En plein quatrième mandat

Crise ou pas crise ? Austérité ou pas austérité ? Chaque ministre a sa réponse propre, mais le gouvernement ne le sait pas encore.

Abed Charef (Article publié dans le Quotidien d’Oran, jeudi 29 janvier 2014)

Mme Nouria Benghebrit l’a dit avec assurance : il n’est pas question d’austérité pour le secteur de l’Education. Les propos du premier ministre Abdelmalek Sellal évoquant la nécessité de rationaliser les dépenses de l’Etat, et de ne plus opérer de recrutement dans la fonction publique, ne s’adressent pas à l’Education, a-t-elle assuré.

Quant à M. Abdelmalek Boudiaf, il est apparu presque outré qu’on évoque l’austérité pour son secteur. Le ministre de la santé a assuré que l’Etat maintiendra l’ensemble des dispositifs publics pour veiller sur la santé des Algériens. Les programmes d’équipement, de formation et d’importation sont maintenus, a-t-il assuré.

Le ministre de l’habitat, Abdelmadjid Tebboun, continue de son côté de bâtir des millions de logements. Tous les programmes seront réalisés, assure-t-il avec un aplomb étonnant, malgré les doutes qui commencent à s’instaurer. ADL, logement social, LPP, tous les engagements seront tenus. Il va plus loin : il promet même une nouvelle salve de logements ADL.

Même son de cloche pour les subventions : elles seront maintenues, a rassuré M. Sellal lui-même, prenant le contrepied de de son ministre des finances, Mohamed Djellab, qui avait osé remettre en cause les prestations sociales. A l’avenir, les Algériens paieront leurs prestations sociales à leur juste valeur, avait prévenu M. Djellab, qui n’avait toutefois pas fixé d’échéance. Mais il a été rapidement désavoué par le premier ministre.

Ces déclarations laissent perplexes. C’est comme si la baisse du prix pétrole touchait un autre pays que l’Algérie, et que la crise de ressources financières était une simple fiction. Pourtant, le prix du pétrole a perdu plus de la moitié de sa valeur depuis l’été, et même si l’Algérie s’en est plutôt bien tirée en 2014, avec une baisse modeste de ses revenus, elle entame 2014 avec un pétrole à 40 dollars. Inutile de dire qu’à ce niveau, la balance commerciale connaitra un déficit important en 2014. La marge sera très étroite pour le gouvernement.

L’incompétence, un atout

Mais curieusement, c’est l’incompétence du gouvernement qui va le sauver cette fois-ci. Il compte puiser dans le Fond de régulation des recettes (FRR) pour combler le déficit budgétaire prévisible, et sur les réserves de change, qui s’élèveraient à 190 milliards de dollars, pour pallier à la baisse des recettes en devises. Le gouvernement n’avait pas su utiliser de manière optimale les recettes procurées par les hydrocarbures. Il n’a pu investir les dinars, préférant les mettre dans un fond spécial, en prévision des jours maigres. Quant aux devises, il les a mis dans un bas de laine, ne trouvant pas la bonne formule pour les transformer en investissements. Il compte y puiser jusqu’à ce que la conjoncture se retourne, et que les prix des hydrocarbures repartent à la hausse, en espérant que l’Algérie pourra, d’ici là, relancer ses exportations d’hydrocarbures, que le ministre de l’Energie Yousfi Yousfi espère ramener en 2018 à leur niveau de 2008.

Autre élément favorable au gouvernement, il n’a pas besoin de fonds supplémentaires pour assurer les dépenses budgétaires. Pour une raison simple : le budget n’était consommé, au mieux, qu’aux deux tiers. Il peut donc supporter une baisse conséquente des recettes budgétaires sans que cela ne se répercute sur l’activité économique. D’autant plus que le budget avait été vidé de son sens : il ne représente plus un programme à réaliser selon un échéancier précis, mais un simple catalogue de dépenses.

A cela s’ajoute le peu de responsabilité du gouvernement. Celui-ci n’est tenu par aucun engagement. Personne ne l’oblige à la performance. Il n’est pas tenu d’assurer une croissance chinoise, ni de faire entrer l’Algérie dans le cercle des BRICS. Il n’a pas de parlement auquel il doit rendre compte, et les partis n’ont pas de prise sur lui. C’est même l’inverse : c’est lui qui nomme et destitue les chefs de partis. Sa seule responsabilité est de tenir le front social, tant que le président Abdelaziz Bouteflika est en poste. Tout le reste est secondaire.

Eléments de langage

Cette déresponsabilisation du gouvernement ne le dédouane pas pour autant de certaines obligations primaires, comme de faire semblant de se comporter comme un gouvernement. Et d’astreindre les ministres à tenir un discours cohérent, au moins pour que tous disent la même chose sur un sujet donné. A défaut d’afficher un programme digne d’un gouvernement, ils peuvent, au moins, s’abstenir des déclarations contradictoires, avec des ministres qui affirment prendre des mesures pour lutter contre la crise, et d’autres qui affirment que la crise a été évitée « grâce au programme de son Excellence le président de la République ».

Partout dans le monde, se sont imposées des règles simples, basées sur les fameux « éléments de langage ». Face à un évènement d’envergure, le grand chef définit une ligne à suivre. Celle-ci est traduite, par des communicateurs professionnels, en formules toutes prêtes, que l’ensemble des ministres se contentent de répéter. A charge pour chacun d’aller plus dans le détail dans la définition des « éléments de langage » de son secteur, ce qui donne, au final, l’image d’un gouvernement homogène, et évite au premier ministre d’être désavoué dès le lendemain par les membres de son exécutif.

