Le système à la recherche d’un nouveau parrain

Désordre dans le sérail. En l’absence d’un fédérateur, les conflits se multiplient.

Abed Charef (Le quotidien d’Oran, jeudi 1er octobre 2015)

Bouteflika contre Mediène, Benhadid contre Gaïd Salah, Rebrab contre Bouchouareb, Benhadid contre Saïd Bouteflika, Haddad contre Rebrab. En ce début d’automne 2015, l’Algérie s’est transformée en un vaste champ de bataille, où s’affrontent des forces difficiles à identifier, autour d’enjeux politiques et économiques d’envergure.

Le conflit central est celui sensé avoir opposé le président Abdelaziz Bouteflika à celui qui était considéré comme l’homme le plus puissant du pays durant les deux dernières décennies, le général Toufik Mediène. Une fois ce conflit réglé en faveur du chef de l’Etat, les cercles périphériques qui gravitent autour du pouvoir devaient affirmer leur allégeance au nouveau patron, ou se battre entre eux pour entrer ans les bonnes grâces du vainqueur. De nouveaux équilibres se mettent en place, et cela provoque des dégâts.

Mais l’état de santé du chef de l’Etat laisse supposer qu’il va juste assurer une transition. Il ne sera pas le futur patron. D’où ces conflits et cette impression de désordre. Et dans ces guerres opaques, l’intervention la moins intéressée est probablement celle du général Benhadid. L’homme n’attend rien. Sa carrière est derrière lui. Ce qui donne, paradoxalement, plus de force à sa violente charge contre Saïd Bouteflika. Car derrière les propos contradictoires, voire décousus, du général Benhadid, se cache une véritable angoisse, celle d’une génération qui se rend compte confusément qu’elle laisse un héritage contestable et contesté.

Dans ce que dit le général Benhadid, on retrouve la signature de cette génération, qui a vu l’armée créer l’Etat algérien, et qui n’a jamais pu faire la différence par la suite entre Etat, armée et pouvoir. Résultat : un demi-siècle après l’indépendance, le général Benhadid n’a toujours pas tranché pour savoir si le président de la république doit être désigné par l’armée ou par le peuple, et s’il appartient à l’état-major, au DRS ou au peuple de sauver le pays.

Transitions ratées

Le général Benhadid n’est pas le seul à ne pas s’être adapté. Issaad Rebrab, qui se situe sur un autre terrain, vit une situation largement similaire. Il veut faire des affaires, pour se placer dans un monde d’une autre dimension, mais il n’y arrive pas. La bureaucratie l’en empêche, mais pas seulement la bureaucratie. Pour la deuxième fois de sa vie, il s’est violemment attaqué à Abdessalam Bouchouareb, le ministre de l’industrie, qu’il accuse nommément d’entraver ses projets.

Investisseur, créateur d’emplois et de richesses, capitaine d’industrie, Issaad Rebrab se veut tout cela à la fois. Mais derrière sa communication, se profile une autre image, celle d’un entrepreneur qui n’a pas encore fait sa mutation. Né à l’ombre de l’économie étatique, il en a pleinement tiré profit. C’est de bonne guerre. Mis il n’arrive pas à passer d’un capitaliste collé au pouvoir, à un capitaliste indépendant, capable d’imposer des règles transparentes et de les respecter. Il ne comprend pas comment un ministre ne le reçoit même pas, lui qui est reçu avec les honneurs à l’Elysée.

Ali Haddad, lui, ne se plaint pas. Il est dans la proximité immédiate du pouvoir, incarné par M. Saïd Bouteflika et par le Forum des chefs d’entreprises (FCE), dont il a pris le contrôle. Il se considère comme le porte-parole légitime du monde des affaires. A ce titre, il a un droit de regard sur la distribution de la rente. Sorti de l’ombre deux décennies après M. Rebrab, il veut se fabriquer une stature, mise à mal par l’attaque frontale du général Benhadid. Faussant toutes les analyses primaires, notamment celle basée sur le régionalisme, il va jusqu’à défendre un ministre contre un autre patron, augmentant la confusion qui entoure les guéguerres en cours.

