Comment Abderrahmane Benkhalfa « m’a berner »

Un bilan de la saison s’impose, avant de partir en vacances. Un bilan pitoyable, je dois l’admettre : même Abderrahmane Benkhalfa a réussi à me dribbler.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 juillet 2015)

En cette veille de départ en vacances, j’ai décidé, avec la permission du Quotidien d’Oran, de vous raconter une histoire personnelle. Pas une histoire sur ma vie privée, non. Vous n’y trouverez aucun détail sur mes préférences musicales, quoique mon amour pour la gasba ne soit plus un secret. Pas de révélation particulière, ni d’indiscrétion. Sur ce terrain, il ny’a rien à attendre. Je promets même de vous servir la même langue de bois politique et les très rébarbatives analyses économiques traditionnelles.

Mais c’est une histoire personnelle car elle me permet de vous raconter comment M. Abderrahmane Benkhalfa « m’a berner ». Plus exactement, comment, face à une impasse économique, et devant une situation totalement sans issue, j’ai presque décidé de me laisser berner par le nouveau ministre des finances.

J’écoutais M. Benkhalfa depuis des années. Pendant longtemps, je le considérais comme une voix officieuse du pouvoir. Il exprimait des choses que le gouvernement n’avait pas envie de dire publiquement. Je trouvais son discours aussi original que celui de la société civile algérienne en algérienne.

Je l’ai rencontré lors d’un débat en 2008, au début de la crise. Il y tenait un discours étonnant. L’Algérie n’était pas touchée par la crise grâce à la politique économique du président Bouteflika, disait-il en vous regardant droit dans les yeux. J’ai alors répondu que l’Algérie n’était pas touchée par la crise parce qu’elle était déconnectée de l’économie mondiale. Rire entendu de M. Benkhelfa, pour signifier qu’il approuve, mais qu’il ne peut le dire publiquement. C’était le volet le plus évident du personnage.

Séduire

M. Benkhelfa a poursuivi à la tête de l’ABEF (Association des établissements financiers et bancaires), un organisme qui permet au ministère des finances de faire ce qu’il ne peut assumer publiquement du fait des accords et conventions internationales. Inutile, par exemple, d’envoyer une injonction à une banque supposée autonome. L’ABEF s’en chargera. C’est d’ailleurs à l’ABEF qu’a été confié, il y a trois mois, le soin d’appliquer la fameuse décision sur la non domiciliation des véhicules ne répondant pas au nouveau cahier de charges des concessionnaires.

Mais en même temps, Benkhalfa s’était construit un nouveau discours qui tranchait avec celui du gouvernement. La tendance s’est nettement accentuée quand il a quitté l’ABEF. Il prônait publiquement des choix économiques différents, qui rejoignaient, sur certains points, ceux défendus par des experts indépendants et des cercles de type Nabni. En forgeant, M. Benkhalfa était devenu un spécialiste des questions financières, qui donnait la leçon au gouvernement. Avec le temps, le discours de M. Benkhalfa a fini par apparaitre comme une possible troisième voie entre l’immobilisme du gouvernement et les bouleversements nécessaires qui faisaient consensus dans les cercles économiques.

L’homme était aussi très recherché dans les débats. Il aimait les médias, et c’était réciproque : c’était un bon client. Il voulait séduire, et il ne ratait pas une opportunité d’utiliser la presse à cet effet. Il ne s’embarrassait pas formules comme les officiels, mais ce n’était pas un opposant non plus. Sa position était très commode pour dire des choses largement reprises par les médias.

Sa nomination au ministère des finances constituait le couronnement d’une carrière. Qu’allait-il faire ? Les fondamentaux disaient clairement qu’il ne ferait strictement rien : un ministre nommé durant le quatrième mandat ne brille pas par ses idées, mais par sa docilité ; les choix économiques et sociaux sont dictés par M. Bouteflika, les ministres se contentent de les appliquer, en y apportant leur talent s’ils en ont. C’est ce que répète discrètement Abdellatif Benachenou depuis qu’il a quitté le gouvernement il y a une décennie.

Un homme virtuel

C’est là que M. Benkhalfa m’a eu. Je pensais qu’en plus de son acharnement à entrer au gouvernement, et de sa volonté manifeste d’être inclus dans certains cercles, il avait aussi le sens de l’opportunité. J’étais convaincu qu’il se rappellerait qu’il a été appelé au gouvernement quand il a commencé à tenir un discours distinct de celui de l’exécutif, et qu’à ce titre, il tenterait de continuer à exister à travers cette différence qui, après tout, lui a ouvert les portes du gouvernement. Je pensais aussi que, face à l’impasse financière, le gouvernement ne ferait pas preuve d’autant d’aveuglement. Ce que dit M. Benkhalfa n’engage à rien, cela peut offrir quelques pistes intéressantes, et donc un sursis pour le pouvoir.

