Produire des mots et consommer des slogans

« Consommons algérien ». La formule est belle, mais elle est vide de sens, car les mécanismes économiques, organisés autour de la rente, favorisent d’abord l’importation.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 28 avril 2015)

Le gouvernement algérien confond incantation et politique économique, comme il confond dépenses et investissements. Il a encore montré, dimanche dernier, lors du lancement d’une campagne « Consommons algérien », qu’il considère un show médiatique auquel participent ses clients traditionnels comme une initiative pouvant sauver l’économie du pays.

Après avoir agi pendant quinze ans sur la rente et la redistribution comme principaux leviers de l’action économique et sociale, le gouvernement a brusquement découvert les vertus de la production. Un commerce extérieur dépendant exclusivement des recettes des hydrocarbures est devenu inquiétant lorsque le prix du pétrole a chuté de moitié. M. Amara Benyounès, ministre du commerce, affirme désormais qu’une telle situation « est inacceptable ». Il est temps d’envisager de créer une activité industrielle », dit-il.

Le président Abdelaziz Bouteflika avait fait le même constat amer il y a sept ans. Au cours d’une fameuse conférence avec les walis, il avait reconnu que le pays avait échoué à mettre en place une économie solide. Depuis, les choses ne se sont guère améliorées. Elles ont même empiré, les Algériens ayant acquis un niveau de consommation sur lequel il sera difficile de rogner alors que la croissance économique dépassait difficilement la croissance démographique.

Et que fait le gouvernement pour inverser la tendance ? Des discours. « Il faut que l’entreprise algérienne arrive à gagner la bataille de la compétitivité pour préserver ses parts de marché et faire face à la rude concurrence des produits importés », déclare M. Amara Benyounes. Il appelle les chefs d’entreprises à améliorer la compétitivité et les performances de leurs entreprises, et à combler les retards enregistrés en matière technologique et managériale ». Et dans la foulée, il promet des mesures pour « encourager les entreprises productives » dans la loi de finances complémentaire.

Surenchère verbale

Le ministre de l’industrie, M. Abdessalam Bouchouareb, renchérit sur le même tempo. « Une de nos priorités est de conforter la production nationale par le soutien à l’entreprise nationale productive », dit-il, affirmant que celle-ci peut « concurrencer avantageusement les importations et s’y substituer ». Lui aussi ne se prive pas de critique. « Il est inacceptable d’importer des produits de large consommation alors que le pays possède une base industrielle qui peut satisfaire le marché national », dit-il.

L’inévitable Abdelmaddjid Sidi-Saïd surenchérit. Il a présenté neuf propositions pour « promouvoir la production nationale ». Cela permettrait d’économiser dix milliards de dollars dans les seuls secteurs de l’électroménager et l’agro-alimentaire, selon lui. Il veut aussi interdire aux étrangers d’exercer dans l’importation, et avance des chiffres à l’emporte-pièce. Comme tous les participants à ce show, il n’est tenu par aucune exigence de présenter des comptes.

Tous ces discours ont été déjà entendus. Des mesures ont été annoncées. Elles n’ont eu aucun effet. Pour une raison simple : l’économie algérienne est structurellement organisée pour favoriser les importations et empêcher le décollage économique. Cela concerne l’ensemble de la chaine, où tout est lié. Et ce sont les gouvernements successifs de M. Bouteflika qui ont mis en place ce dispositif. C’est sous M. Bouteflika qu’ont été signés l’accord d’association avec l’Union européenne et l’accord de libre-échange au sein de la zone arabe (ZALE). Comment prétendre relancer l’économie quand on met des artisans algériens en compétition avec des mastodontes européens, sans protection douanière?

En fait, pour de multiples raisons, le gouvernement est condamné à des mesures parcellaires, sans impact réel. Il ne peut s’attaquer aux grands facteurs de blocage de l’économie algérienne. D’abord, parce que son diagnostic n’est pas bon. Il pense régler la question économique sans toucher à la question politique, alors qu’un fonctionnement optimum de l’économie exige des institutions stables et crédibles, et des règles transparentes.

Le préalable politique

Moderniser l’économie risque de remettre en cause l’existence même du pouvoir, car une économie moderne est forcément transparente, avec une traçabilité des transactions et des biens. Or, les groupes qui composent le pouvoir algérien sont intéressés par les transferts massifs d’argent, non par le développement de la production. Des dirigeants soucieux de commissions, d’évasion de capitaux et de placements à l’étranger, ne peuvent prendre des mesures susceptibles de mettre en danger un système qui leur garantit tout cela. L’affaire de l’autoroute est-ouest l’a clairement montré : nombre de membres du gouvernement devraient se trouver, aujourd’hui, au palais de justice, comme accusés ou au moins comme témoins. Ils ne le sont pas parce que le système en place les met au-dessus de la loi.

Ce volet politique n’étant pas réglé, il est impossible de trouver des solutions au volet strictement économique. Et là, quand bien même le gouvernement voudrait s’y atteler, il n’a pas la compétence technique nécessaire pour concevoir et mettre à exécution un plan pouvant relancer la production nationale.

Un tel projet contient de multiples facettes. Cela va de la parité du dinar, au choix des filières, à la souplesse de l’investissement et au partenariat, en passant par le rétablissement de standards proches de ce qui se fait à l’international. Il faudrait une démarche d’ensemble, menée de manière cohérente. Ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle : comment lancer un partenariat avec une entreprise étrangère quand les délais pour obtenir un visa sont de plusieurs mois? Comment inciter un entrepreneur à produire quand l’importation est nettement plus aisée et plus rentable. Comment prétendre lancer une industrie compétitive quand la parité du dinar incite ouvertement à acheter à l’étranger? Comment dire qu’un produit est compétitif quand il est produit avec du gaz subventionné, de l’électricité subventionnée, du carburant subventionné et une partie de la main d’œuvre payée au noir?

Tout ceci doit être mis à niveau. Autrement, l’Algérie continuera à produire des mots. Et la seule industrie de transformation viable sera celle qui consiste à transformer les mots en slogans.

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