Mais à l’impossible n’est tenu. Pourquoi un gouvernement aurait-il obligation de se comporter comme un gouvernement, du moment que sa formation, sa mission, son fonctionnement, et la manière de récompenser ses membres ou de les sanctionner sont différentes de celles prévues par institutions et les usages?

Moralité : l’auteur de cette analyse fait fausse route. Il a été pris à contrepied. Il a oublié que l’Algérie est en plein quatrième mandat.

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L’Algérie n’a pas de problème de gaz de schiste, mais un problème de gouvernance

Nouveau miracle algérien : le gaz de schiste, qui peut constituer un formidable outil de développement, est devenu un problème. Par la grâce de la mauvaise gouvernance.

 Abed Charef

L’Algérie vient de n’a pas de problème avec l’exploitation du gaz de schiste. Elle a un problème de démocratie et de gouvernance. Le gaz de schiste est un simple effet collatéral de cette crise politique. A l’origine de cette tension, un problème de confiance : beaucoup d’Algériens sentent, confusément, qu’un choix fait aujourd’hui par le gouvernement, dans les conditions d’aujourd’hui actuelles, est forcément mauvais. C’est une défiance générale, justifiée ou non, mais avec laquelle il faudra faire. C’est caricatural, mais c’est l’état d’esprit qui prévaut chez une partie de l’opinion. A un point tel que de paisibles villes du sud, traditionnellement connues pour la sérénité de leurs habitants, se sont lancées dans une contestation remarquée depuis plusieurs semaines.

Les protestataires qui ont organisé des marches dans les villes du sud ont eu l’immense mérite d’imposer le débat ; un débat encore sommaire, avec une voix dominante, celle du pouvoir et de ses relais, mais les lignes ont bougé. Le premier ministre Abdelmalek Sellal, le ministre de l’Energie et le patron de Sonatrach ont été sommés d’intervenir, pour rassurer. En vain.

Faut-il se plier à cette contestation et refuser l’exploitation du gaz de schiste ? C’est une autre question. Si on en croit les estimations les plus courantes, l’Algérie détiendrait les troisièmes réserves de gaz de schiste au monde. Ce qui représenterait un demi-siècle de consommation et de rente si les conditions d’exploitation sont réunies. Mais seront-elles réunies ? Les adversaires de l’exploitation du gaz de schiste disent non. Ils avancent quatre grands arguments pour s’y opposer.

Produits chimiques dangereux

Le premier concerne la méthode d’exploitation, la fameuse fracturation hydraulique, durant laquelle des produits chimiques dangereux seraient utilisés. L’amalgame est résolument créé en citant 200 produits chimiques, dont certains seraient cancérigènes. La composition de ces produits serait même secrète, les compagnies refusant d’en divulguer la teneur.

Un chimiste explique qu’en fait, il y a une très large panoplie de produits chimiques qui peuvent être utilisés pour la fracturation. Chaque compagnie pétrolière privilégie une ou deux familles de produits, ceux qu’elle maitrise le mieux. Dire qu’ils sont très dangereux est un autre amalgame. En réalité, la plupart des produits chimistes sont potentiellement dangereux si on les utilise mal. En outre, chaque compagnie garde ses secrets de fabrication et ses brevets, parce que c’est de l’argent.

Liée aux produits chimiques, l’utilisation irraisonnée de l’eau est aussi citée pour refuser l’exploitation du gaz de schiste. Dans le Sahara algérien, l’eau est rare, alors que le gaz de schiste en nécessite des quantités importantes. Utiliser la nappe albienne ? Pourquoi ne pas la préserver pour les générations futures, ou bien investir dans l’agriculture ? Un argument un peu simple. Utiliser l’eau de l’albienne ne signifie pas l’épuiser, ou en interdire l’utilisation pour l’irrigation. C’est une question d’opportunités et de rentabilité.

Respecter les normes

Plus complexe est la question de l’environnement. L’eau injectée dans les forages remonte. Il faut la traiter, et faire en sorte qu’elle ne pollue pas la nappe d’eau. Des techniques existent pour cela. Il s’agit d’une règlementation à mettre en place, et de procédures techniques à faire respecter. Les adversaires du gaz de schiste citent la France, qui refuse encore de l’exploiter. Par prudence, ou par intérêt. Mais face au modèle français, il y a le modèle américain. Lequel est le bon?

Sur tous ces points, l’expérience des Etats-Unis montre qu’il est possible d’exploiter le gaz de schiste sans trop de dommages. En 2012, les Etats-Unis ont produit 293 milliards de mètres cube de gaz de schiste. Cela représente quatre fois la production algérienne de gaz ! Ils ont également produit près de trois millions de barils de pétrole de schiste par jour, soit trois fois la production algérienne. Un demi-million de forages sont actifs. Ces quantités énormes produites n’ont débouché sur aucun cataclysme, ni sur aucune catastrophe majeure. Ce qui montre que le procédé peut être parfaitement maitrisé.

A moins de croire à un vaste complot : les intérêts en jeu sont gigantesques, les compagnies pétrolières sont très puissantes, elles sont capables de mener un lobbying très efficace, pour occulter des évènements de grande ampleur lorsque que l’intérêt des Etats-Unis l’exige.

