Quand l’inefficacité du pouvoir aggrave la crise du gaz de schiste

La crise liée au gaz de schiste a connu un premier dérapage, mais elle a surtout révélé un problème d’exercice et de fonctionnement du pouvoir.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 5 mars 2015)

A In-Salah, l’Algérie a produit plus de gaz lacrymogène que de gaz de schiste. Le dérapage enregistré en début de semaine, après deux mois de contestation contre l’exploitation du gaz de schiste, a sonné la fin d’une étape, celle de la contestation pacifique et bon enfant, pour engager le pays dans une épreuve de force à l’issue très incertaine. Jusque-là festive et conviviale, la protestation s’est durcie, donnant lieu à des affrontements violents, avec blessés et arrestations, selon un  engrenage des plus classiques.

Comme souvent, le gouvernement a utilisé les armes qu’il manie le mieux : force brutale et promesse de nouvelles rentes. Le président Bouteflika a promis de nouvelles wilayas déléguées, devenues des wilayas dans la bouche du premier ministre Abdelmalek Sellal, et des promesses sonnantes et trébuchantes ont été distribuées. Dans le même temps, des renforts significatifs de gendarmes étaient envoyés dans le sud.

Mais la démarche du gouvernement n’a pas débouché sur des résultats probants. Non seulement il n’a pas obtenu la fin de la contestation, mais il n’a pas non plus réussi à apaiser les esprits. D’erreur en cafouillage, il a fini par tout perdre. Malgré les moyens de l’Etat, il a été écrasé sur le terrain de la communication par des protestataires qui ont fait preuve d’une grande habileté, utilisant les réseaux sociaux et les TIC alors que le gouvernement restait enfermé dans la langue de bois et des méthodes d’un autre âge. Il est vrai aussi qu’il est difficile de gagner une bataille de com avec le trio Bouteflika-Sellal-Yousfi. Un attelage aussi improbable perdrait une bataille des mots face à un adversaire muet. « Si j’étais Youcef Yousfi, je finirais par douter des déclarations de M. Yousfi lui-même», a dit un protestataire, pour bien marquer le peu de persuasion dans les propos des officiels.

Doutes

Les protestataires ont réussi à semer le doute au sein de l’opinion, grâce à un mélange d’arguments, tantôt sérieux, tantôt tirés par les cheveux. Entre le manque de rentabilité du gaz de schiste, les produits chimiques utilisés présumés dangereux, les risques de pollution de la nappe phréatique, le gaspillage de l’eau, ils ont fait feu de tout bois, pour amener le citoyen à se poser des questions. C’est de bonne guerre.

Pour bien enfoncer le clou, ils ont fait état d’accords plus ou moins secrets passés avec les compagnies américaines Anadarko et Halliburton, des injonctions plus ou moins feutrées de Total et du gouvernement français, qui imposent l’exploitation du gaz de schiste comme prix à payer pour le quatrième mandat, le tout dans une atmosphère de complot et de manœuvres secrètes, alors que l’ombre de Chakib Khelil et des centaines de millions de dollars détournés plane encore sur Sonatrach. Tout ceci donne le tournis, et amène naturellement à se dire que tous comptes faits, il vaut mieux renoncer au gaz de schiste ou, au moins, décréter un moratoire en attendant que les choses se tassent. Ceci sans oublier certaines initiatives plus ou moins farfelues, ou dangereuses, comme cette pétition qui demande l’intervention du conseil des droits de l’Homme de l’ONU pour assurer « l’interdiction de l’exploitation du gaz de schiste dans notre pays ».

Mais au final, si les adversaires du gaz e schiste ont remporté une victoire, ils ont gagné par défaut. Ils n’avaient pas d’adversaire. Dans une bataille de com, il est difficile de considérer M. Abdelmalek Sellal comme un adversaire de poids, ou de prendre au sérieux un PDG par intérim de Sonatrach. Pour que M. Saïd Sahnoun puisse devenir audible, il faudrait d’abord que le gouvernement le prenne au sérieux, et en fasse un vrai PDG, pas un intérimaire assis sur un siège éjectable et susceptible d’être viré à tout moment.

Alarmes

Dans toute la littérature qui a accompagné cette affaire, deux textes méritent d’être signalés. Le premier relevait que dans une telle crise, le pays a besoin d’une présence, d’une voix, d’une autorité. Il a besoin d’un président, non de lettre anonymes lues en son nom par des bureaucrates fades, dans une atmosphère de fin de règne. Une manière comme une autre de souligner sue le quatrième mandat a plombé le pays, l’empêchant de prendre les décisions, bonnes ou mauvaises.