Pas de règles

Qui va arbitrer ces conflits ? Qui va remettre de l’ordre dans la maison ? Certes, l’impunité règne dans certains cercles du pouvoir politique et de l’argent, comme l’a révélé le procès de l’affaire de l’autoroute, où un ministre nommément accusé d’avoir perçu des commissions n’a même pas été convoqué au tribunal. Mais si M. Bouchouareb commence à étaler le linge sale de M. Rebrab sur la voie publique, si M. Haddad attaque le général Benhadid en justice, au risque de voir les uns et les autres trainés dans la boue, et si les hommes d’affaires commencent à parler des commissions et des cadeaux qu’ils ont versés aux ministres et aux hauts fonctionnaires, cela risque de faire désordre. D’ores et déjà, le général Benhadid a évoqué une affaire dans laquelle serait mouillé le vice-ministre de la défense, le général Gaïd Salah. De là à ce que ça dérape, il y a un pas que tout le monde redoute. L’opinion ne s’y trompe : quand les loups se dévorent, les agneaux se sentent à l’abri.

A l’évidence, la situation est devenue trop dangereuse. D’autant plus qu’il n’y a pas encore d’arbitre pour trancher dans les conflits étalés sur la place publique, faute de parrain accepté par tous. Il n’y a ni Larbi Belkheir, ni Toufik Mediène. Saïd Bouteflika et Gaïd Salah ne font pas le poids, et Athmane Tartag ne s’est pas encore affirmé.

En outre, ces conflits se déroulent en dehors des institutions. Ils n’opposent pas des forces politiques et sociales identifiées et transparentes, régies par des lois et des règles transparentes ; Ils ne se règleront pas dans le cadre de la loi. Tout l’enjeu est là : comment transformer ces entités informelles en des pouvoirs institutionnalisés, transparents, vivant et agissant dans le cadre de la loi ?

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Les experts apportent leur savoir, mais pas la légitimité

Le CNES peut apporter de l’expertise. Pas plus. La légitimité, elle, ne peut venir que du politique.

Abed Charef (Le Quotidien d’algérie, mardi 22 septembre 2015)

Les « experts », réunis dimanche à l’initiative du Conseil national Economique et Social (CNES), ont émis leur fetwa. Invités à se prononcer sur « le défi de la résilience de l’économie algérienne », une formule pompeuse pour dire que l’économie algérienne risque de s’écrouler si des mesures sérieuses ne sont pas lancées, ils ont débattu « très librement », selon un participant, pour aboutir à quelques conclusions : la crise n’est pas seulement liée à la baisse du prix du pétrole, mais à une mauvaise organisation de l’économie ; il ne s’agit pas de tenir le choc, mais de réformer l’économie en profondeur pour construire un autre modèle.

La réunion des experts n’a donc débouché sur aucune innovation spectaculaire. On n’invente pas une théorie économique au pied levé. Le diagnostic de l’économie algérienne a été fait depuis longtemps, les solutions préconisées sont connues dans leurs grandes lignes, et nombre d’experts et de cercles militent pour leur application depuis des années. Il suffisait de lire une brochure de Nabni, du FCE ou une publication du cercle « CARE » pour s’en rendre compte. Seul le gouvernement semblait les ignorer. Confronté à un sérieux risque de crash, le fameux iceberg de Nabni, l’exécutif consent enfin à regarder les choses en face.

Il commence même à agir, dans la précipitation et avec beaucoup de retard. Ses décisions découlent d’une vision primaire de l’économie. Pour le gouvernement, l’équation se résume à deux grands axes : baisser le niveau des dépenses, et augmenter les recettes. Il veut donc revoir à la hausse donc certaines taxes, diminuer les subventions, et réduire les investissements publics. Comme si l’économie d’un pays se limitait à une addition et soustraction.