Un modèle économique discutable

Plus terre à terre, des spécialistes hostiles au gaz de schiste affirment qu’il n’est pas rentable. Nazim Zouiouèche, ancien PDG de Sonatrach, et Hocine Malti, ancien vice-président, en font partie. Pour eux, le coût de production du gaz de schiste serait trop élevé en Algérie. Le modèle américain ne peut pas être reproduit, assurent-ils. La faible rentabilité du gaz de schiste aux Etats-Unis est compensée par des aides indirectes, mais dans le même temps, l’Etat américain est gagnant, car un gaz peu cher a favorisé une formidable reprise de l’industrie américaine, la seule économie occidentale à connaitre un taux de croissance supérieur à trois pour cent.

Il serait stupide de la part de Sonatrach d’exploiter du gaz à perte, d’autant plus que ce serait exagéré de demander au gouvernement algérien de reproduire à l’identique le modèle américain.

Mais il serait tout aussi inacceptable de penser que l’état actuel du marché actuel du gaz est éternel. La chute du prix du pétrole l’a clairement montré : des facteurs politiques et stratégiques perturbent le marché des hydrocarbures, qui demeure toutefois orienté structurellement à la hausse sur le long terme.

Un marché mondial totalement bouleversé

Peut-être faut-il aussi rappeler ce que le gaz de schiste a représenté pour les Etats-Unis. Au lendemain des attentats du 11 septembre,  les Etats-Unis ont fait un choix stratégique : ne plus dépendre du pétrole du Proche-Orient. La solution était de pousser les prix vers le haut, pour que les hydrocarbures non conventionnels deviennent rentables. Ce qui a provoqué l’explosion du gaz de schiste. Sur une décennie, les Etats-Unis ont échappé aux hydrocarbures du Proche-Orient. C’est le Canada qui est le premier fournisseur des Etats-Unis, alors que l’Arabie Saoudite ne fournit plus que 13% de la consommation américaine.

Cette évolution a propulsé les Etats-Unis au rang de premier producteur mondial de gaz, devant l’Union Soviétique. Le pays envisage d’exporter du gaz, et il se rapproche de l’autosuffisance en pétrole, en incluant le Canada. Actuellement, ils importent 20% seulement de leurs besoins énergétiques.

Si le gaz de schiste a permis un tel bouleversement, l’Algérie doit-elle, peut-elle s’en passer? Oui, disent les ayatollahs de l’environnement, pour qui la fetwa affirmant que le gaz de schiste est haram est irréversible. Non, affirme le gouvernement, qui se veut responsable, après avoir fait preuve d’une incroyable irresponsabilité, au point d’amener des Algériens à contester ce qui peut devenir une source de revenus essentielle pour l’avenir.

Un problème politique

C’est là qu’apparait le vrai problème de l’Algérie, un problème de démocratie, de gouvernance et de crédibilité des institutions. Sur le plan technique et économique, le débat peut être posé en termes précis, et tranché de manière rationnelle. Si le gaz n’est pas rentable, il n’est pas exploité. S’il présente un danger pour l’environnement, il faudra s’en passer. L’expérience des Etats-Unis, qui ont produit autant de gaz de schiste en trois ans que l’Algérie produit de gaz en une quinzaine d’années, montre que les solutions techniques existent, en attendant les solutions économiques.

Mais qui peut offrir des garanties que le travail se fera normalement? Personne. Ni le président de la république, ni le ministère de l’Energie, ni Sonatrach, ni Alnaft, ne sont suffisamment crédibles pour dire la vérité, en cas de catastrophe. Cela s’est vérifié à deux reprises par le passé, où des techniciens ont pu prouver que de hauts responsables ont menti sur des questions environnementales.

Exploiter le gaz de schiste aujourd’hui n’est pas possible, non parce que c’est trop dangereux, ou anti-économique, mais parce que personne ne peut attester que des normes seront respectées. L’Algérie n’a pas les contre-pouvoirs des Etats-Unis. Elle ne dispose pas d’instances arbitrales crédibles. Il faudra donc commencer par le commencement. Exploiter le gaz de schiste impose d’abord de mettre en place des agences de l’environnement indépendantes, des mécanismes de contrôle transparents, un parlement qui puisse devenir un vrai pouvoir, une expertise indépendante crédible, et une possibilité de débat libre dans des conditions sereines. Ce qui signifie mettre en place un système démocratique apaisé, dans lequel serait restauré un minimum de confiance entre l’Etat et les citoyens. Autrement, quoi que fasse le gouvernement, une partie des Algériens continuerait à considérer l’exploitation du gaz de schiste comme une nouvelle esbroufe.

L’amendement Hamel bouleverse la constitution

Le général Abdelghani Hamel, promu émissaire à In-Salah, supplante le gestionnaire traditionnel de ces conflits, le DRS. Il efface les partis et le parlement, ce qui donne une révision radicale de la constitution.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 janvier 2014)

Le Président Abdelaziz Bouteflika a procédé, à la mi-janvier, à une profonde révision de la constitution. En désignant le général Abdelghani Hamel, patron de la police, comme émissaire chargé de prendre langue avec les populations du sud hostiles à l’exploitation du gaz de schiste, le chef de l’Etat a consacré de fait un nouveau dispositif légal, radicalement différent de ce que prévoient la lettre et l’esprit de la constitution. Les partis, relais politiques et sociaux traditionnels entre opinion et institutions, ont été balayés. Le parlement, pompeusement considéré comme second pouvoir, a été ignoré. Ne restent donc, dans l’oued, que ses pierres : l’appareil militaire et sécuritaire, seule base sociale d’un pouvoir qui, en retour, ne s’adresse plus qu’à ce fragment institutionnel qui a l’immense privilège de détenir les armes.