Le second texte souligne que le ministre de l’Energie Youcef Yousfi n’est plus qualifié pour régler cette crise, à supposer que sa hiérarchie soit en meilleure position. Appelé pour apporter une certaine sérénité après l’épisode Chakib Khelil, M. Yousfi a déjà consommé deux PDG de Sonatrach, et gravement entamé le crédit de son ministère. Sa nouvelle loi sur les hydrocarbures n’a pas donné de résultat probant, sa voix n’est pas audible, ses arguments ne sont pas entendus par les adversaires du gaz de schiste. Visiblement, suggère l’auteur de ce texte, les prochains choix doivent se faire sans lui. Ce qui soulève un autre problème.

Alors que le prix du pétrole connait une chute significative, l’homme chargé du secteur des hydrocarbures se trouve sur un siège éjectable, alors que le patron de Sonatrach est un intérimaire, qui ne sait même pas s’il sera confirmé à ce poste ou non, en attendant que les vrais centres de pouvoir s’accordent sur le successeur de Abdelhamid Zerguine. C’est donc la force de frappe du secteur des hydrocarbures qui se trouve paralysée aujourd’hui. C’est comme si, au moment de déclarer une guerre, on se rendait compte que le chef de l’armée était en vacances, ou en convalescence. Vue sous cet angle, l’Algérie offre un autre spectacle : le pays ne vit pas un problème de gaz de schiste, mais une crise politique, une crise d’organisation et d’exercice du pouvoir. Le gaz de schiste en est à peine un révélateur, un de plus.

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2 Commentaires

  1. Handy

     /  11 mars 2015

    Vous vous en lassez jamais de tenir le même discours depuis voilà plus 20 ans… Vous risquez de vous éteinfre par la force d’usure…Cea est devenu une langue de bois.

    Réponse
  2. Benkaci

     /  18 mars 2015

    C’est une analyse intéressante mais cela reste une image prise au téléobjectif. Essayons de nous rapprocher un peu plus en creusant certains points importants.
    Est-ce que la technique de la fracturation était interdite en Algérie ? La réponse est non. Elle est certes marginale à cause des coûts élevés, mais elle est pratiquée depuis longtemps.
    Paradoxalement, c’est Chakib Khelil qui, à l’occasion d’une réorganisation de Sonatrach, a dissout les départements chargés de cette activité pour sous-traiter ces opérations à des partenaires américains avec la création de filiales avec Sonatrach.
    On a bien vu, à travers les résultats des appels d’offres, que les blocs ayant un potentiel de gaz non conventionnel, proposés par Alnaft n’ont pas été retenus. Les récents amendements de la loi sur les hydrocarbures visaient à raviver l’intérêt des sociétés internationales. Le résultat du dernier appel d’offres dans un environnement de prix de pétrole élevé est un échec. Ces sociétés savent que le prix du pétrole est aléatoire et ne sont pas disposées à prendre des risques.

    Le gaz de schiste est donc, à mon avis un moyen de rassurer le peuple sur l’existence de réserves de remplacement et un justificatif pour dilapider nos ressources en transférant la rente à des « amis » du Président. C’est la suite du film sur la corruption/trahison, épisodes Sonatrach 3 et 4. C’est aussi une excuse pour ne pas introduire les changements que tout le monde attend pour garantir la sécurité énergétique à long terme du pays.

    Vous allez me dire que Sonatrach a aligné des prévisions d’investissement énormes pour développer ces gisements. Seront-ils réalisés ? Est-ce que le gouvernement va demander à Sonatrach (faute de partenaires étrangers) d’investir seule et d’endetter le pays? On avait déjà vécu cette situation avec les usines de liquéfaction dans les années 70…

    Je vous invite ensuite à vous focaliser sur les hommes puisque vous avancez que Yousfi a le pouvoir de nommer son équipe. Les Branches de Sonatrach sont dirigées par quatre Vice-Présidents et un Président tous intérimaires. C’est une invitation à la destruction de Sonatrach puisque les statuts ne sont pas respectés.
    C’est une erreur fondamentale de croire que Yousfi peut nommer un cadre. Les seuls cadres non intérimaires qui sont en poste dans tout le secteur de l’énergie ont été nommés par Chakib Khelil. J’en déduis que Yousfi n’a pas le pouvoir de dégommer un responsable. Certains avancent même que Chakib Khelil continue à diriger le secteur à travers ses hommes postés en Algérie et en détachement longue durée à l’Etranger. Le Conseil de l’Energie ne s’est toujours pas réuni. C’est notre monstre du Loch Ness, un serpent de mer que personne n ‘a encore vu.
    On accuse les opposants au gaz de schiste de vouloir déstabiliser le pays. C’est aberrant quand on sait que le gaz de schiste ne procure aucune rente! Il pourrait même conduire à un endettement ruineux du pays.

    Réponse

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