Déficit de légitimité

En prenant ce virage, le gouvernement se heurte à deux grands écueils. D’une part, le pouvoir n’a pas la légitimité requise pour assumer les mesures à prendre. D’autant plus que les choix à faire sont délicats, souvent impopulaires, et elles auront un impact direct sur le niveau de vie du citoyen. Comment leur donner un minimum de légitimité pour que la pilule passe sans trop de dégâts, sans menace la paix sociale qui risquerait, à son tour, de gâcher le quatrième mandat du président Abdelaziz Bouteflika?

Dans une situation normale, ce serait le rôle des partis et des politiques d’assumer cette tâche. Mais le gouvernement sait que les partis de sa majorité parlementaire n’ont pas d’assise au sein de la société. Aucun d’entre eux n’est disposé à se battre pour convaincre les Algériens du bien-fondé de ces mesures d’austérité. Aucun d’entre eux non plus n’a la crédibilité nécessaire pour se lancer dans la bataille. Le gouvernement ne peut pas non plus s’appuyer sur le parlement. Les parlementaires sont si décriés que l’opinion publique risque de basculer dans la méfiance du simple fait de voir députés et sénateurs appuyer une démarche.

Déficit d’ingénierie

D’autre part, le gouvernement n’a pas l’ingénierie nécessaire pour appliquer des mesures aussi complexes. Il suffit de voir comment il a cafouillé sur les licences d’importation et sur les cartes de carburant pour mesurer le déficit de management de l’exécutif. Celui-ci n’a plus la capacité de mener à bien des taches complexes. Ce qui explique son ouverture sur « ses» experts : non seulement ils sont susceptibles d’apporter leur caution à des mesures impopulaires, mais ils peuvent être associés à leur mise en œuvre, car l’exécutif ne dispose pas des instruments nécessaires pour s’engager dans un tel projet.

L’apport des « experts » peut donc être précieux. Mais rien n’indique qu’il sera suffisant, car il lui manquera toujours l’appui politique indispensable dans ce genre de situation. Et là, il n’y a pas de miracle. Ce n’est pas une table ronde de quelques notables de l’économie qui va légitimer l’austérité. Soit il y a un accord politique, et les choses sont faites dans la concertation, en essayant de préserver la croissance et de ne pas laisser trop de monde sur le bord de la route; soit le gouvernement se contentera de mesures draconiennes, à l’effet dévastateur, dans une démarche de type Ouyahia, quitte à provoquer la paupérisation de larges couches de la population, avec les risques d’instabilité que cela peut provoquer. Et là, les experts sont impuissants. Ils peuvent certes estimer l’impact économique et financier d’une mesure, se prononcer sur les capacités de reprise d’une économie, mais ils ne peuvent prévoir quel est le seuil de tolérance des Algériens, ce qui constitue à l’évidence le souci premier du gouvernement.

Toufik Mediène, l’homme et le système

L’année 2014 a été celle du quatrième mandat. 2015 sera celle du départ de Toufik Mediène.

Abed Charef (le quotidien d’Oran, 17 septembre 2015)

Avec ses larges lunettes et son costume soigné, Toufik Mediène a l’air d’un paisible père de famille. A voir les images et les premières vidéos diffusées après son départ de la tête du DRS, il est difficile d’imaginer que cet homme de taille à peine moyenne, à l’air serein, pouvait être le redoutable patron d’un appareil qui a tenu le pays pendant deux décennies. Encore plus difficile d’imaginer que cet homme a réussi à devenir, de son vivant, un véritable mythe, en entretenant le mystère autour de sa personne.

A t-il délibérément créé et entretenu, autour de sa personne, ce mystère né à la fois du poids omniprésent attribué aux services, d’une absence de photos, et d’une vie politique très spécifique? Ou bien a t-il simplement surfé sur la vague, laissant s’épaissir un mystère entretenu dans les rédactions et les milieux politiques et associatifs, avant que la contagion n’atteigne les chancelleries? Toujours est-il que l’intrigue s’est transformée en un véritable roman d’espionnage, quand le prénom « Toufik » est devenu familier à tous les Algériens, alors qu’en dehors d’un cercle très restreint, personne ne savait réellement de qui il s’agissait.

