Amara Benyounès, un sérieux concurrent pour Sellal

Cela ne se passe qu’en Algérie : le ministre du commerce a déclaré avoir appris par la presse la descente de police au square Port-Saïd, haut lieu du marché informel des devises.

 Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 16 avril 2015)

Trois décisions farfelues ont marqué la semaine écoulée. La controverse sur l’autorisation préalable pour le commerce de gros de boissons alcoolisées en a offert un premier exemple. Dans un premier temps, le ministre du commerce Amara Benyounès a pris la décision de supprimer cette autorisation. Mais il l’a fait en catimini. Il a opéré de la même manière que son prédécesseur, M. Hachemi Djaaboub, qui avait instauré l’autorisation. M. Benyounès a mis en avant le côté réglementaire de la décision, alors que M. Djaaboub, qui appartient au parti MSP, a plutôt agi en imam soucieux d’instaurer un ordre religieux. Il sait que l’administration, à travers les walis, a tendance à refuser ce genre d’autorisation. Sa décision instaure une prohibition de fait.

Qui avait raison ? Amara ou Djaaboub ? En fait, l’essentiel est ailleurs. Il est dans l’absence du sens de l’Etat que révèlent ces décisions, lesquelles dévoilent le modus operandi des ministres algériens. Ceux-ci ne décident pas après concertation, dans des cadres légaux, pour prendre des décisions légitimes, susceptibles de conforter les libertés et d’être appuyées par l’ensemble de la société. Ils préfèrent réaliser des « coups », opérer par des dribbles, pour dire : « on les a eus ». Tapis dans l’ombre du pouvoir, ils attendent l’occasion de bondir, et agissent comme s’ils commettaient un larcin. Mais dès que les vents tournent, ils se rétractent. Ainsi, le premier ministre Abdelmalek Sellal a décidé de « geler » la décision dès que Hamadache, Chemseddine et d’autres farfelus ont menacé d’occuper la rue.

MM. Sellal et Benyounès ont-ils discuté de l’impact de la décision avant qu’elle ne soit prise ? Ont-ils décidé de manière collective, ou est-ce une initiative personnelle ? Se rend-on compte, au sommet de l’Etat, de ce que représente un tel désaveu pour un ministre, quels que soient, par ailleurs, ses choix politiques et sa manière de gérer?

Respecter les procédures

Au moment où cette affaire éclatait, des milliers de véhicules importés attendaient dans les rades du pays pour être débarqués. Quand ? Personne ne le sait. La raison? Ces véhicules ne seraient pas conformes aux nouvelles normes de sécurité imposées aux véhicules automobiles.

Là encore, l’archaïsme est frappant. Le gouvernement a annoncé son intention de changer ces règles. C’est son droit, et c’est même son devoir, s’il estime ces mesures nécessaires pour protéger la sécurité des Algériens. Mais comment le faire, that’s the problem. Il était dans l’obligation du gouvernement de rendre publiques ces mesures, et d’en informer les opérateurs selon un dispositif légal, avec un délai raisonnable avant leur entrée en vigueur. Ce qui n’est pas le cas. A en croire certains concessionnaires, ils ont appris l’entrée en vigueur des nouvelles règles alors que leurs véhicules étaient déjà au port d’Alger.

Le gouvernement s’est aussi défaussé sur les banques pour appliquer ces mesures. Il n’a pas assumé clairement sa décision. Il a chargé l’ABEF, une association, d’écrire aux banques pour leur intimer l’ordre de ne pas domicilier ces opérations !

On peut supposer que certains concessionnaires n’ont pas pris au sérieux le gouvernement, qu’ils ont commandé des véhicules en pensant qu’il y aurait toujours moyen de s’arranger, le moment venu, quitte à payer des commissions ou des pénalités. On peut même supposer qu’ils ont reçu des assurances verbales selon lesquelles la mesure ne devrait pas entrer en vigueur avant de longs mois, voire des années. Après tout, la mesure visant à imposer l’usage du chèque a bel et bien été annoncée et adoptée, avant que le gouvernement ne se rétracte. Pourquoi ne le ferait-il pas face aux concessionnaires, qui pèsent désormais six milliards de dollars de chiffres d’affaires par an ?

Prise de décision

Mais comme c’est la semaine de M. Amara Benyounès, c’est à lui que reviendra le dernier mot. Impossible de l’éviter, avec une phrase lumineuse qu’il a prononcée mercredi matin. M. Benyounès, rappelons-le, déclare n’avoir pas de tabous. Il affirme qu’il veut éliminer le marché informel, et veut imposer partout la transparence. Pourtant, lorsqu’il a été interrogé sur la descente effectuée par les services de sécurité à Port Saïd, haut lieu du change parallèle des devises à Alger, il a déclaré ne pas être au courant, avant d’utiliser cette formule sublime: « D’après ce que j’ai lu dans la presse, la demande est venue du maire de la capitale ». Voilà donc M. Benyounès qui adopte une attitude typique d’un bureaucrate, dont il se veut si différent. Il se pose aussi en concurrent pour M. Sellal, non pour le poste de premier ministre, mais pour ses  perles.

Soit M. Benyounès ne voulait pas se prononcer sur cette opération coup de poing, ce qui mettrait en cause le personnage qu’il veut jouer ; soit il n’était pas au courant, ce qui est tout à fait plausible, et même probable. Ce qui montrerait qu’un ministre du commerce, négociant l’adhésion de l’Algérie à l’OMC et revendiquant la révision de l’accord d’association avec l’Union européenne, n’est pas au courant des opérations prises dans le cadre de la lutte contre le marché informel des devises. Au final, ceci révèle de graves dysfonctionnements dans l’appareil d’Etat.

En s’exprimant ainsi, M. Benyounès confirme que les décisions prises en Algérie manquent d’assise. Les éléments de base qui font la force d’une décision font défaut. Celle-ci doit être réfléchie, légale et légitime. Quand ces conditions sont réunies, le gouvernement dans son ensemble, et tout l’appareil de l’Etat s’allient pour en assurer l’application. Y compris par la force.

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