Peut-être que l’histoire rendra hommage au président Bouteflika. Le chef de l’Etat a en effet décidé de ne plus faire semblant. Il limite la sphère de la décision aux seuls cercles militaires et sécuritaires. Il a totalement dépouillé les partis, qui n’ont plus d’utilité. On savait depuis longtemps qu’ils n’avaient plus la capacité de traduire la volonté du peuple en vote, ni traduire l’aspiration des Algériens en actes de gestion. On sait désormais qu’ils ne peuvent même plus servir de vaguemestre pour transmettre les doléances du peuple au pouvoir, ni de transmettre la réponse. Une mission aussi délicate passe désormais pas d’autres canaux, plus sérieux, plus fiables. Et ce n’est plus le DRS qui mène ce type de jeu.

Faut-il parler du parlement ? L’assemblée Nationale et le Sénat auraient pu s’arroger un rôle, en créant des commissions parlementaires, dont l’utilité est évidente dans ce genre de dossier. Une commission parlementaire permet de débroussailler le terrain, de gagner du temps, de faire mijoter la question, d’engager un débat interne entre différents protagonistes au sein du pouvoir, et de présenter des recommandations qui permettent de légitimer en douce la décision du pouvoir. Les deux chambres du parlement ont failli. En les ignorant, comme il l’a fait depuis son accession au pouvoir, le chef de l’Etat a consacré une situation de fait, et rayé les deux institutions du dispositif constitutionnel.

Equilibres

Ce faisant, M. Bouteflika révèle ce qu’est sa vision de la politique. Elle se limite à l’appareil militaire et sécuritaire. Selon lui, le jeu politique ne consiste pas à bien gérer le pays, à respecter la constitution, à favoriser le fonctionnement des institutions, à consacrer la liberté et les droits des citoyens ou à assurer la croissance. Non. La politique consiste à maitriser l’équilibre des forces entre les différentes composantes de l’appareil militaire et sécuritaire, de manière à ce que cet équilibre lui soit toujours favorable, y compris en situation de crise grave, comme ce fut le cas à la veille du quatrième mandat. Ce n’est pas le FLN, le RND ou la société civile qui auraient pu le maintenir au pouvoir à l’été 2013. Ce sont les appuis qu’il s’était ménagé au sein de la hiérarchie de l’armée qui lui ont garanti de rester au pouvoir.

Sur le fond, le président Bouteflika a raison. Il a été porté au pouvoir par un consensus au sein de l’appareil militaire et sécuritaire. C’est là que se situe le principal centre de décision du pays. Il n’a donc pas de souci du côté de la population, des partis, des syndicats et de la société civile. Ceux-ci ont développé une grande capacité à obéir et à suivre. A défaut, ils seront mis à la marge. C’est donc vers le cœur du pouvoir qu’il faut porter toute son attention. Veiller à ce que ceux qui détiennent les armes lui restent favorables. Y compris en maoeuvrant pour réaménager les équilibres internes du pouvoir.

Réhabiliter le général Hamel

Le président Bouteflika a aussi tiré profité de l’affaire In-Salah pour remettre en selle le général Hamel, sérieusement ébranlé par la mutinerie au sein de la police, il y a deux mois. Celui-ci est désormais le porteur de la bonne parole, l’homme qui ramène les bonnes nouvelles, pas seulement le chargé de la répression. Ce qui semble confirmer le nouveau dispositif du pouvoir : avec Abdelaziz Bouteflika déclinant, une nouvelle équipe se met en place pour organiser la succession. Le « cœur atomique » du pouvoir algérien, le DRS, n’a plus le monopole. Il n’a même plus la préséance. Il est si affaibli qu’il a été attaqué par un homme aussi vulnérable que Amar Saadani.

Ce fragment de pouvoir perdu par le DRS est passé, dans un premier temps, à l’état-major de l’armée. Mais dans un pays qui veut donner l’apparence qu’il se « normalise », ça fait désordre de voir l’armée en première ligne. L’état-major de l’armée est donc invité à se faire un peu plus discret, au profit de la DGSN, dont le patron est à la fois un général de gendarmerie, un membre du premier cercle du chef de l’Etat, un adepte des fameux préceptes de « la gestion démocratiques des foules », et un homme de la nouvelle génération, celle supposée assumer la charge de la gestion du pays durant la prochaine décennie.

Le général Hamel peut aussi trouver de vrais arguments pour se mettre en avant dans la gestion de la contestation au sud. Après l’échec des émissaires traditionnels, bureaucrates et réseaux, il peut taper sur la table dire que si l’agitation se poursuit, ce sont ses unités qui devront la gérer. Et l’Algérie ne sait pas gérer ces situations. Pour lui, les choses sont donc claires. L’échec de Ghardaïa pousse à éviter de créer un nouvel abcès. Quitte à désavouer les bureaucrates, de type Yousfi ou Sellal.

Le scénario est d’autant plus séduisant pour le général Hamel qu’il lui permet de se replacer au centre du dispositif, au moment où le président Bouteflika prend une décision radicale, celle de restituer la décision aux vrais centres de pouvoir, l’appareil militaire et sécuritaire. Ce que vient de consacrer le président Bouteflika en désignant le général Hamel comme émissaire pour le sud.

