In-Salah n’est pas Paris

La vitalité d’un pays se mesure dans les moments de crise. En Algérie, une crise mineure risque de se transformer en drame.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 janvier 2014)

In-Salah n’est pas Paris. Une manifestation organisée place de la République, dans la capitale française, n’a pas le même sens qu’un rassemblement à In-Salah, Tamanrasset ou Illizi. Autant une manifestations dans un pays normal, comme la France, prend une signification convenue, qu’on en approuve le contenu ou pas, autant, dans un pays comme l’Algérie, un évènement similaire peut se révéler contre-productif, voire dévastateur.

Il ne s’agit pas de mettre en doute le droit de manifester, de s’exprimer, de protester. Bien au contraire, il faut se féliciter qu’une société montre sa vitalité. Mais il s’agit de regarder la réalité en face, pour se rendre compte que certaines formes d’action sont devenues contre-productives dans les pays du sud, ces pays où l’Etat est en situation de quasi-faillite, où les institutions ne fonctionnent pas, où les dirigeants sont incapables de répondre aux revendications des citoyens, y compris quand le pouvoir veut bien faire.

Premier exemple : la contestation en Libye a commencé par un mouvement de protestation à Benghazi. Un mouvement apparemment pacifique, mené par des gens qui aspiraient à autre chose que le régime Kadhafi. Qu’avaient-ils en face d’eux ? Le vide institutionnel et politique, rapidement rempli par l’OTAN et les idéologues de type Bernard-Henry Levy. Au final, le résultat est la destruction des bribes de l’Etat libyen, et la transformation du pays en un immense arsenal où les jihadistes du monde entier faisaient leur marché, avant la dislocation du pays.

Pourquoi ce gâchis ? Parce que les contestataires libyens ne savaient pas qu’en face d’eux, il y avait le vide. Ils ont mené une action de contestation classique, avec l’idée d’instaurer un rapport de forces susceptible d’ouvrir de nouvelles perspectives politiques. Mais vouloir imposer un nouveau rapport de forces politique dans un pays qui ignore l’activité politique, mène inévitablement à l’affrontement et à l’impasse. C’est ce qui est arrivé, et la situation a rapidement échappé tout le monde pour être prise en charge par d’autres intérêts.

Crise locale et mutinerie

Second exemple : Ghardaïa. Les affrontements se poursuivent depuis des mois, des années dans la vallée du M’Zab. Le premier ministre, les ministres, les généraux et les hommes de bonne foi se succèdent. Sans résultat. Pour une raison simple : le problème est trop complexe pour les institutions algériennes. Les instruments et les méthodes utilisés pour régler la crise sont inadéquats.

Un problème non réglé ne signifie pas stagnation de l’abcès, mais aggravation de la plaie. On ne contrôle pas un problème en ne faisant rien. La preuve : Ghardaïa a débouché sur l’évènement le plus grave de l’année 2014 après le quatrième mandat, la mutinerie de la police. Au final, des habitants de Ghardaïa, engagés dans des affrontements pour régler des problèmes, ont provoqué une mutinerie au sein des services de sécurité.

Troisième exemple : la contestation contre le gaz de schiste. A priori, c’est une réaction saine face à une décision contestable, peu importe qu’on l’approuve ou non. Des citoyens ont décidé de mener une série d’actions de protestation dans les villes du sud, où la compagnie Sonatrach s’est lancée dans l’exploitation de puits présentés comme expérimentaux, mais déjà entrés en production. La contestation bénéficie de la sympathie d’une large frange de la presse, et beaucoup d’économistes et d’experts pétroliers appuient le mouvement.

Comment peut évoluer la situation ? Le PDG de Sonatrach a été envoyé à la radio et à la télévision pour donner des assurances. Il s’est retrouvé à lire un cours de chimie générale à l’antenne. L’Algérie est connue pour ses ratés en communication, mais sur ce coup, elle a atteint le fond. Auparavant, M. Abdelmadjid Attar avait tenté d’effectuer une discrète mission, qui s’est terminée par un fiasco, tout comme le ministre Youcef Yousfi.

Il faudra donc que d’autres hommes et d’autres institutions prennent le relais. Qui ? Le premier ministre Abdelmalek Sellal? Le fait même d’évoquer son nom fait sourire les Algériens. Le président Abdelaziz Bouteflika? Il est hors circuit. Abdelmadjid Sidi-Saïd? Ali Haddad? Issaad Rebrab? Le général Gaïd Salah ? Le président Bouteflika vient de désigner un émissaire. Pourquoi faire ? Annoncer l’arrêt de l’exploitation, seule hypothèse envisageable.

 Pas d’interlocuteur

Sur ce dossier, pourtant simple, personne, n’est en mesure de décider et de convaincre, car personne n’a la crédibilité requise. Aucune institution n’est en mesure d’offrir les garanties demandées par les contestataires. Résultat : soit le gouvernement cède, acceptant une reddition en rase campagne, et délivre aux Algériens un message terrible ; soit il persiste, ce qui provoquera une recrudescence de la contestation, des heurts, des affrontements et une radicalisation de la contestation. Ceci se jouera sur un fonds très incertain, avec une insécurité largement répandue, l’apparition de mouvements qui s’affichent ouvertement du sud, et qui veulent remplacer l’Etat algérien dans la prise de décision, alors que l’incertitude s’installe dans l’environnement régional de l’Algérie.

En un mot comme en cent, la contestation autour du gaz de schiste peut facilement déboucher sur un engrenage du type Ghadaïa. Sans perspective de solution au bout. Non parce que le pouvoir est déterminé, qu’il ment, ou que les réserves d’hydrocarbures sont si inquiétantes qu’il est contraint d’exploiter le gaz de schiste; non parce que les contestataires sont déterminés, manipulés, ou puissants; la situation risque de déraper simplement parce que les contestataires ignorent qu’il n’y a rien en face d’eux. Il n’y a pas de gouvernement capable de débattre, de décider, de manager une situation de crise ; il n’y a pas d’institution capable de fixer un cap, de réaliser le consensus pour le concrétiser.

In Salah n’est pas Paris. Une grande manifestation peut sauver et renforcer la république française, là où les acteurs politiques sont crédibles où et les institutions fonctionnent. A In-Salah, une grande manifestation peut évoluer autrement. Ce qui amène désormais les contestataires à une vigilance accrue : non seulement ils doivent se défendre, mais ils doivent se rendre compte que, faute d’interlocuteur, leur action peut leur échapper et déboucher sur le pire.

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2 Commentaires

  1. A reblogué ceci sur raimanet.

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