’a aucun sens. A charge pour eux de s’affirmer, de devenir réellement autonomes, plutôt de que de constituer la clientèle d’un système qui risque de se reconstituer. A contrario, la Libye, qui a voté une absurde loi d’exclusion, s’est virtuellement retrouvée privée de la partie la plus significative de sa capacité de gestion. Pour caricaturer, la Libye s’est retrouvée, du jour au lendemain, privée de tous ceux qui avaient le sens de l’Etat et avaient atteint un certain niveau dans la hiérarchie de l’armée, des services de sécurité, de l’administration, du système bancaire, etc.

4. Un autre miracle, islamiste celui-là : Ennahdha ne s’est pas mouillé dans l’élection présidentielle. Rached Ghanouchi a compris, après l’expérience égyptienne, que le Tunisie contient des forces de nuisance en mesure de l’empêcher de gouverner. Non seulement il n’a pas présenté de candidat, mais il ne s’est pas mouillé à fond avec Moncef Marzouki, car cela risquerait de gêner le président sortant s’il apparaissait comme l’otage des islamistes.

Ghannouchi a ainsi procédé à un repli temporaire. Inutile de se presser si les vents sont contraires. Son parti est présent au parlement. Il a la possibilité légale d’entretenir un appareil politique, en attendant son heure. Tout faux pas de l’équipe Essebsi va le relancer.

5. Cinquième miracle, un dirigeant arabe quitte le pouvoir sans être évacué par l’émeute ou par l’armée. Moncef Marzouki s’en va, la tête haute. Malgré quelques ratages sans importance, résultats de sa naïveté politique et d’un idéalisme déplacé, il a réussi un parcours admirable. Il a mené le processus de transition institutionnelle à son terme. Il a refusé de s’allier avec l’un des deux camps qui voulaient une bipolarisation de la vie politique pour aller à la confrontation. Il a épargné le chaos à son pays, maintenant le dialogue avec tous les partenaires, laïcs, modernistes, islamistes, conservateurs et héritiers de l’ancien système. Il a refusé de couper les ponts avec les uns et les autres.

6. A gauche, par contre, il n’y a pas eu de miracle. La gauche tunisienne a raté le virage. En acceptant de s’inscrire dans le clivage idéologique au détriment du clivage économique et social, elle a abdiqué, signant peut-être son arrêt de mort. Elle est virtuellement appelée à disparaitre, pour se dissoudre dans la nouvelle donne, pour devenir, au mieux, une fraction du courant anti-islamiste. Mais elle est particulièrement vulnérable. Comme en Algérie, elle a perdu son autonomie de pensée et d’action. Elle sera dépendante du bon vouloir du pouvoir central. Il suffira au pouvoir de laisser un peu de champ aux jihadistes pour lui rappeler sa précarité.

7. Le vrai miracle, le septième, est à venir. Il fera oublier tout le reste: comment va évoluer cette alliance qui a porté Essebsi au pouvoir ? Va-t-elle se moderniser, se démocratiser, s’ouvrir vers la société ? Ou bien va-t-elle se recroqueviller sur elle-même, se laisser entrainer dans un engrenage de vengeance, et, dans l’euphorie dominante, tenter de reconstituer le système Ben Ali?

Il est facile de dire que la nouvelle Tunisie a battu la dictature, et que la démocratisation est irréversible. L’expérience a montré que rien n’est irréversible, à part les illusions, le mensonge et la bêtise. Essebsi n’est pas Mehri. Et ce n’est pas Mehri qui est revenu aux affaires, mais Messaadia.

ll faudra donc que Nida Tounès invente rapidement des hommes d’Etat capables, à leur tour, d’inventer un pays nouveau, avec des pratiques nouvelles, pour éviter de retomber dans le ronronnement des années Ben Ali. Car, faut-il le rappeler, Ben Ali avait suscité un certain engouement et beaucoup d’espoirs quand il a déposé Bourguiba. Mais quelques années plus tard, le jeu s’est refermé. Si la Tunisie ne trouve pas de nouvelles solutions, Ennahdha apparaitra comme une alternative non seulement légitime, mais nécessaire.

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