Serait-il présomptueux de demander de qu’est devenu M. Abdelmalek Sellal dans cette affaire ?

Les partisans du 4ème mandat se déchirent pour le contrôle du butin

Petite guerre parmi les partisans du quatrième mandat. Objet : le contrôle des leviers économiques, dont la Chambre de Commerce et d’Industrie. Le ministre du commerce, Amara Benyounès, ne veut pas en céder le contrôle aux patrons.

Abed Charef (Sur Maghreb Emergent)

Une guerre larvée oppose le ministère du commerce au patronat autour du contrôle de la chambre de commerce et d’industrie, dans une atmosphère de partage du butin du quatrième mandat. Menée discrètement, la bataille mobilise des partisans du président Abdelaziz Bouteflika, avec d’un côté, le ministre du commerce, Amara Benyounès, et l’administration ; de l’autre côté, les patrons regroupés au sein du Forum des chefs d’Entreprises, (FCE), la principale organisation patronale du pays, dirigée par M. Ali Haddad, deuxième fortune d’Algérie et principal organisateur de la collecte de fonds pour la campagne du quatrième mandat.

Une nouvelle passe d’armes a eu lieu mardi à l’occasion de l’assemblée générale de la CACI, qui vient d’élire un nouveau président, M. Laïd Benamor, proche de Ali Haddad. Les représentants du patronat y ont défendu la revendication d’une profonde réforme des chambres de commerces, pour transférer la décision aux élus patronaux, au détriment de l’administration. Agissant de manière très organisée, les patrons ont fait le forcing, s’en prenant notamment à l’administration et à la « bureaucratie », accusée de freiner le développement des entreprises. La situation s’est même envenimée lorsqu’un patron a dénoncé « l’incompétence des fonctionnaires ». Amara Benyounès a répliqué : « Je ne permets à personne de les traiter d’incompétents ou les diffamer. Ils sont compétents et font ce qu’ils peuvent faire avec les salaires que l’on sait ».

« Ce n’est pas logique »

Le patronat souhaite une réforme de la CACI, pour transférer la décision aux élus patronaux, l’administration devant se contenter de fournir la logistique. Le ministre du commerce a rejeté cette revendication du patronat, présentée sous forme de nécessité d’une large décentralisation, qui finirait par donner aux chefs d’entreprises une primauté dans la décision.

« Il ne faut pas confondre chambre de commerce et d’industrie et organisation patronale », a déclaré M. Benyounès. Les Chambres de commerces et d’industries « sont des institutions mixtes, et l’État n’y abandonne pas ses prérogatives. Nous sommes prêts à aller le plus loin possible dans la réforme des statuts des CCI, mais il ne faut pas que cette révision serve à régler des comptes avec les fonctionnaires », a-t-il dit.

Il a aussi critiqué le patronat, à qui il reproche de « demander l’aide matérielle de l’Etat, tout en réclamant l’indépendance ou l’autonomie » des chambres de commerce. « Ce n’est pas logique », a-t-il dit.

Dans la foulée, le directeur de la CACI, M. Mohamed Chami, a réfuté, à son tour, mercredi, le contrôle des chefs d’entreprises sur la chambre de commerce. Il a admis que la chambre de commerce a une direction bicéphale, avec une représentation des entreprises, mais « la gestion n’est pas assurée par les élus », selon lui.

Partisans zélés

Cette nouvelle passe d’armes révèle un conflit dans le partage des espaces entre les partisans les plus zélés du président Bouteflika, qui se sont mouillés pour faire avaliser le quatrième mandat. M. Ali Haddad a poussé vers la sortie l’ancien patron du FCE, Rédha Hamiani, pour prendre le contrôle du FCE, la plus médiatique des organisations patronales. Il a aussi aidé son ami Laïd Benamor, autre partisan du quatrième mandat, à prendre la chambre de Commerce. Amara Benyounès, devenu célèbre pour avoir affirmé que le président Bouteflika ne marche pas, mais son cerveau fonctionne « mieux que nous tous », ne veut pas lâcher un des principaux leviers de l’action économique. Il bénéficie du plein appui de l’administration, qui s’inquiète de voir des patrons proches de Saïd Bouteflika, le frère du chef de l’Etat, s’emparer des leviers de la décision économique.

Recettes extérieures : l’Algérie s’en tire à bon compte en 2014

La baise du prix du pétrole a sonné l’alerte en Algérie, mais ses résultats ne sont pas encore très durs en 2014. Les recettes extérieures n’ont baissé que de 3.11%

Abed Charef

(Sur Maghrebeemergent.info http://bit.ly/1yJyVSP)

L’Algérie s’en est bien sortie en 2014. Malgré la chute vertigineuse des prix du pétrole, ses recettes extérieures, provenant à 95.5% des hydrocarbures, ont subi une baisse modeste, nettement importante qu’attendu. Les exportations ont baissé de deux milliards de dollars, selon des statistiques des douanes. De 64.97 milliards de dollars en 2013, elles se sont repliées à 62.95 milliards, soit une baisse de 3.11%.