Dernier élément, très personnel : beaucoup de gens me reprochaient une sorte de pessimisme outrancier, avec une critique systématique de ce que faisait le gouvernement. M. Benkhalfa parle de révisions, de rationalisation, de changement de cap ; il serait même prêt à s’attaquer à des dossiers aussi sensibles que les transferts sociaux, m’a-t-on assuré. Pourquoi ne pas le suivre dans cette logique tant qu’il n’a pas changé de cap?

Et c’est là que j’ai baissé la garde. Je notais bien que l’homme, d’habitude très bavard, était devenu discret. Mais je pensais qu’il préparait des dossiers, qu’il mesurait peut-être les contraintes, et recherchait des arbitrages très délicats. En un mot comme en cent, je pensais, ou plutôt j’avais décidé de croire, contre l’évidence, que M. Benkhalfa pourrait devenir un vrai ministre des finances.

Pendant ce temps-là, M. Benkhalfa avait décidé une reddition en rase campagne. En fait, il n’avait jamais eu l’intention de livrer bataille. Il a cédé même sur l’absurde subvention du carburant, il attendait juste le moment favorable pour rappeler que Benkhalfa qui faisait des discours de changement pendant les deux dernières années était totalement virtuel.

C’est dur de partir en vacances sur une telle impression.

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5 Commentaires

  1. Un excellent article bravo. Je vous souhaite de bonnes vacances quand meme malgres la deception

    Réponse
  2. Nour Meddahi

     /  30 juillet 2015

    Si Abed, malheureusement pour notre pays le trou budgétaire de 20 mds de $ n’est pas virtuel. C’est même un gouffre. Est-ce-que la disparition du projet de réforme de subvention de l’essence de la Loi de Finances Complémentaire est une reculade ou un report tactique ? Nous finirons par le savoir, peut-être fin septembre avec le dépôt de la Loi de Finances 2016, mais j’en doute ; c’est trop court comme délai. Le FRR comblera donc le gouffre de 2015 ; probablement celui de 2016. Et après ??? Si le système de subvention n’est pas touché, alors le gouvernement fera autre chose : Privatiser. Massivement. C’est la conclusion amère à laquelle j’arrive.

    Je vous trouve par contre trop dur avec votre bilan. Vous pouvez probablement consulter certaines statistiques sur vos fans (votre blog ; facebook ; twitter) pour mesurer l’évolution de votre impact. Je peux vous dire que je consulte deux blogs seulement, celui de Krugman depuis longtemps et le vôtre depuis septembre. Je me suis abonné sur facebook pour suivre l’élection présidentielle de 2014. Je suis réel, je n’ai pas de photo sur facebook et j’ai zéro amis (critère que vous n’avez pas exigé dans un post précédent). J’utilise facebook uniquement pour vous suivre, une à deux fois par semaine ; un vrai plaisir.

    L’année a été longue, et la rentrée sera animée. D’ici là, cher Si Abed, profitez de vos vacances et reposez-vous bien.

    Nour Meddahi

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  3. Si Abed M. Benkhalfa est devenu la voix de son maitre (dixit Bouteflika)

    Réponse
  4. HAOUDJI ANA

     /  31 juillet 2015

    Berné ? Allons donc ! Vous pensez sérieusement que le Benkhalfa peut avoir une marge de manoeuvre pour « faire » de l’economie ? Mais ya Si Abed cela ne se peut quans dans unvrai gouvernement avec un chef de gouvernement sous un vrai president dans un vrai pays qui a une vraie economie ;
    Mais dans un pays de cartoon ( bled mickey) cela ne se peut . Le benkhalfa s’il etait honnete avec lui meme aurait refusé le poste tant il sait qu’il ne pourra rien faire d’utile à l’Algerie ; Mais comme disait feu J Prevert on trouve toujours des gardiens pour les prisons.
    Bonnes vaccances et profite des fruits de Ain Defla ; Bientot y’en aura plus pour tout le monde

    Réponse
  5. On parle beaucoup de la crise financière qui va se confirmer avec la baisse des prix du brut et de la lourde responsabilité du ministre des Finances qui refuse d’envisager de véritables mesures pour endiguer la catastrophe. Mais, on oublie qu’on sera aussi confronté à une importante crise énergétique. Faut-il organiser une réunion des experts au salon IAP du Sheraton d’Oran pour en discuter? La présence de l’actionaire Chakib Khelil est souhaitée.

    Réponse

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