Les saints sont au-dessus de la justice des hommes

Procès Sonatrach, procès de l’autoroute. Les scandales arrivent devant la justice, qui se révèle impuissante. Faite pour juger les humains, elle ne peut juger les saints. 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 mars 2015)

M. Amar Ghoul est un sait homme. Le ministre des transports a fait preuve d’une telle force de caractère quand il avait en charge le ministère des travaux publics qu’il apparait aujourd’hui comme un modèle de probité. Il a d’autant plus de mérite qu’il a navigué dans un environnement particulièrement hostile, comme le décrit l’acte d’accusation du procès de l’autoroute est-ouest.

Jugez-en plutôt. Ce procès révèle que tout l’environnement de M. Ghoul pataugeait dans la boue des commissions. Sont en effet mis en cause dans cette affaire Mohamed Bouchama, ancien secrétaire général du ministère des Travaux publics, Salim Rachid Hamdane, directeur des nouveaux projets au ministère des Transports, Belkacem Ferrach, le propre directeur de cabinet de M. Ghoul, Ahmed Rafik Ghazali, ancien directeur de l’Agence de gestion des autoroutes, Mohamed Khelladi, ancien directeur des nouveaux programmes de l’Agence nationale des autoroutes, Mohamed Ouezzane, conseiller de Tayeb Belaïz lorsque celui-ci était au ministère de la Justice, ainsi que des hommes plus ou moins douteux, comme Sid Ahmed Addou, qui servait d’intermédiaires, et d’autres personnages hauts en couleur, certains en détention, d’autres en fuite. Il a y aussi sept sociétés étrangères impliquées dans ces affaires de corruption, la chinoise Citic-CRCC, la japonaise Cojaal, la canadienne SM Inc, l’espagnole Isolux Corsan, l’italienne Pizarotti, la suisse Garanventas et la portugaise Coba.

M. Amar Ghoul a donc navigué pendant des années dans ce monde malsain. Ses propres collaborateurs, ainsi que des cadres du ministère et des entreprises sous sa tutelle, sont accusés d’avoir touché des commissions et des cadeaux de la part d’entreprises étrangères, en contrepartie de faveurs dans la passation ou dans l’exécution de contrats. Mais lui-même est resté de marbre face à la tentation. A peine pourrait-on lui reprocher de ne pas avoir fait preuve de la vigilance nécessaire pour démasquer plus rapidement tous prévaricateurs. Mais un homme chargé de mener à bien le projet du siècle peut bénéficier d’une certaine indulgence, particulièrement quand on sait que le projet, prévu sur cinq ans, n’est toujours pas achevé au bout de onze années.

Collègues en sainteté

Un autre saint homme s’est exprimé il y a trois semaines. Il s’agit de M. Mohamed Meziane, l’ancien PDG de Sonatrach. Poursuivi dans un procès qui a fini par être reporté, M. Meziane a fait des déclarations d’une incroyable limpidité, à la veille de l’ouverture du procès. Comme tous les saints, il a déclaré qu’il était aveugle, sourd et muet face aux affaires de corruption. Il a affirmé que deux de ses fils, détenus dans le cadre de cette affaire, faisaient des affaires avec l’entreprise qu’il dirigeait sans qu’il le sache. Ils ont obtenu des contrats douteux sans qu’il ne soit au courant. Il ne savait pas qu’ils jouaient les facilitateurs, ni qu’ils avaient négocié l’achat de matériel de sécurité au profit de Sonatrach. Cette affaire de matériel de sécurité sonne de manière très particulière, quand on sait que Sonatrach a été victime de l’affaire Tiguentourine.

M. Meziane atteint cependant les sommets de l’innocence quand il affirme qu’il n’était pas au courant de cadeaux transmis à sa propre épouse. Parmi ces cadeaux, un appartement à Paris. M. Meziane n’est pas touché par ces affaires. Il est au-dessus. Ou à côté, on ne sait pas encore. Le monde des saints fonctionne de manière différente.

Justice des hommes

Bien avant lui, l’ancien ministre des affaires étrangères Mohamed Bedjaoui avait été cité dans une affaire de commissions liée à l’autoroute est-ouest. La presse a fait état de  rencontres auxquelles il aurait participé, à Alger, à Pékin et dans d’autres capitales, pour organiser la répartition de commissions liées à des marchés. Il a évidemment rejeté toutes ces accusations, et la justice semble l’avoir cru sur parole. Il n’est pas cité dans le procès.

Les enquêteurs n’ont pas osé s’attaquer au saint homme. Le juge du tribunal international de La Haye, l’homme qui avait présidé avec autant d’impartialité la commission chargée de superviser les élections présidentielles sous Bouteflika, avant de faire preuve de la même impartialité à la tête du conseil constitutionnel, le grand juriste qui avait participé à la rédaction de plusieurs constitutions algériennes, cet homme-là ne pouvait être atteint par des affaires aussi sordides. Le fait que son neveu, Farid Bedjaoui, apparaisse comme le principal accusé dans une des affaires Sonatrach, celle à laquelle est mêlé son ami Chakib Khelil, ancien ministre de l’Energie, n’était qu’un malheureux hasard. M. Mohamed Bedjaoui a du reste démenti et regretté que des rapprochements aussi hasardeux soient faits par des voix visiblement malintentionnées. Un homme de cette trempe -c’est presque un saint-, ne peut être mêlé à ça.

Ce qui montre qu’en Algérie, malgré les aléas de la vie, malgré la tourmente, il y a encore des hommes de grande valeur, proches du monde des saints. Un seul regret : la justice algérienne est faite juste pour les hommes, pas pour les saints.

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