Dans le même temps, les importations ont augmentaient de 6% par rapport à 2013. Elles ont atteint 58.33 milliards de dollars en 2014, contre de 55.03 milliards en 2013. La hausse atteint 3.3 milliards de dollars. Seule consolation, la part des exportations hors hydrocarbures a augmenté cette année, pour atteindre 4.5% du total des exportations. Elles ont rapporté 2.81 milliards de dollars, ce qui représente un bond de 39.5%. Mais les exportations hors hydrocarbures partent de trop bas, et restent sans impact réel sur la balance commerciale.

Ces chiffres permettent de maintenir un léger excédent de la balance commerciale, qui s’élève à 4.63 milliards de dollars. L’excédent est cependant en baisse de 53.5% par rapport à 2013, année durant laquelle il s’était élevé à 9.94 milliards.

Miracle

Par contre, le déficit de la balance des paiements devrait se creuser en 2014, après avoir con nu son premier déficit depuis une décennie en 2013. La balance des services devrait en effet se situer légèrement au-dessus de 11 milliards de dollars, ce qui donnerait un déficit de la balance des paiements de sept milliards. Autre résultat obtenu, l’inflation a été maintenue à 2.9%, mais la méthode est contestée. Ce sont des transferts sociaux massifs, évalués à 26% du PIB, qui ont permis d’arriver à ce résultat.

En limitant les dégâts à ce niveau, l’économie algérienne réalise presque un miracle, obtenu grâce à une conjugaison de facteurs favorables, qui ont permis d’amortir la chute des prix du pétrole, passé de 110 dollars à moins de 5 dollars depuis l’été.

L’Algérie est d’abord un exportateur de gaz, régi par des contrats à long terme. Les prix subissent les fluctuations du marché pétrolier, mais de manière atténuée, avec un décalage important.

En outre, pendant que le pétrole baissait, le dollar se raffermissait, notamment face à l’euro. Or, même si la Chine est devenue le premier fournisseur de l’Algérie, c’est l’Europe qui fournit l’essentiel des importations algériennes.

Décalage

La baisse du prix du pétrole ne s’est accélérée qu’en fin d’année, après un mouvement de baisse amorcé durant l’été. Le seuil symbolique de 50 dollars n’a été franchi que le 5 janvier. Ce qui a permis au pétrole algérien de maintenir un prix moyen sur 2014 relativement élevé, selon les chiffres de la compagnie Sonatrach. Le Sahara Blend a été cédé pour un prix moyen de 98 dollars en 2014, contre 109 dollars en 2013.

2014 aura donc une année d’alerte. C’est en 2015 que l’Algérie entrera dans le dur, avec ce fait symbolique : dès le 5 janvier, le pétrole passait sous la barre des 50 dollars. Fait aggravant, la production algérienne de pétrole continuait de baisser en 2014, année durant laquelle elle s’est établie à 1,192 million de barils/jour, contre 1,203 barils en 2013, selon des chiffres publiés par l’APS. La production de gaz, sous pression depuis l’attentat contre le site de Tiguentourine, stagne elle aussi. Le troisième train de Tiguentourine n’est toujours pas opérationnel, selon un responsable de la production du site. L’explosion de la consommation limite les capacités d’exportation : alors qu’elle a des capacités d’exportation de 84 milliards de mètres cube, l’Algérie n’en exporte que la moitié, 43 milliards de mètres cube.

L’année de la vérité

Les facteurs qui ont atténué l’impact de la baisse du prix du pétrole en 2014 seront sans effet en 2015. L’année démarre avec un pétrole au plus bas depuis six ans. Le gouvernement, qui s’accroche à un discours selon lequel ni les investissements publics, ni les subventions ne seront touchés, se trouve confronté à une situation théoriquement ingérable. Avec ce niveau de dépense, le déficit budgétaire devrait se creuser à des niveaux insupportables. Le gouvernement table toutefois sur deux facteurs : les dépenses annoncées ne sont jamais réalisées, ce qui lui donne de la marge ; en outre, il s’attend à un rebond du prix du pétrole durant le second semestre 2015 pur rétablir partiellement la situation.

Mais en parallèle, le gouvernement est contraint de travailler sur des scénarios plus pessimistes. Recourir au gaz de schiste, ou sabrer dans les dépenses sociales?

In-Salah n’est pas Paris

La vitalité d’un pays se mesure dans les moments de crise. En Algérie, une crise mineure risque de se transformer en drame.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 janvier 2014)

In-Salah n’est pas Paris. Une manifestation organisée place de la République, dans la capitale française, n’a pas le même sens qu’un rassemblement à In-Salah, Tamanrasset ou Illizi. Autant une manifestations dans un pays normal, comme la France, prend une signification convenue, qu’on en approuve le contenu ou pas, autant, dans un pays comme l’Algérie, un évènement similaire peut se révéler contre-productif, voire dévastateur.

Il ne s’agit pas de mettre en doute le droit de manifester, de s’exprimer, de protester. Bien au contraire, il faut se féliciter qu’une société montre sa vitalité. Mais il s’agit de regarder la réalité en face, pour se rendre compte que certaines formes d’action sont devenues contre-productives dans les pays du sud, ces pays où l’Etat est en situation de quasi-faillite, où les institutions ne fonctionnent pas, où les dirigeants sont incapables de répondre aux revendications des citoyens, y compris quand le pouvoir veut bien faire.

