De Malek Bennabi à Cheïkh Chemseddine, l’Algérie patauge

Le gaz de schiste, un danger pour l’environnement, ou un thème piégé dans lequel s’enferme l’opposition ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 26 février 2015)

Le président Abdelaziz Bouteflika a dit, à l’occasion du 24 février, que le gaz de schiste est un don de Dieu. Abdelmalek Sellal a affirmé que l’Algérie est déstabilisée à partir du sud après avoir été attaquée par le nord. Abdelmadjid Sidi Saïd a promis que les travailleurs seront vigilants pour garantir la stabilité du pays. Sur un autre registre, l’opposition a tenté d’organiser des manifestations, qui ont été tout naturellement interdites et partiellement réprimées par les autorités. C’est là le résumé d’un 24 février somme toute banal, sans aspérité. Le pays n’a fait preuve d’aucune innovation. Aucun acteur politique ou économique n’a trouvé une idée réellement originale pour mobiliser les foules ou engager le pays dans une voie innovante.

Peut-on reprocher au pouvoir de stagner, de manquer d’imagination? Assurément non. C’est sa nature, sa marque de fabrique. Ce serait reprocher au désert d’être aride, ou reprocher à l’été d’amener de la chaleur à Aïn-Defla. La principale arme du pouvoir, c’est la force d’inertie. Peut-on lui reprocher de de réprimer, d’interdire, alors que c’est ce qu’il sait faire le mieux? Il devient même superflu de noter que M. Sellal accuse ceux qui s’opposent à l’exploitation du gaz de schiste de vouloir déstabiliser le pays. C’est la langue de bois traditionnelle en de pareilles circonstances. Celui qui est au pouvoir accuse naturellement ses adversaires de vouloir déstabiliser le pays.

C’est donc du côté de l’opposition que les regards se tournent aujourd’hui. C’est de là qu’on attend de l’innovation, des idées originales, des initiatives osées, avec des méthodes et des forces d’organisation innovantes. En cette période où le pouvoir s’est installé dans un dogme unique, ne rien changer qui puisse perturber l’ordre établi, l’opposition a la lourde charge de tenter de faire bouger les lignes, de trouver des failles pour faire avancer le pays, de tenter de préparer le terrain à quelque chose de différent.

Reflux

Et là, force est de constater que les choses n’avancent guère. Il y a stagnation, peut-être même régression, si on prend comme point de repère la déclaration de Zéralda de l’été dernier. Ce texte de haute tenue, auquel différents courants d’opposition étaient parvenus après de longues tractations, semblait consacrer une évolution majeure de l’opposition, pour l’engager dans une nouvelle étape. Partis et personnalités semblaient prêts à mettre de côté de qui est secondaire, pour aller à l’essentiel. Il y avait une recherche de convergences, pour définir un socle politique commun, basé sur des règles démocratiques, le respect des libertés et des Droits de l’Homme, en privilégiant l’action commune et pacifique en vue d’aller à un changement de système. L’évènement fut salué comme une sorte d’acte fondateur de l’opposition. Il a suscité de grands espoirs, notamment pour que l’opposition avance encore, et puisse constituer une force capable d’imposer au pouvoir d’aller à la table des négociations.

Huit mois plus tard, l’opposition organise une grande démonstration de force…. contre l’exploitation du gaz de schiste! Une bien curieuse manière de revenir jouer en troisième division après avoir frôlé les sommets. Après avoir débattu de mécanismes démocratiques, de changement de modèle, d’institutions de transition, de négociations et de rapports de forces, l’opposition est descendue de plusieurs crans pour parler de risques de pollution et de gaz de schiste. Elle est passée de Malek Ennabi à Cheïkh Chemseddine, de Voltaire à Boukrouk, de Oum Kalsoum à Cheb Bilal.

Emergence d’une alternative

Cette tendance, dominante en Algérie, à tout tirer vers le bas est inquiétante. Elle a grignoté la périphérie du pouvoir, l’administration, les partis satellites ; elle menace désormais l’opposition. Car après la rencontre de Zéralda, l’opposition était supposée innover, trouver de nouveaux mécanismes, de nouvelles méthodes, pour s’imposer comme une alternative naturelle et inéluctable au pouvoir. Avec l’initiative du FFS qui patine, et ce 24 février qui dénote une régression sensible dans les idées comme dans le mode opératoire, il est évident que l’évolution n’est pas très encourageante.

Ce qui amène à se poser des questions. La plateforme de Zéralda était-elle le signe d’un mûrissement de l’opposition, ou un simple soubresaut consécutif au choc du 17 avril ? Etait-ce une réaction saine, face à un pouvoir qui touchait le fond, une réaction appelée à trouver des prolongements en matière d’idées et d’organisation, ou était-ce une velléité sans lendemain ? Etait-elle un point de départ pour aller plus loin, ou bien était-ce un sommet auquel parvenait l’opposition, et qui ne pouvait dès lors que revenir à son niveau réel, c’est-à-dire celui d’un faire-valoir dont se sert le pouvoir pour dire que le pluralisme existe en Algérie?

L’opposition chante en chœur que le pouvoir a échoué. Mais l’indigence du pouvoir a-t-elle déteint sur l’opposition? Ce serait très inquiétant, même si la responsabilité première en incombe d’abord au pouvoir. Car même si on en arrive à dire que l’opposition n’a pas acquis l’épaisseur nécessaire pour s’imposer, c’est le pouvoir qui porte le chapeau : non seulement il échoue, mais en plus, il empêche l’émergence d’une alternative qui peut prendre le relais ou compenser son indigence.

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