L’Algérie n’a pas de problème de gaz de schiste, mais un problème de gouvernance

Nouveau miracle algérien : le gaz de schiste, qui peut constituer un formidable outil de développement, est devenu un problème. Par la grâce de la mauvaise gouvernance.

 Abed Charef

L’Algérie vient de n’a pas de problème avec l’exploitation du gaz de schiste. Elle a un problème de démocratie et de gouvernance. Le gaz de schiste est un simple effet collatéral de cette crise politique. A l’origine de cette tension, un problème de confiance : beaucoup d’Algériens sentent, confusément, qu’un choix fait aujourd’hui par le gouvernement, dans les conditions d’aujourd’hui actuelles, est forcément mauvais. C’est une défiance générale, justifiée ou non, mais avec laquelle il faudra faire. C’est caricatural, mais c’est l’état d’esprit qui prévaut chez une partie de l’opinion. A un point tel que de paisibles villes du sud, traditionnellement connues pour la sérénité de leurs habitants, se sont lancées dans une contestation remarquée depuis plusieurs semaines.

Les protestataires qui ont organisé des marches dans les villes du sud ont eu l’immense mérite d’imposer le débat ; un débat encore sommaire, avec une voix dominante, celle du pouvoir et de ses relais, mais les lignes ont bougé. Le premier ministre Abdelmalek Sellal, le ministre de l’Energie et le patron de Sonatrach ont été sommés d’intervenir, pour rassurer. En vain.

Faut-il se plier à cette contestation et refuser l’exploitation du gaz de schiste ? C’est une autre question. Si on en croit les estimations les plus courantes, l’Algérie détiendrait les troisièmes réserves de gaz de schiste au monde. Ce qui représenterait un demi-siècle de consommation et de rente si les conditions d’exploitation sont réunies. Mais seront-elles réunies ? Les adversaires de l’exploitation du gaz de schiste disent non. Ils avancent quatre grands arguments pour s’y opposer.

Produits chimiques dangereux

Le premier concerne la méthode d’exploitation, la fameuse fracturation hydraulique, durant laquelle des produits chimiques dangereux seraient utilisés. L’amalgame est résolument créé en citant 200 produits chimiques, dont certains seraient cancérigènes. La composition de ces produits serait même secrète, les compagnies refusant d’en divulguer la teneur.

Un chimiste explique qu’en fait, il y a une très large panoplie de produits chimiques qui peuvent être utilisés pour la fracturation. Chaque compagnie pétrolière privilégie une ou deux familles de produits, ceux qu’elle maitrise le mieux. Dire qu’ils sont très dangereux est un autre amalgame. En réalité, la plupart des produits chimistes sont potentiellement dangereux si on les utilise mal. En outre, chaque compagnie garde ses secrets de fabrication et ses brevets, parce que c’est de l’argent.

Liée aux produits chimiques, l’utilisation irraisonnée de l’eau est aussi citée pour refuser l’exploitation du gaz de schiste. Dans le Sahara algérien, l’eau est rare, alors que le gaz de schiste en nécessite des quantités importantes. Utiliser la nappe albienne ? Pourquoi ne pas la préserver pour les générations futures, ou bien investir dans l’agriculture ? Un argument un peu simple. Utiliser l’eau de l’albienne ne signifie pas l’épuiser, ou en interdire l’utilisation pour l’irrigation. C’est une question d’opportunités et de rentabilité.

Respecter les normes

Plus complexe est la question de l’environnement. L’eau injectée dans les forages remonte. Il faut la traiter, et faire en sorte qu’elle ne pollue pas la nappe d’eau. Des techniques existent pour cela. Il s’agit d’une règlementation à mettre en place, et de procédures techniques à faire respecter. Les adversaires du gaz de schiste citent la France, qui refuse encore de l’exploiter. Par prudence, ou par intérêt. Mais face au modèle français, il y a le modèle américain. Lequel est le bon?

Sur tous ces points, l’expérience des Etats-Unis montre qu’il est possible d’exploiter le gaz de schiste sans trop de dommages. En 2012, les Etats-Unis ont produit 293 milliards de mètres cube de gaz de schiste. Cela représente quatre fois la production algérienne de gaz ! Ils ont également produit près de trois millions de barils de pétrole de schiste par jour, soit trois fois la production algérienne. Un demi-million de forages sont actifs. Ces quantités énormes produites n’ont débouché sur aucun cataclysme, ni sur aucune catastrophe majeure. Ce qui montre que le procédé peut être parfaitement maitrisé.

A moins de croire à un vaste complot : les intérêts en jeu sont gigantesques, les compagnies pétrolières sont très puissantes, elles sont capables de mener un lobbying très efficace, pour occulter des évènements de grande ampleur lorsque que l’intérêt des Etats-Unis l’exige.

