Réveillez-vous !

Enfermée dans un système de pensée stérile, l’Algérie tourne en rond. Le pays développe une pensée totalement décalée.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 juin 2015)

Souhila Hachemi est une personnalité médiatique de poids. Certes, elle n’a pas encore l’envergure de Gaïd Salah, ni son poids politique, mais son émission quotidienne à la radio, « l’invité de la rédaction », donne souvent le ton de ce que sera la vie politique durant la semaine. Très suivie par une élite francophone composée de hauts responsables, de cadres supérieurs et moyens, elle contribue indéniablement à façonner l’opinion publique sur nombre de sujets.

Ses réflexions révèlent souvent ce qui est dans l’air du temps, avec notamment une dérive de la pensée, qui a abouti à des absurdités, mais dont l’Algérie ne se rend même plus compte. A force de dévier de la norme, de s’enfoncer sur des sentiers de plus en plus tortueux, nombre de responsables politiques et de faiseurs d’opinion ont abouti à ce qui leur parait comme des évidences, allant de soi, alors qu’il s’agit en fait d’inepties et d’absurdités.

Ainsi, lundi 8 juin, au deuxième jour de l’examen du bac, Souhila Hachemi recevait un  inspecteur du ministère de l’éducation. Elle a évoqué avec lui la question du bac, avec l’inévitable question de la fraude et l’utilisation de l’internet 3G par les candidats. Dans le fil de la discussion, elle lui a demandé pourquoi le ministère de l’éducation ne doterait pas les centres d’examens d’appareils de brouillage pour empêcher les candidats d’utiliser les téléphones portables. Premier dérapage, mais l’invité répond doctement, affirmant que c’est un dispositif trop lourd. Nous y réfléchissons, dit-il.

Second dérapage : et pourquoi ne pas fouiller les élèves pour les priver de téléphones portables, ajoute-t-elle. Elle ne se demande pas comment fouiller 750.000 élèves trois fois par jour, et elle ne se rend pas compte que c’est tout de même assez compliqué. Elle continue, pour en arriver finalement à la question fatidique : pourquoi ne pas se doter de détecteurs de métaux, demande-t-elle.

Le bac n’est pas Tiguentourine

Il n’y a pas une menace Al-Qaïda, mais Souhila Hachemi ne semble pas s’en apercevoir. Elle pense réellement que fouiller les candidats au bac et les passer au détecteur de métaux est tout à fait envisageable. Pourquoi ? Parce que c’est dans l’air du temps. Parce des gens qui ont intégré un logiciel sécuritaire ou bureaucratique ne sont plus en mesure de réfléchir comme dans tous les pays du monde où on passe des examens scolaires dans des conditions normales. N’importe quel fonctionnaire d’un pays ordinaire proposerait pourtant des mesures d’une incroyable simplicité : il suffit d’afficher à la porte du lycée que le téléphone portable est interdit pendant l’examen, que tout candidat trouvé en possession d’un appareil est exclu et interdit du bac pour cinq ans. Il suffit ensuite de faire confiance aux enseignants pour appliquer la mesure. Deux ou trois enseignants peuvent surveiller vingt élèves, non ?

Oui, mais peut-on faire confiance aux enseignants? Non, dit-on dans le climat ambiant. D’ailleurs, les sujets des examens sont désormais convoyés par les services de sécurité, qui se sont accaparés une partie de l’organisation du bac. Toutes les mesures de sécurité ont été prises pour assurer la sécurité des examens, entend-on souvent en cette période. Mais pourquoi ce déploiement de forces ? Jusqu’à preuve du contraire, le baccalauréat est une épreuve pédagogique, ce n’est ni un exercice militaire, ni un test sécuritaire.

La plupart des acteurs intervenant dans différents secteurs de la vie économique et sociale ont oublié cela. Parce qu’ils ont été transportés dans un autre univers, où on pense sécurité avant de penser pédagogie. Et cela ne se limite pas à l’école. Au sein de l’administration, c’est devenu la règle. La plupart des solutions proposées actuellement dans le pays relèvent de l’absurde. Le congrès du FLN en offre un modèle. Qui a parlé de programme politique, de crise économique, d’austérité, de subventions, d’investissements ou de situation aux frontières du pays lors de la préparation du congrès du FLN ? Personne. On a parlé d’autorisation de la wilaya, de tribunal qui légitimé Amar Saadani au détriment des autres factions, de ce que peuvent faire les contestataires et à quel clan appartiennent les uns et les autres. On a complètement oublié ce qu’est un parti, à quoi il sert, quels est son programme et à quoi sert son idéologie.

L’exemple vient de haut

Cette dérive a aussi atteint l’opposition. Une des principales revendications de la CNLTD, par exemple, porte sur la création d’une commission « indépendante » pour organiser les élections. Pourtant, les principaux ténors de l’opposition ont tous, d’une manière ou d’une autre, participé à des élections présidentielles durant les deux dernières décennies. Ils ont vu qu’aucune commission n’a été en mesure d’empêcher une fraude massive. Ils connaissent tous les mécanismes qui président au truquage des élections.

Pourquoi ne reviennent-ils pas aux principes de base du vote libre ? Celui-ci est fondé sur des idées simples, beaucoup plus faciles à gérer. Une administration neutre, qui organise un vote transparent, sous la supervision de juges indépendants, qui veillent à la régularité du scrutin. C’est ce qui se passe dans tous les pays où le vote réunit les conditions de crédibilité. Curieusement, les acteurs politiques se détournent de ce choix, comme s’ils étaient conditionnés.

Il est vrai aussi que l’exemple vient de haut. Il vient d’un pouvoir qui a atteint les sommets, lorsqu’il a présenté à la présidence de la république un candidat qui ne pouvait ni faire de discours, ni mener campagne, ni tenir de véritables réunions, ni présider les cérémonies officielles et protocolaires, ni se déplacer dans les forums internationaux pour défendre les positions et les intérêts de l’Algérie. Dans cette opération qui a mené au quatrième mandat, l’Algérie a atteint le niveau atteint par le Barça en football. Alors, quand un gouvernement, des partis politiques, des personnalités supposées gérer les affaires du pays, plongent collectivement dans une telle dérive, ce que dit Souhila Hachemi parait bien dérisoire. Cela incite simplement à dire à tout ce monde : réveillez-vous! Ouvrez les yeux! Essayez d’expliquer à vos enfants et petits-enfants vos actes et paroles. les trouvent-ils normaux?

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3 Commentaires

  1. Youcef Tahar

     /  10 juin 2015

    Cher Abed, c est toujours un regal de te lire, mais parfois, je l avoue, j ai comme l impression que tu pousses un âne mort…( dite en dialectal algérien, l expression est meilleure encore mais tu m as compris) Amicalement.

    Réponse
  2. Sid Ahmed Kheznadji

     /  12 juin 2015

    (Y) pour l’article et bip bip bip pour le reste …. -_-

    Réponse
  3. Attar Abdelmadjid

     /  13 juin 2015

    Bravo Abed, tu as un sens de l’analyse simple et terre à terre qui me fait penser à quelque chose qu’un de tes collègues m’a dit un jour: « ne trouves tu pas que les plus grandes tares et les plus grands scandales dans ce pays sont devenus tout à fait normaux dans notre pays, chez la plupart des gens, à tel point que le mot NORMAL fait partie du langage courant ? » C’est tellement vrai à cause de la façon dont on nous sert « la chose » hélas.

    Réponse

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