Prix du pétrole et morale politique, des chemins divergents

L’Algérie s’inquiète de la chute des prix du pétrole. Elle se trompe de peur : c’est la chute des institutions, de la morale politique, et la mauvaise gouvernance qui inquiètent.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 8 janvier 2014)

L’année 2015 a fait une entrée fracassante. Avec un baril à 50 dollars, elle a brutalement rappelé à l’Algérie une de ses grandes faiblesses, la non maitrise du prix de la principale source de devises du pays. Elle a contraint le président Abdelaziz Bouteflika à changer de fusil d’épaule, pour abandonner l’ancien discours sur « le pays qui a pris les mesures nécessaires pour faire face à la crise », au profit d’un nouveau discours, orienté vers la nécessité de se préparer à des moments peut-être difficiles. La situation est si difficile que le premier ministre Abdelmalek Sellal a été obligé d’abandonner ses histoires corsées, pour prendre un ton grave et assurer que l’Algérie doit se retrousser les manches. Ultime signe de la gravité de la situation, Ahmed Ouyahia a fait une nouvelle apparition publique, ce qui a été considéré par nombre d’analystes comme un premier pas vers un prochain retour au gouvernement. C’est que M. Ouyahia ne se dérange pas par temps calme. Il faut en effet que la tempête soit d’une rare violence pour qu’il daigne descendre dans l’arène, dit-on.

Est-ce le cas ? La situation est-elle si grave ? L’année qui commence sera-t-elle plus difficile que celle qui s’achève ? Rien n’est moins sûr. Car si 2015 risque d’être celle de la rareté financière, 2014 a été celle d’un crash moral et politique, qui a pris la forme du quatrième mandat. Le monde entier a assisté, dans une incompréhension totale, à la réélection d’un homme qui n’avait pas la capacité physique de faire un discours pour demander aux Algériens de le réélire. L’évènement a suscité étonnement et ironie. La perplexité des uns n’avait d’égale que le sentiment d’humiliation ressenti par les autres, qui assistaient, impuissants, à un écroulement politique et moral.

L’adversité

Ce qui amène à faire ce parallèle très difficile : qu’est-ce qui fait le plus mal à Algérie ? Est-ce la chute du prix du pétrole, qui hypothèque gravement les capacités d’importation du pays, avec tous les risques économiques et sociaux que cela comporte ? Ou est-ce la chute des valeurs morales et politiques, qui a amené des hommes ayant des responsabilités de premier plan, à s’engager dans une opération « quatrième mandat » destructrice pour les hommes et les institutions ?

Chacun peut se faire une opinion à travers l’histoire récente de l’Algérie, mais de petits rappels s’imposent. La période la plus intéressante pour le débat économique en Algérie fut celle qui a suivi la première chute des prix du pétrole, au milieu des années 1980. C’est là que les dogmes sont tombés, que le débat a été lancé, que des points de vue contradictoires se sont exprimés, pour balayer de nombreuses certitudes de l’époque. L’Algérie avait alors fait une avancée exceptionnelle en matière d’idées économiques, et c’est probablement le seul moment où l’entreprise publique algérienne a eu une vraie vie, alors que le secteur privé était reconnu et invité à travailler selon des règles comportant un minimum de transparence.

A l’inverse, durant les cinq dernières années, celle de l’abondance financière, comme lors des années fastes du début de la décennie 1980, l’Algérie a été poussée par une incroyable frénésie de la consommation et d’importations. En moins de cinq ans, le niveau des importations est passé d’un niveau de trente milliards de dollars à près de 70 milliards. Aucune économie monde n’a connu une telle explosion, alors que la production locale restait désespérément faible, comme l’atteste ce chiffre douloureux : l’industrie représente moins de cinq pour cent du PIB.

La vraie richesse

Qu’a fait l’Algérie de l’abondance financière ? Elle a remboursé sa dette, économisé un peu, mais elle a surtout ouvert grands les robinets des dépenses, du gaspillage et de la corruption. Le pays a atteint un seuil de gabegie jamais vu. Et l’argent a eu un effet direct sur le comportement politique et moral des dirigeants. Les ministres supposés gérer le pays ont été les premiers à participer à la curée. Les Algériens ont découvert, ahuris, que leurs propres ministres étaient impliqués dans des affaires, avec des chiffres inouïs. Un discours, vrai ou faux, mais très répandu, veut que les généraux soient les parrains directs de toutes les fortunes qui se sont constituées, quand ils n’en sont pas les détenteurs. Tout ce qui touche de près ou de loin pouvoir et administration est considéré comme suspect. Quant à l’action politique, elle a été si dévalorisée qu’il faudra plusieurs décennies pour la réhabiliter.

Moins d’argent en 2015 contribuera peut-être à assécher partiellement cette source de dérive morale, même si les mécanismes qui y conduisent vont maintenir la tentation. Une rareté relative de devises pourrait aussi permettre d’inciter à une meilleure gouvernance, avec moins de corruption et moins de gaspillages, même s’il n’y a guère d’illusions à se faire pour envisager une telle perspective.

Personne ne peut souhaiter que son pays s’appauvrisse. Mais l’expérience a montré que l’abondance financière n’est pas la richesse. Celle-ci réside d’abord dans des institutions qui fonctionnent, dans des entreprises qui produisent, chez des hommes politiques qui croient au savoir et à la probité. Un maire bien élu, à l’écoute de sa population, respectant la loi, sera plus utile qu’un wali engloutissant des budgets inutiles tout en réprimant les uns et en corrompant les autres. C’est pour cela que 2015 ne sera pas plus inquiétante, car entre un baril qui baisse et des institutions qui s’écroulent, il faut s’inquiéter davantage des institutions.

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