Bloqué dans une zone de non droit, le football algérien reste importateur net

En Algérie, le stade de football est un terrain de non droit. Dans ces conditions, il est impossible à l’équipe nationale d’en tirer profit.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 3 février 2015)

Wilfried Bony, auteur de deux buts de la Côte d’Ivoire contre l’Algérie, a été transféré à Manchester City pour 38.5 millions d’euros. Il y jouera aux côtés de Yaya (Yahia) Touré, un autre monument du football ivoirien, quatre fois ballon d’or africain, patron de l’équipe nationale de Côte d’Ivoire. Ils côtoient aussi, au sein de l’équipe de Côte d’Ivoire, Kolou Touré, un joueur qui pèse 15 à 20 millions d’euros, et surtout Gervinho, côté entre 20 et 30 millions d’euros. A eux quatre, ces joueurs vaudraient 120 millions d’euros.

Même si on peut objecter que le football n’est pas seulement une affaire de stars et de gros sous, cette côte très élevée des cadres de l’équipe ivoirienne permet d’établir une hiérarchie des équipes africaines. Et de montrer que Wilfried Bony coûterait, à lui seul, le total de l’équipe nationale d’Algérie, quand Yacine Brahimi, le joueur algérien le plus côté sur le marché des transferts, coûterait à peine vingt millions d’euros.

En termes de talent pur, de valeur marchande et de vécu professionnel, l’écart entre les deux équipes est important. Il restait à l’équipe d’Algérie, dans sa confrontation avec la Côte d’Ivoire, de jouer collectif, en espérant que la Côte d’Ivoire serait un amas d’individualités, sans âme et sans cohésion. C’est généralement le cas au Cameroun, au Nigeria, en Côte d’Ivoire, où des stars reconnues n’arrivent pas à cohabiter, chacun essayant de tirer la couverture à soi, pour bien montrer qu’il est le chef. C’est moins le cas au Ghana, où une culture collective très ancrée permet au groupe d’être présent dans les grands rendez-vous. Cette fois-ci, pour le malheur des Algériens, les Ivoiriens ont joué collectif. Ils ont imposé leur jeu et leur puissance. Et ils ont gagné. Sportivement, le reconnaissent les Algériens.

Division internationale du sport

L’avantage des Ivoiriens ne s’arrête pas. Leur football, comme celui des pays subsahariens de manière générale, est mieux intégré dans le circuit mondial. Cameroun, Côte d’Ivoire et Nigeria, par exemple, placent des dizaines de footballeurs dans différents championnats européens, en acceptant clairement de s’intégrer dans une division internationale du travail qui fait que le marché africain du sport, de l’art, de la littérature, ou du cinéma, ne peut prendre en charge un sportif ou un artiste de grande envergure. Les footballeurs africains, pas chers, peuplent ainsi de larges pas du sport européen, et ceux qui émergent parmi eux forment naturellement l’ossature de leurs équipes nationales respectives. L’Algérie, de son côté, réussit à peine à placer quelques rares joueurs de haut niveau.

Autre différence de fond : ces pays subsahariens envoient des footballeurs formés chez eux dans les championnats européens, alors que l’Algérie n’y arrive pas, ou péniblement. Actuellement, il y a Soudani en Croatie, Slimani au Portugal, et d’autres dans des championnats mineurs. Le capitaine d’équipe Madjid Bouguerra a été contraint de s’exiler au Qatar. Les autres footballeurs algériens évoluant en Europe sont en fait des produits du championnat de France, non des joueurs formés en Algérie et qui se sont imposés grâce à une qualité reconnue. Ce sont eux qui constituent l’équipe nationale, et une partie des Algériens continue d’ailleurs à les regarder de travers.

Comme pour l’économie, le football algérien n’arrive donc pas à exporter. Les joueurs qui apparaissaient comme des stars ont à peine réussi à s’imposer en Tunisie ou dans championnats européens mineurs. Avec ce paradoxe : la Tunisie, quatre fois moins peuplée que l’Algérie, avec un PIB équivalent au tiers de celui de l’Algérie, a un football plus performant puisqu’il attire les meilleurs joueurs algériens. Même dans le football, si on fait le décompte des entraineurs et des joueurs, l’Algérie est un pays importateur net. Pourquoi un rendement aussi faible?

Désorganisation

Il serait absurde de parler d’absence de talent. Il s’agit plutôt de défaillance dans la formation et dans l’organisation du football. L’ancien entraineur de l’équipe nationale Vahid Hallilodzic avait provoqué un tollé en mettant en cause la qualité des joueurs locaux. Pourtant, il avait clairement raison. Ceux-ci ne font pas preuve de la rigueur, de la discipline et de l’hygiène de vie requises pour la haute performance, sans parler de la préparation purement technique, largement défaillante.

Au sein de l’encadrement, l’entraineur est souvent le premier visé en cas de mauvais résultats. Mais les dirigeants et le public constituent eux aussi des handicaps majeurs pour le football. Il suffit de rappeler quelques dérapages graves considérés comme des banalités en Algérie. Le plus grand stade du pays, le 5 juillet, est fermé. Il n’a jamais été doté d’une pelouse correcte. Aucun stade d’Algérie n’a une pelouse digne de ce nom, malgré des sommes faramineuses dépensées. Une pelouse d’un stade de foot, c’est tout de même moins compliqué qu’un avion à concevoir!

Le président de la république a annoncé il y a cinq ans une aide pour doter les clubs de terrains d’entrainement, de centres de formation et de subventions, pour les faire passer au professionnalisme. L’administration n’a toujours pas réussi à appliquer une décision aussi rudimentaire. Une telle incompétence, alliée à des structures, FAF et LFP, fonctionnant de manière totalement obsolète, frise l’irresponsabilité, et se répercute directement sur le rendement général du football. Celui-ci a officiellement quitté le stade de l’amateurisme, mais il n’est toujours pas professionnel. Les anciens présidents continuent de courir après les subventions pour les distribuer, sous forme de revenus, à des rentiers de luxe. Comme dans le secteur économique, ou en politique, où tout le monde fait semblant d’être passé à l’économie de marché et pluralisme, mais où le fonctionnement bureaucratique demeure la règle. Le wali d’Alger a décidé d’offrir une prime de trente millions de dinars à l’Entente de Sétif quand elle a remporté la Champion’s League. De quel droit? A partir de quel budget ? Quelle loi lui permet un tel écart ? Pour plaire au public, un public pourtant parmi les plus violents au monde, et souvent inutile à son équipe. N’importe quel entraineur vous dira que ses joueurs préfèrent évoluer à l’extérieur plutôt que chez eux. Quand cette tendance aura disparu, l’équipe nationale pourra de nouveau battre la Côte d’Ivoire et remporter la coupe d’Afrique.

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