Le dangereux discours sur la protection des chrétiens d’Orient

Sauver les chrétiens d’Orient ? L’idée est généreuse. Encore faut-il savoir qui crée la vraie menace.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 6 avril 2015)

François Hollande et François le Pape ont lancé une nouvelle croisade. Au sens premier du terme. Dans une répartition des rôles assez troublante, le second a demandé d’assurer la protection des chrétiens d’Orient, pendant que le premier suggérait d’envoyer des troupes pour le faire.

Le Pape a dénoncé la « brutalité insensée »  dont ont fait preuve les djihadistes somaliens contre les étudiants de Garissa, au Kénya. Il a aussi dénoncé « le silence complice » et « l’indifférence » devant la « furie djihadiste » dont sont victimes les chrétiens en Irak, en Syrie et ailleurs. Un haut responsable du Vatican avait de son côté affirmé que les chrétiens sont « les victimes désignées et les plus fréquentes » dans de nombreux pays.

Dans le même temps, la France proposait aux Nations-Unies un plan pour protéger ces minorités persécutées en Orient. Un plan, dans la grande tradition coloniale, avec des sanctions, la possibilité d’envoyer des troupes, d’engager des poursuites contre les auteurs de « crimes », et une possibilité d’intervention. Il appartiendrait évidemment aux pays occidentaux, à travers le conseil de sécurité de l’ONU, de juger de la nécessité d’intervenir, de punir, et qui punir. Nul doute qu’ils feront preuve du même discernement qu’ils ont montré en Irak, en Syrie, en Libye et ailleurs.

Mustapha Cherif, très engagé dans le dialogue interreligieux, avait déjà souligné les failles du discours du Pape lorsqu’il s’agit d’évoquer les groupes djihadistes. Le Pape commet trois erreurs, avait-il dit. Il confond islam et islamisme, il oublie les causes qui ont mené à ces dérives des groupes djihadistes, et il établit une hiérarchisation des drames. 90% des victimes des groupes djihadistes sont des musulmans, avait rappelé Mustapha Cherif, même si on trouve souvent un discours primaire sur la lutte contre les juifs et les croises dans la littérature djihadiste.

 Le discours djihadiste conforté

Sur un autre point, le discours du Pape et celui de la diplomatie française sont dangereux. En assimilant les chrétiens d’Orient à une communauté qui serait occidentale, ou proche de l’Occident, et dont la défense devrait être prise en charge par l’Occident, il donne précisément du crédit au discours djihadiste basé sur une vision manichéenne selon laquelle les chrétiens seraient un cheval de Troie d’un Occident toujours à l’affût. Tout en dénonçant le communautarisme, le discours occidental consacre, de fait, ce communautarisme, en désignant les victimes par leur appartenance religieuse. Faut-il défendre ces chrétiens d’Afrique et d’Asie parce qu’ils sont persécutés, ou parce qu’ils sont chrétiens?

Dans la même veine, il faudrait défendre tous les chrétiens d’Orient. Y compris ceux de Palestine. Là, c’est le silence total, depuis des décennies. Les grandes figures de la résistance palestinienne n’avaient jamais mis en avant leur religion chrétienne. Les pays occidentaux les avaient classées comme terroristes.

Autre point qui ne peut être passé sous silence, la détresse des chrétiens de Syrie et d’Irak a pour origine une intervention occidentale. Impossible de la nier. Ce fut une conséquence mécanique de décisions occidentales, qui ont transformé un glacis autoritaire en un chaos meurtrier. Indépendamment de la nature des régimes antérieurs d’Irak et de Syrie, les chrétiens y étaient protégés, parfois même choyés, précisément pour plaire à l’Occident.

Quand le croyant écrase l’Homme

Mais le plus contestable dans ce que dit le Pape est cette volonté, délibérée ou non, d’identifier ce qui est chrétien à un monde, et ce qui est musulman à un autre monde, par définition antagoniques. Le pape est un homme de religion, et à ce titre, il voit le monde à travers son prisme, qui n’est pas le meilleur. Cette vision occulte les intérêts politiques et économiques qui provoquent les tensions en orient. Elle finit par conforter la rhétorique des groupes djihadistes pour qui le monde se partage en croyants et non croyants. Par contre, Laurent Fabius connait parfaitement tous ce soubassement politique. Ce qu’il dit relève du cynisme pur et simple, car il sait qui est qui, et qui fait quoi.

Les chrétiens d’Irak, de Syrie et d’ailleurs sont orientaux,  pas occidentaux. L’Irak et la Syrie sont leur terre. Ils y vivent les mêmes déchirements que toutes les autres communautés. Sur-médiatiser leurs souffrances provoque un clivage entre eux et les autres, ce qui n’est jamais bon signe. Mettre en avant ce discours sur l’appartenance religieuse occulte le reste. Le croyant écrase l’Homme, qui a besoin d’être défendu partout, au Kenya, en Palestine, en France et Birmanie.

