Sous Bouteflika, impunité pour les stars de la corruption

Les grandes stars boudent les grands procès. Chakib Khelil, Amar Ghoul, Mohamed Bejdaoui, Pierre Falcone sont absents.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 avril 2015)

C’est un roman à succès. Une histoire palpitante, où on trouve des hommes de pouvoir et d’argent, des espions, des voleurs, des hommes de loi convertis en ripoux, des escrocs achetant des complicités dans la haute hiérarchie du pouvoir, des gros bonnets parlant de millions de dollars et des lampistes sacrifiés sans savoir ce qui leur arrive ; Il y a aussi des hommes puissants, dont l’ombre plane sur le procès, et d’autres, que tout accuse, mais qui ont réussi à échapper aux mailles du filet ; il y a les hommes jetés en pâture, et ceux dont on hésite à prononcer le nom ; il y a aussi, en toile de fond, des luttes de pouvoir, qui donnent une curieuse impression que tout cela est à la lisière entre vérité et fiction ; il y a des sommes énormes versées sur des comptes numérotés, ouverts dans des banques off-shore ou dans des paradis fiscaux, ainsi que des habitations somptueuses offertes en cadeau pour services rendus, avec une intrusion de stars du raï qui font une entrée impromptue dans ce décor ; il y a même la mystérieuse maitresse chinoise d’un des accusés, sans qu’on sache s’il s’agissait d’une espionne, d’une femme de plaisir, ou d’une personne imaginaire introduite juste pour donner du piment à l’histoire.

Le procès de l’affaire de l’autoroute est-ouest est un immense révélateur de ce que fut l’Algérie de Bouteflika. C’est avec ce personnel politique, ces dirigeants, ces gestionnaires et ces hommes qui manipulent tant d’argent et de pouvoir sans jamais avoir de comptes à rendre à personne, c’est donc avec cette faune que l’Algérie est entrée dans le 21ème siècle. Une entrée à reculons dans le monde moderne, avec un président absent, un premier ministre qui se rend en Chine lorsque commence un procès qui ébranle le pays, et des ministres jamais au courant de ce qui se passe dans leur ministère.

Non-dits

Dans ce procès, il y a aussi les non-dits, qui pèsent lourdement sur le déroulement des audiences. Avec notamment la double présence du DRS, qui assume à la fois le rôle du bon et celui du méchant. Le DRS endosse le rôle du sauveur, quand est mis en avant le fait que l’enquête initiale a été menée par des officiers du DRS. Mais ils ont aussi le rôle du méchant, avec cette arrestation et la mise au secret du principal accusé, littéralement séquestré pendant trois semaines, subissant les pires humiliations, en dehors de toute légalité, selon ses aveux. L’arrestation a été menée par des hommes qui ne se sentent pas liés par les procédures légales. Seules leurs propres méthodes ont cours. Les avocats ont beau protester, les ligues des Droits de l’Homme ont beau dénoncer, rien n’y fait.

L’action des officiers du DRS a lieu dans cette zone grise, para-légale, dans laquelle se mouvait le fameux colonel Khaled. Celui-ci révèle à lui seul une large part ce qu’était devenu le système algérien durant de longues années. Etre colonel du DRS représentait un vrai pouvoir, qui pouvait devenir informel. Souvent exercé, rarement assumé. Cela permet d’ouvrir les portes, d’avoir ses entrées chez le wali, chez le juge, chez le ministre ou le banquier, chez tous ceux qui distribuent les privilèges, en agissant toujours dans l’ombre, sans porter le poids de la responsabilité.

Que fait un colonel du DRS au ministère de la justice? « Il conseille, mais quand le terrain est favorable, il y prend le pouvoir », commente un ancien ministre. On sait que l’homme du DRS est là, que son pouvoir est immense. Utilise-t-il son pouvoir pour protéger le ministère, pour gérer le ministère, ou pour mener ses petites affaires? Toute l’ambiguïté est là.

Les mêmes mécanismes

Faut-il pour autant tout mettre sur le dos du DRS ? Au ministère de l’Energie, les choses fonctionnaient autrement, comme l’a révélé l’affaire Sonatrach. Il y avait un homme, au siège de la compagnie, qui représentait un pouvoir aussi réel qu’informel. Rédha Hemche était le vrai patron de Sonatrach. Il travaillait pour le compte de Chakib Khelil, et le PDG de Sonatrach, Mohamed Meziane, n’avait aucune autorité sur lui.

Dans ce type d’engrenage, l’identité de la personne compte peu. C’est le mécanisme qui prime. Et au final, on retrouve la même. C’est le transfert du pouvoir en dehors des institutions légales qui est à l’origine de la dérive.

Pour l’opinion publique, la question demeure ouverte : est-il possible de parler de procès sans la présence de MM. Amar Ghoul, Mohamed Bedjaoui, Chakib Khelil, et tous les hauts responsables qui ont participé à la fameuse réunion avec le célèbre Pierre Falcone, un marchand d’armes navigant entre services secrets français, angolais, israéliens et autres ? La simple présence de cet homme est, en soi, suffisante pour justifier la présence du DRS dans le dossier.

Mais le colonel Khaled était trop occupé pour surveiller ou arrêter Pierre Falcone. Il accompagnait Chani dans ses déplacements auprès de différents ministères, pour trouver des appuis en faveur de ses bienfaiteurs chinois.

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