Un modèle économique discutable

Plus terre à terre, des spécialistes hostiles au gaz de schiste affirment qu’il n’est pas rentable. Nazim Zouiouèche, ancien PDG de Sonatrach, et Hocine Malti, ancien vice-président, en font partie. Pour eux, le coût de production du gaz de schiste serait trop élevé en Algérie. Le modèle américain ne peut pas être reproduit, assurent-ils. La faible rentabilité du gaz de schiste aux Etats-Unis est compensée par des aides indirectes, mais dans le même temps, l’Etat américain est gagnant, car un gaz peu cher a favorisé une formidable reprise de l’industrie américaine, la seule économie occidentale à connaitre un taux de croissance supérieur à trois pour cent.

Il serait stupide de la part de Sonatrach d’exploiter du gaz à perte, d’autant plus que ce serait exagéré de demander au gouvernement algérien de reproduire à l’identique le modèle américain.

Mais il serait tout aussi inacceptable de penser que l’état actuel du marché actuel du gaz est éternel. La chute du prix du pétrole l’a clairement montré : des facteurs politiques et stratégiques perturbent le marché des hydrocarbures, qui demeure toutefois orienté structurellement à la hausse sur le long terme.

Un marché mondial totalement bouleversé

Peut-être faut-il aussi rappeler ce que le gaz de schiste a représenté pour les Etats-Unis. Au lendemain des attentats du 11 septembre,  les Etats-Unis ont fait un choix stratégique : ne plus dépendre du pétrole du Proche-Orient. La solution était de pousser les prix vers le haut, pour que les hydrocarbures non conventionnels deviennent rentables. Ce qui a provoqué l’explosion du gaz de schiste. Sur une décennie, les Etats-Unis ont échappé aux hydrocarbures du Proche-Orient. C’est le Canada qui est le premier fournisseur des Etats-Unis, alors que l’Arabie Saoudite ne fournit plus que 13% de la consommation américaine.

Cette évolution a propulsé les Etats-Unis au rang de premier producteur mondial de gaz, devant l’Union Soviétique. Le pays envisage d’exporter du gaz, et il se rapproche de l’autosuffisance en pétrole, en incluant le Canada. Actuellement, ils importent 20% seulement de leurs besoins énergétiques.

Si le gaz de schiste a permis un tel bouleversement, l’Algérie doit-elle, peut-elle s’en passer? Oui, disent les ayatollahs de l’environnement, pour qui la fetwa affirmant que le gaz de schiste est haram est irréversible. Non, affirme le gouvernement, qui se veut responsable, après avoir fait preuve d’une incroyable irresponsabilité, au point d’amener des Algériens à contester ce qui peut devenir une source de revenus essentielle pour l’avenir.

Un problème politique

C’est là qu’apparait le vrai problème de l’Algérie, un problème de démocratie, de gouvernance et de crédibilité des institutions. Sur le plan technique et économique, le débat peut être posé en termes précis, et tranché de manière rationnelle. Si le gaz n’est pas rentable, il n’est pas exploité. S’il présente un danger pour l’environnement, il faudra s’en passer. L’expérience des Etats-Unis, qui ont produit autant de gaz de schiste en trois ans que l’Algérie produit de gaz en une quinzaine d’années, montre que les solutions techniques existent, en attendant les solutions économiques.

Mais qui peut offrir des garanties que le travail se fera normalement? Personne. Ni le président de la république, ni le ministère de l’Energie, ni Sonatrach, ni Alnaft, ne sont suffisamment crédibles pour dire la vérité, en cas de catastrophe. Cela s’est vérifié à deux reprises par le passé, où des techniciens ont pu prouver que de hauts responsables ont menti sur des questions environnementales.

Exploiter le gaz de schiste aujourd’hui n’est pas possible, non parce que c’est trop dangereux, ou anti-économique, mais parce que personne ne peut attester que des normes seront respectées. L’Algérie n’a pas les contre-pouvoirs des Etats-Unis. Elle ne dispose pas d’instances arbitrales crédibles. Il faudra donc commencer par le commencement. Exploiter le gaz de schiste impose d’abord de mettre en place des agences de l’environnement indépendantes, des mécanismes de contrôle transparents, un parlement qui puisse devenir un vrai pouvoir, une expertise indépendante crédible, et une possibilité de débat libre dans des conditions sereines. Ce qui signifie mettre en place un système démocratique apaisé, dans lequel serait restauré un minimum de confiance entre l’Etat et les citoyens. Autrement, quoi que fasse le gouvernement, une partie des Algériens continuerait à considérer l’exploitation du gaz de schiste comme une nouvelle esbroufe.

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