Premier exemple : la contestation en Libye a commencé par un mouvement de protestation à Benghazi. Un mouvement apparemment pacifique, mené par des gens qui aspiraient à autre chose que le régime Kadhafi. Qu’avaient-ils en face d’eux ? Le vide institutionnel et politique, rapidement rempli par l’OTAN et les idéologues de type Bernard-Henry Levy. Au final, le résultat est la destruction des bribes de l’Etat libyen, et la transformation du pays en un immense arsenal où les jihadistes du monde entier faisaient leur marché, avant la dislocation du pays.

Pourquoi ce gâchis ? Parce que les contestataires libyens ne savaient pas qu’en face d’eux, il y avait le vide. Ils ont mené une action de contestation classique, avec l’idée d’instaurer un rapport de forces susceptible d’ouvrir de nouvelles perspectives politiques. Mais vouloir imposer un nouveau rapport de forces politique dans un pays qui ignore l’activité politique, mène inévitablement à l’affrontement et à l’impasse. C’est ce qui est arrivé, et la situation a rapidement échappé tout le monde pour être prise en charge par d’autres intérêts.

Crise locale et mutinerie

Second exemple : Ghardaïa. Les affrontements se poursuivent depuis des mois, des années dans la vallée du M’Zab. Le premier ministre, les ministres, les généraux et les hommes de bonne foi se succèdent. Sans résultat. Pour une raison simple : le problème est trop complexe pour les institutions algériennes. Les instruments et les méthodes utilisés pour régler la crise sont inadéquats.

Un problème non réglé ne signifie pas stagnation de l’abcès, mais aggravation de la plaie. On ne contrôle pas un problème en ne faisant rien. La preuve : Ghardaïa a débouché sur l’évènement le plus grave de l’année 2014 après le quatrième mandat, la mutinerie de la police. Au final, des habitants de Ghardaïa, engagés dans des affrontements pour régler des problèmes, ont provoqué une mutinerie au sein des services de sécurité.

Troisième exemple : la contestation contre le gaz de schiste. A priori, c’est une réaction saine face à une décision contestable, peu importe qu’on l’approuve ou non. Des citoyens ont décidé de mener une série d’actions de protestation dans les villes du sud, où la compagnie Sonatrach s’est lancée dans l’exploitation de puits présentés comme expérimentaux, mais déjà entrés en production. La contestation bénéficie de la sympathie d’une large frange de la presse, et beaucoup d’économistes et d’experts pétroliers appuient le mouvement.

Comment peut évoluer la situation ? Le PDG de Sonatrach a été envoyé à la radio et à la télévision pour donner des assurances. Il s’est retrouvé à lire un cours de chimie générale à l’antenne. L’Algérie est connue pour ses ratés en communication, mais sur ce coup, elle a atteint le fond. Auparavant, M. Abdelmadjid Attar avait tenté d’effectuer une discrète mission, qui s’est terminée par un fiasco, tout comme le ministre Youcef Yousfi.

Il faudra donc que d’autres hommes et d’autres institutions prennent le relais. Qui ? Le premier ministre Abdelmalek Sellal? Le fait même d’évoquer son nom fait sourire les Algériens. Le président Abdelaziz Bouteflika? Il est hors circuit. Abdelmadjid Sidi-Saïd? Ali Haddad? Issaad Rebrab? Le général Gaïd Salah ? Le président Bouteflika vient de désigner un émissaire. Pourquoi faire ? Annoncer l’arrêt de l’exploitation, seule hypothèse envisageable.

 Pas d’interlocuteur

Sur ce dossier, pourtant simple, personne, n’est en mesure de décider et de convaincre, car personne n’a la crédibilité requise. Aucune institution n’est en mesure d’offrir les garanties demandées par les contestataires. Résultat : soit le gouvernement cède, acceptant une reddition en rase campagne, et délivre aux Algériens un message terrible ; soit il persiste, ce qui provoquera une recrudescence de la contestation, des heurts, des affrontements et une radicalisation de la contestation. Ceci se jouera sur un fonds très incertain, avec une insécurité largement répandue, l’apparition de mouvements qui s’affichent ouvertement du sud, et qui veulent remplacer l’Etat algérien dans la prise de décision, alors que l’incertitude s’installe dans l’environnement régional de l’Algérie.

En un mot comme en cent, la contestation autour du gaz de schiste peut facilement déboucher sur un engrenage du type Ghadaïa. Sans perspective de solution au bout. Non parce que le pouvoir est déterminé, qu’il ment, ou que les réserves d’hydrocarbures sont si inquiétantes qu’il est contraint d’exploiter le gaz de schiste; non parce que les contestataires sont déterminés, manipulés, ou puissants; la situation risque de déraper simplement parce que les contestataires ignorent qu’il n’y a rien en face d’eux. Il n’y a pas de gouvernement capable de débattre, de décider, de manager une situation de crise ; il n’y a pas d’institution capable de fixer un cap, de réaliser le consensus pour le concrétiser.

In Salah n’est pas Paris. Une grande manifestation peut sauver et renforcer la république française, là où les acteurs politiques sont crédibles où et les institutions fonctionnent. A In-Salah, une grande manifestation peut évoluer autrement. Ce qui amène désormais les contestataires à une vigilance accrue : non seulement ils doivent se défendre, mais ils doivent se rendre compte que, faute d’interlocuteur, leur action peut leur échapper et déboucher sur le pire.

