L’Algérie invente un monstre télévisuel : faut-il censurer le mauvais goût ?

Quand les journalistes n’ont rien à dire, ils parlent d’eux-mêmes. Les télés font de même. Et ça pose une question d’une haute tenue philosophique : faut-il censurer le mauvais goût ?

Abed Charef (le papier que je n’ai pas compris quand je l’ai relu)

L’Algérie fait preuve, indéniablement, d’une incroyable inventivité. Impossible de le nier. Dans le domaine de l’audiovisuel, elle a mis sur pied un système d’une telle complexité qu’une trentaine de chaines émettent, sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit de chaines étrangères soumises au droit algérien, ou de chaines algériennes de droit étranger. Il n’est pas possible non plus d’établir comment elles ont obtenu les autorisations, parfaitement illégales, de travailler, ni sur quelles règles légales le gouvernement les gère pour se permettre aujourd’hui de leur adresser un « rappel à l’ordre ». Face à des programmes contestables, parfois franchement odieux, le ministère de la communication et une instance pompeusement appelée « autorité de régulation » ont dégainé pour inviter ces chaines à expurger leurs programmes de certains contenus contestables.

Un long rappel s’impose pour comprendre comment on en est arrivé là. Depuis toujours, le pouvoir redoutait l’émergence de chaines de télévision non contrôlées. Abdelaziz Bouteflika n’a pas dérogé à cette ligne de conduite. Il a décidé de s’en passer pendant ses premiers mandats. Pendant près de trois mandats, il fermé le jeu, ce qui a débouché sur une situation très dangereuse : l’opinion publique algérienne était façonnée par les chaines étrangères : occidentales, à dominante française, ou celles du Golfe. L’Algérie était devenue une sorte de Corée du Nord de l’audiovisuel. Alors des pays insignifiants disposent d’une multitude de chaines privées, l’Algérie continuait à vivre à l’ère brejnévienne, incapable de regarder la réalité en face.

La révolution de l’internet a aussi fait son œuvre. Il n’était plus possible de cacher quoi que ce soit. Tous les journaux du monde et toutes les émissions de différentes chaines de télévision sont disponibles à loisir, avec peu de moyens et un minimum d’efforts.

Banaliser les télés par le nombre

Mais ce qui a contraint le gouvernement à bouger, c’est la première faille trouvée dans la ligne Maginot établie par le gouvernement algérien. Des chaines créées par des ressortissants algériens commençaient à émettre à partir de l’étranger. Malgré une qualité limitée, elles sont très suivies, et leur impact est réel. Le gouvernement décide alors de changer tactique. Il lance une politique qui lui a réussi dans la presse écrite comme dans les partis : noyer des entités crédibles (journaux, partis, chaines de télé), dans une masse d’entités totalement dépendantes du gouvernement.

Le pouvoir voulait aussi éviter un aspect qu’il jugeait négatif, et qu’il a eu à subir avec les journaux privés et les partis. Certains d’entre eux, fortement soutenus pour s’imposer à leurs débuts, ont fini par acquérir une certaine autonomie, et ont même pensé défier le pouvoir à des moments précis. Ils ont été écrasés sans état d’âme, mis cela a laissé des traces que le pouvoir souhaite désormais éviter. Il choisit donc une formule qui lui permet de mettre les nouvelles chaines de télévision dans un état de précarité et de dépendance totales.

La dépendance est garantie par les ressources publicitaires. Aucun annonceur public ne peut s’adresser à ces chaines sans feu vert. Les entreprises privées, elles aussi dépendantes et fortement liées au pouvoir, comme le symbolise bien le lien de M. Ali Haddad avec le cercle de Saïd Bouteflika, permet d’entretenir sur elles une certaine influence, et de les dissuader de s’adresser à chaines indésirables. Du reste, les gros annonceurs comprennent d’eux-mêmes la situation. Pas besoin de leur faire un dessin.

Cette dépendance est doublée d’une précarité obtenue grâce à un coup de génie bureaucratique. Les nouvelles chaines ne sont pas des entreprises algériennes. Leurs patrons sont invités à créer une entreprise à l’étranger, avant d’être autorisés à travailler comme correspondant de cette chaine. La contrepartie est évidente. C’est une obéissance inconditionnelle, faute de quoi la chaine disparait. Le patron de la chaine Atlas, qui a chevauché la ligne rouge, peut en témoigner.

