Voilà pourquoi la crise n’inquiète pas Bouteflika

La crise ? Quelle crise ? Le pouvoir n’a pas changé de méthode. Pour lui, tant qu’il y a des devises, le pays tiendra le coup.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 23 juillet 2015)

Les économistes se trompent. Le collectif Nabni, le FMI, les amis de Mouloud de Mouloud Hamrouche, les patrons d’entreprise gravitant autour de CARE (Cercle d’action et de réflexion sur les entreprises), les chercheurs indépendants, tout ce monde a tort de s’inquiéter des difficultés financières du pays. Même si les exportations d’hydrocarbures ont baissé de 43.71% en valeur, passant de 32 à 18 milliards de dollars, et que le déficit du commerce extérieur s’est creusé (sept à neuf milliards, selon les sources, pourtant toutes officielles), le gouvernement ne semble pas alarmé outre mesure. Malgré un discours qui se veut novateur, en parlant de rationalisation des dépenses et de maitrise des équilibres, l’exécutif se contente en fait d’une gestion plus proche de la supérette que d’un budget de l’Etat.

Le gouvernement n’est pas dans une logique de développement et de croissance. Il n’a pas pour ambition de faire de l’Algérie un pays émergent, ou un grand pôle économique au nord de l’Afrique. Il est dans une approche très simple, et très terre à terre : survivre. Gérer au mieux la rente, la partager au profit des amis, sans que cela ne devienne trop menaçant pour la société, et attendre le destin.

Le président Abdelaziz Bouteflika a placé le curser sur l’année 2019. D’ici là, les calculs sont simples : au pire, les hydrocarbures rapporteront dans les 30-35 milliards de dollars par an. Il faudra compresser un peu les importations, par différents  artifices, pour les ramener autour de 60 milliards. Le pays sera donc contraint de puiser dans ses réserves de change au rythme de 30-35 milliards par an. Comme les réserves actuelles dépassent 150 milliards, il y a de quoi tenir cinq ans sans aucun problème.

Intérêts convergents

D’ici là, rabbi ifaredj. Dieu y pourvoira. Les prix du pétrole finiront bien par se redresser dans deux ou trois ans. L’Iran, l’Irak et la Libye réunies pourraient mettre deux à trois millions de barils/jour supplémentaires sur le marché, les Etats-Unis continueront à produire autant d’hydrocarbures non conventionnelles, il suffirait que la croissance reparte dans les pays émergents, que la Chine et l’Inde redeviennent aussi gourmands en énergie, pour que la demande augmente d’un million de barils par jour en rythme annuel. Le prix du pétrole retrouverait, bien avant 2019, son niveau de 2013. Ce qui permettrait au président Bouteflika d’aller tranquillement au bout de son quatrième mandat.

Vue sous cet angle, l’économie algérienne n’a pas de problème de croissance, de maitrise de l’inflation, de stratégie à mettre en place pour faire du pays un acteur influent dans sa zone, et audible à l’échelle internationale. Réaliser une croissance de huit à dix pour cent pour devenir un pays émergent est une simple blague de M. Sellal. Non. Le seul souci, c’est la disponibilité de la devise, pour pouvoir satisfaire le marché algérien à tout moment.

Car pour les cercles qui participent, peu ou prou à la décision, le marqueur reste celui des années 1980. Pour tout ce monde, le problème de l’ère Chadli n’était pas celui d’une mauvaise organisation de l’économie, de faibles performances des entreprises, ou de l’obsolescence d’un modèle. Ils considèrent qu’il y avait un seul problème, la rareté de la devise, laquelle a débouché sur les évènements d’octobre 1988. Il suffit donc de disposer de devises pour régler tous les problèmes.

Gérant de supérette

Cette lecture, simpliste, voire rudimentaire, explique l’attitude actuelle du gouvernement, celles des cercles les plus influents qui gravitent autour du pouvoir, ainsi que celle des acteurs externes. Tous ont un intérêt convergent : les uns continuent de s’enrichir grâce aux importations et aux marchés offerts par l’Etat, les autres continuent de fournir des produits au marché algérien, ce qui, dans un cercle vertueux, du point de vue du pouvoir, débouche sur un approvisionnement correct du marché et donc sur la préservation de la paix sociale. Pourquoi rompre un circuit qui fonctionne aussi bien ?

Cela explique aussi pourquoi le président Bouteflika a toujours refusé d’envisager la création d’un fond souverain, ou de placer les réserves de change dans de grandes opérations économiques. Pour lui, les réserves de change doivent constituer une trésorerie mobilisable tout de suite, en cas de crise. Une espèce de sachet noir, disponible à tout moment. On peut l’utiliser pour acheter un acteur politique, un produit rare sur le marché, ou la paix sociale.

C’est là une logique de gérant de supérette, pas celle d’un bâtisseur d’empire économique ni celle d’un trader. Et un gestionnaire de supérette ne comprend pas pourquoi on s’inquièterait de la baisse du Nasdaq ou de la hausse des valeurs technologiques quand il a, sous la main, une cagnotte qui lui permet de s’approvisionner pour servir ses clients pour de longues années encore. Le président Bouteflika en est là. Il a de l’argent pour encore quatre ou cinq ans, et seul lui décide du sort de cet argent. Le déficit de la balance des paiements, le glissement du dinar et la faible rentabilité des investissements, tout ceci relève de coquetteries, de gesticulations, dont un Abderrahmane Benkhalfa ou un Amara Benyounès peut très bien se charger. Ils peuvent même d’armer d’une LFC pour jouer aux Don Quichotte de la finance. Qui se soucie encore de la collecte de l’impôt en Algérie ?

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