Ahmed Ouyahia, porte-parole du pouvoir et donneur de leçons

Ahmed Ouyahia surfe sur la confusion que lui procure ses différentes fonctions, et donne des leçons politiques et économiques. Son bilan plaide pour lui.

Abed Charef (e Quotidien d’Oran, 16 juillet 2015)

Ahmed Ouyahia critique le populisme du gouvernement et des partis de l’opposition. Il s’en prend à Louisa Hanoun et à Abdelmalek Sellal. La présidente du Parti des Travailleurs a le tort, à ses yeux, de critiquer les oligarques, qui créent aujourd’hui de la richesse et ont, de ce fait, les faveurs du chef du RND. Quant au premier ministre, il poursuit une politique populiste qui ne plait pas à M. Ouyahia.

En d’autres temps, les propos de M. Ouyahia seraient apparus comme une simple initiative d’un chef de parti soucieux d’exister. La conjoncture que traverse le pays montre cependant que ce n’est pas le cas, car M. Ouyahia joue un rôle aussi important qu’ambigu au sein du pouvoir. Sa position tient à une confusion assez poussée entre son statut de chef de parti, de directeur de cabinet du président de la république, de porte-parole du pouvoir au sens large, de rassembleur du pôle politique de la majorité présidentielle, et de candidat potentiel à la présidence de la république.

Qui était le Ouyahia qui s’est exprimé cette semaine ? Probablement le porte-parole du pouvoir, celui qui s’exprime à la place du chef de l’Etat, dont il est supposé traduire la pensée. C’est la position favorite de M. Ouyahia, car elle lui permet de surfer sur les amalgames, en se parant des attributs de l’Etat pour défendre des positions personnelles.

De par sa fonction à la présidence de la république, M. Ouyahia avait la primeur du rapport de la Banque d’Algérie sur la conjoncture économique. Le bilan présenté par la note de conjoncture était inquiétant. M. Ouyahia en a mesuré la portée, et il a probablement été chargé de tirer la sonnette d’alarme. Il l’a fait, mais dans le même temps, il a voulu en tirer profit, en se présentant en donneur de leçon.

Une longueur d’avance

Etant le premier à détenir ces informations très inquiétantes et à pouvoir les exploiter, M. Ouyahia peut prendre de haut ses partenaires politiques comme ses adversaires. Il ne s’en prive pas. Il leur signifie que ce qu’ils font et ce qu’ils disent n’est pas à la hauteur de ce qu’attend le pays, dans une conjoncture aussi grave. Il est tenté de les admonester, presque à leur tirer les oreilles, eux qui perdent leur temps dans des futilités alors que le pays se prépare à affronter de si grands périls.

A Louisa Hanoun, M. Ouyahia rappelle qu’en ces temps de vaches maigres, les producteurs de richesses doivent être choyés, plutôt que critiqués. Au premier ministre Abdelmalek Sellal, il envoie un signal pour lui dire que le discours sur le maintien de l’action sociale de l’Etat est passé de mode. Il prend aussi une longueur d’avance sur Amar Saadani, qui avait rejeté son offre de coalition présidentielle. Pendant que M. Saadani polémique pour savoir à qui reviendra la primauté dans la future alliance présidentielle, M. Ouyahia travaille sur du concret. Il prend l’initiative pour réintégrer le MSP dans le giron du pouvoir, car la situation risque d’évoluer de manière telle qu’une alliance de tous les cercles du pouvoir peut s’avérer nécessaire pour affronter la tempête qui s’annonce.

M. Ouyahia se donne ainsi une image d’un dirigeant au-dessus de la mêlée. Un homme d’Etat, disent ses sympathisants, qui veulent lui forger l’image d’un homme qui regarde au loin, pendant que les autres se limitent à parler d’élections anticipées et d’accès au pouvoir. Et quand il voit que l’horizon lointain risque d’être assez sombre, M. Ouyahia montre ses aptitudes à agir, à dénoncer le populisme et les largesses inutiles. Il montre l’autre face du personnage. C’est donc le Ouyahia du début des années 2000 qui pointe son nez : le gestionnaire ultra-libéral, prêt à opérer les coupes nécessaires dans les budgets sociaux, à fermer les entreprises, à licencier et à encourager les « oligarques », pour en faire une alternative aux hydrocarbures.

Aptitudes

Le chef du RND peut même se permettre de rappeler les erreurs du passé. Il se livre alors à une incroyable acrobatie. Il bondit trente ans en arrière, pour rappeler comment le pays a raté le virage des années 1980. Et sur ce point, M. Ouyahia dit vrai. L’Algérie doit absolument tirer les leçons du passé. Elle ne pourra faire l’économie de revisiter sa propre expérience. Même si un coup d’œil dans le rétroviseur nous révèle des choses étonnantes : M. Ouyahia est l’homme qui a été le plus longtemps premier ministre, ou ministre, durant les vingt dernières années. Il n’a pas quitté les sphères du pouvoir depuis plus de deux décennies. Il a géré quand le pays n’avait pas d’argent ; il a alors pris des décisions que lui-même  a déclaré plus tard regretter. Il a géré quand le pays bénéficiait d’une abondance financière exceptionnelle ; il a participé à la gabegie et aux gaspillages.

Sur le plan gestion, M. Ouyahia a donc fait ses preuves. Quant à ses choix économiques, il a été tantôt ultra-libéral, ouvrant les portes grandes devant Orascom et courant derrière les investissements étrangers, tantôt partisan du « patriotisme économique », un joli concept qui occulte en fait l’incapacité de la bureaucratie algérienne à accéder au monde moderne.

Il lui reste le côté moral. M. Ouyahia a été le grand vainqueur de la plus grande fraude de l’Algérie indépendance, celle des législatives de 1997. Il a aussi participé au désastre moral que fut le quatrième mandat. Enfin, il n’a pas levé le petit doigt face aux immenses scandales de l’autoroute et de l’affaire Chakib Khelil, ni en tant que ministre, ni en tant que chef de gouvernement, ni en tant que chef de parti. Ce sont là les aptitudes que M. Ouyahia présente diriger l’Algérie.

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