Obstacles multiples

Dans tout ce parcours, la volonté du pouvoir était claire : empêcher coûte que coûte l’émergence de chaines crédibles, susceptibles de donner naissance à un paysage audiovisuel normalisé, en mesure d’influer sur l’opinion publique. Cela passe par les dos d’âne administratifs, la pression financière ou simplement l’interdit.

Prétendre faire de la télévision, dans de telles conditions, relève de l’absurde. Accepter les conditions fixées pour la création d’une chaine de télévision équivaut à un premier renoncement. Une ruse pour exister ? C’est ce que disent de nombreux promoteurs de chaines privées. L’argument serait valable si ces entreprises œuvraient à créer un environnement susceptible de favoriser leur autonomie. Ce n’est pas le cas. L’exemple de la presse écrite est là, édifiant. Un tel fonctionnement ne peut mener qu’à des dérives successives, qui font qu’aujourd’hui, une soixantaine de titres de la presse écrite ne sont mêmes pas distribués. Ils servent juste de réceptacle de publicité, au vu et au su de tous les fameux régulateurs du secteur, avec la complicité des officines chargées de distribuer la rente publicitaire. Ils polluent l’environnement dans lequel peuvent évoluer des entreprises viables et des journalistes faisant correctement leur métier.

A partir de là, rien ne peut évidemment fonctionner normalement. Comment une « autorité de régulation » à la légitimité contestée prétend-elle imposer des règles, quand son propre patron fait l’objet d’un grave soupçon de conflit d’intérêt ? Les structures de cette autorité n’ont toujours pas été mises en place, et son président n’a pas réagi quand le directeur d’un journal appartenant à un ami du président de la république a été nommé à la tête de l’ANEP, principal pourvoyeur en publicité et premier régulateur de la publicité dans le pays.

En plus de cet arbitre contesté, il y a aussi la difficulté d’édicter des règles, car on est dans un secteur très sensible. Les limites de l’interdit sont vagues : on peut toujours crier à la liberté artistique et dénoncer la censure, même face à un programme abject.

Mauvais goût

Ceux qui contestent l’intervention  de l’autorité de régulation et celle du ministère de la communication s’attaquent aussi bien au contenu de la décision les appelant à expurger certains programmes, qu’à la légitimité de ceux qui sont chargés de l’appliquer. Ce qui débouche sur une polémique, au lieux d’une clarification. Est-on dans la censure ou dans une volonté de réprimer des créateurs ? S’agit-il de protéger les Algériens contre le mauvais goût, la bêtise et la violence, ou bien s’agit-il de faire taire des voix discordantes ? Une intervention du fameux Hamadache appelant à reconnaitre Daech est-elle assimilable à une vidéo simulant un enlèvement?

Mais d’un autre côté, la protestation ne peut pas être sélective. Ceux qui lancent des chaines de télévision sont, certes, dans leur droit, mais ils ne peuvent ignorer qu’ils ont bénéficié d’une faveur du prince pour le faire. Ce qui les place de fait parmi les « amis » du pouvoir, au sens large. Hier, c’était feu Hadj Zoubir, puis le colonel Faouzi, aujourd’hui c’est Saïd Bouteflika qui donnent les « agréments ». A l’inverse, tous ceux qui ne font pas partie du cercle des « amis » ne peuvent pas tenter la même aventure.

La faiblesse des institutions ne permet pas de présenter les choses de manière saine. Il serait toujours possible de dire que c’est au marché de trancher. Mais les règles du marché sont faussées pas l’appui immense dont bénéficient les uns pendant que les autres sont interdits d’exercice. Quant au public, il subit ce qu’on lui impose, sans pouvoir riposter. Sa seule réponse, c’est de zapper, pour se réfugier dans les chaines étrangères. Personne ne peut le lui reprocher, car aujourd’hui, aucune règle, légale, morale ou commerciale, ne le protège contre le mauvais goût. Et personne ne peut lui épargner ce nouveau feuilleton de l’été 2015.

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