Prix du pétrole et morale politique, des chemins divergents

L’Algérie s’inquiète de la chute des prix du pétrole. Elle se trompe de peur : c’est la chute des institutions, de la morale politique, et la mauvaise gouvernance qui inquiètent.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 8 janvier 2014)

L’année 2015 a fait une entrée fracassante. Avec un baril à 50 dollars, elle a brutalement rappelé à l’Algérie une de ses grandes faiblesses, la non maitrise du prix de la principale source de devises du pays. Elle a contraint le président Abdelaziz Bouteflika à changer de fusil d’épaule, pour abandonner l’ancien discours sur « le pays qui a pris les mesures nécessaires pour faire face à la crise », au profit d’un nouveau discours, orienté vers la nécessité de se préparer à des moments peut-être difficiles. La situation est si difficile que le premier ministre Abdelmalek Sellal a été obligé d’abandonner ses histoires corsées, pour prendre un ton grave et assurer que l’Algérie doit se retrousser les manches. Ultime signe de la gravité de la situation, Ahmed Ouyahia a fait une nouvelle apparition publique, ce qui a été considéré par nombre d’analystes comme un premier pas vers un prochain retour au gouvernement. C’est que M. Ouyahia ne se dérange pas par temps calme. Il faut en effet que la tempête soit d’une rare violence pour qu’il daigne descendre dans l’arène, dit-on.

Est-ce le cas ? La situation est-elle si grave ? L’année qui commence sera-t-elle plus difficile que celle qui s’achève ? Rien n’est moins sûr. Car si 2015 risque d’être celle de la rareté financière, 2014 a été celle d’un crash moral et politique, qui a pris la forme du quatrième mandat. Le monde entier a assisté, dans une incompréhension totale, à la réélection d’un homme qui n’avait pas la capacité physique de faire un discours pour demander aux Algériens de le réélire. L’évènement a suscité étonnement et ironie. La perplexité des uns n’avait d’égale que le sentiment d’humiliation ressenti par les autres, qui assistaient, impuissants, à un écroulement politique et moral.

L’adversité

Ce qui amène à faire ce parallèle très difficile : qu’est-ce qui fait le plus mal à Algérie ? Est-ce la chute du prix du pétrole, qui hypothèque gravement les capacités d’importation du pays, avec tous les risques économiques et sociaux que cela comporte ? Ou est-ce la chute des valeurs morales et politiques, qui a amené des hommes ayant des responsabilités de premier plan, à s’engager dans une opération « quatrième mandat » destructrice pour les hommes et les institutions ?

Chacun peut se faire une opinion à travers l’histoire récente de l’Algérie, mais de petits rappels s’imposent. La période la plus intéressante pour le débat économique en Algérie fut celle qui a suivi la première chute des prix du pétrole, au milieu des années 1980. C’est là que les dogmes sont tombés, que le débat a été lancé, que des points de vue contradictoires se sont exprimés, pour balayer de nombreuses certitudes de l’époque. L’Algérie avait alors fait une avancée exceptionnelle en matière d’idées économiques, et c’est probablement le seul moment où l’entreprise publique algérienne a eu une vraie vie, alors que le secteur privé était reconnu et invité à travailler selon des règles comportant un minimum de transparence.

A l’inverse, durant les cinq dernières années, celle de l’abondance financière, comme lors des années fastes du début de la décennie 1980, l’Algérie a été poussée par une incroyable frénésie de la consommation et d’importations. En moins de cinq ans, le niveau des importations est passé d’un niveau de trente milliards de dollars à près de 70 milliards. Aucune économie monde n’a connu une telle explosion, alors que la production locale restait désespérément faible, comme l’atteste ce chiffre douloureux : l’industrie représente moins de cinq pour cent du PIB.

La vraie richesse

Qu’a fait l’Algérie de l’abondance financière ? Elle a remboursé sa dette, économisé un peu, mais elle a surtout ouvert grands les robinets des dépenses, du gaspillage et de la corruption. Le pays a atteint un seuil de gabegie jamais vu. Et l’argent a eu un effet direct sur le comportement politique et moral des dirigeants. Les ministres supposés gérer le pays ont été les premiers à participer à la curée. Les Algériens ont découvert, ahuris, que leurs propres ministres étaient impliqués dans des affaires, avec des chiffres inouïs. Un discours, vrai ou faux, mais très répandu, veut que les généraux soient les parrains directs de toutes les fortunes qui se sont constituées, quand ils n’en sont pas les détenteurs. Tout ce qui touche de près ou de loin pouvoir et administration est considéré comme suspect. Quant à l’action politique, elle a été si dévalorisée qu’il faudra plusieurs décennies pour la réhabiliter.

Moins d’argent en 2015 contribuera peut-être à assécher partiellement cette source de dérive morale, même si les mécanismes qui y conduisent vont maintenir la tentation. Une rareté relative de devises pourrait aussi permettre d’inciter à une meilleure gouvernance, avec moins de corruption et moins de gaspillages, même s’il n’y a guère d’illusions à se faire pour envisager une telle perspective.

Personne ne peut souhaiter que son pays s’appauvrisse. Mais l’expérience a montré que l’abondance financière n’est pas la richesse. Celle-ci réside d’abord dans des institutions qui fonctionnent, dans des entreprises qui produisent, chez des hommes politiques qui croient au savoir et à la probité. Un maire bien élu, à l’écoute de sa population, respectant la loi, sera plus utile qu’un wali engloutissant des budgets inutiles tout en réprimant les uns et en corrompant les autres. C’est pour cela que 2015 ne sera pas plus inquiétante, car entre un baril qui baisse et des institutions qui s’écroulent, il faut s’inquiéter davantage des institutions.