Et puis, qui peut croire que George Bush, François Hollande ou le Pape vont défendre Amine Maalouf, l’immense El-Akhtal, Omar Sharif, George Habache, Ennabigha Eddhoubiani ou Youcef Chahine? S’il faut  protéger les chrétiens d’Orient, il faut les protéger d’abord de ceux qui veulent les sauver. Ce sont les plus dangereux.

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1 commentaire

  1. lebdom

     /  6 avril 2015

    Cher monsieur Charef,

    J’apprécie beaucoup vos écrits, qui méritent de rester !
    Je pense être d’accord avec le fond de votre pensée telle qu’elle s’exprime dans cet article : partout on doit défendre l’homme.
    Je précise cependant que ce n’est pas le pape François qui a parlé de « furie djihadiste » (une réalité incontestable, d’ailleurs), mais un prédicateur du Vatican. Bien sûr on aurait raison de dire « c’est comme si le pape parlait ! » En effet, on demeure dans l’enceinte du Vatican. Cependant, ce prédicateur (il s’appelle, nom prédestiné, Cantalamessa !) disait aussi : « Les chrétiens ne sont certes pas les seules victimes de la violence meurtrière qui règne sur terre, mais on ne saurait ignorer que dans un grand nombre de pays ils sont les victimes désignées et les plus fréquentes. » Au moins, il affirme que les chrétiens ne sont pas les seules victimes des extrémistes ! Un excellent article de la revue française Études (revue des Jésuites, congrégation à laquelle appartient le pape François) paru il y a quelques mois, soulignait justement que les victimes de Boko Haram étaient majoritairement musulmanes ou animistes : mais Boko Haram a bien compris que pour avoir une audience en Occident, il fallait qu’il s’en prenne à des chrétiens. Les victimes musulmanes n’intéressent pas les médias occidentaux, hélas ! Selon cette logique, je pense que vous avez vraiment raison : il faut protéger les chrétiens d’Orient de ceux qui veulent les sauver !
    Je ne pense pas que le pape François « oublie » les autres victimes. Lisez son message d’aujourd’hui « Urbi et orbi » de ce jour de Pâques. Il y déclare : « Demandons la paix, surtout pour la bien-aimée Syrie et l’Irak, pour que cesse le fracas des armes et que se rétablisse la bonne cohabitation entre les différents groupes qui composent ces pays bien-aimés. Que la communauté internationale ne reste pas inerte face à l’immense tragédie humanitaire dans ces pays, et au drame des nombreux réfugiés.
    Implorons la paix pour tous les habitants de la Terre Sainte. Que puisse croître entre Israéliens et Palestiniens la culture de la rencontre, et reprendre le processus de paix pour mettre ainsi fin à des années de souffrances et de divisions.
    Demandons la paix pour la Libye, afin que s’arrête l’absurde effusion de sang en cours, et toute violence barbare, et que tous ceux qui ont à cœur le destin du pays, mettent tout en œuvre pour favoriser la réconciliation et pour édifier une société fraternelle qui respecte la dignité de la personne. Au Yemen également, nous espérons que prévale une volonté commune de pacification, pour le bien de toute la population. »

    On est assez loin des préoccupations de l’autre François, François Hollande ! D’un côté, l’autorité spirituelle, de l’autre un responsable politique. Peut-on sérieusement parler de croisade à propos du pape ?
    Puis-je vous recommander aussi une déclaration des responsables des Églises catholiques de Palestine ? Parmi celles-ci, il en est une, des évêques catholiques de Palestine, d’avril 2014, où il est dit : « Cependant, au nom de la vérité, nous devons souligner que les chrétiens ne sont pas les seules victimes de cette violence et de cette sauvagerie. Les musulmans laïques, tous ceux nommés «hérétiques», « schismatiques» ou simplement « non – conformistes » sont également attaqués et assassinés dans ce même chaos. Là où les extrémistes sunnites sont au pouvoir, les chiites sont massacrés. Là où les extrémistes chiites dominent, les sunnites sont tués. Oui, les chrétiens sont parfois touchés précisément parce qu’ils sont chrétiens, parce que leur foi est différente et parce qu’ils ne sont placés sous aucune protection. Cependant, en ces temps de violence où règnent la mort et la destruction, ils sont des victimes qui viennent s’ajouter à tous ceux, très nombreux, qui souffrent et qui meurent. Comme beaucoup d’autres, ils sont chassés de leurs maisons et deviennent réfugiés, partageant la même misère noire. »
    Chrétiens et musulmans, ensemble, nous pouvons combattre tous les extrémismes.
    Un grand merci. C’est avec plaisir que je lirai vos prochains articles !

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