Aujourd’hui encore, personne n’est en mesure de dire son âge exact, ni où il est né, et où il a grandi. Seules certitudes, il a rejoint le MALG très jeune, il a subi très tôt une formation à l’école du KGB, et il a fait toute sa carrière dans les fameux « services », à l’exception d’un court séjour en Libye comme attaché militaire, au milieu des années 1980. Très proche de Chadli Bendjedid, qui a favorisé son ascension, il a réussi une prouesse unique à partir du début des années 1990 : plus il était puissant, et moins on le connaissait.

Fédérateur plutôt que chef

Sa puissance, il l’a tirée de sa capacité à fédérer des forces et des courants disparates. Face à la prise du pouvoir imminente par le FIS, en 1991, il est déjà un élément clé du cercles des généraux « janviéristes », auxquels il survivra tous. Avec la montée du terrorisme et la dislocation de la vie politique, le DRS se retrouve progressivement au cœur du pouvoir et du jeu politique. C’est donc un nouveau retour de balancier : en période de crise et de tension, les « services » prennent du service ; en période de calme et de détente, ils perdent leur préséance, face à leur éternel allié-rival, l’état-major de l’armée.

Cette règle est en vigueur depuis la montée en puissance du MALG et de son fondateur, Abdelhafidh Boussouf, à la fin des années cinquante. Boussouf a réussi à placer ses hommes dans les rouages essentiels de l’Etat algérien en construction, qu’il a réussi à contrôler. Alors qu’il paraissait sur le point de prendre le pouvoir, il a été balayé, à l’indépendance, par l’état-major, dirigé par Houari Boumediene. Celui-ci s’est de nouveau appuyé sur l’état-major pour éliminer Ahmed Ben Bella : c’est le chef d’état-major lui-même, Tahar Z’Biri, qui a procédé à l’arrestation de M. Ben Bella le 19 juin 1965, avant de tenter un coup d’Etat contre Boumediene.

Cette relation services-état-major a marqué l’histoire de l’Etat algérien naissant. Boumediene a dissous l’état-major pour s’appuyer sur les « services ». C’est d’ailleurs à cette époque que la sécurité militaire est devenue célèbre, en Algérie comme à l’étranger.

DRS – état-major : un duo très ancien

Chadli Bendjedid, de son côté, a clairement tenté de réduire le pouvoir des « services », et a réhabilité l’état-major de l’armée. Ses choix furent malheureux : à l’état-major, il a nommé un général qui finira en prison et un autre qui participera à sa destitution, alors qu’à la tête des services, il a choisi des hommes qui lui ont causé de sérieux ennuis : Lakehal-Ayat n’a pas su éviter les violations des Droits de l’Homme en octobre 1988, et Toufik Mediène a joué la survie du système en 1992. Sans oublier Mohamed Betchine, désigné pour remplacer Lakehal-Ayat, et qui se révèle comme un homme totalement décalé par rapport à cette période d’ouverture démocratique.

Toufik Mediène a compris cette évidence : la solidité du régime réside dans une alliance sans faille entre l’état-major et le DRS. Mohamed Lamari, en disgrâce peu après l’arrêt du processus électoral, a été repêché, pour finir chef d’état-major. L’armée et le « cœur atomique » du pouvoir, le DRS, ont mené ensemble la lutte antiterroriste. Ils en ont assumé ensemble les dérives, et le système a tenu le choc. Le déclin de Khaled Nezzar et la conjoncture sécuritaire ont naturellement débouché sur la prééminence de Toufik Mediène et du DRS, qui avait l’ingénierie nécessaire. Le DRS est devenu le ciment et le garant de cette alliance, qui a duré plus d’une décennie.

La survie du régime n’est plus menacée

Une fois la tempête passée, il fallait faire le bilan. Il y avait le butin, certes, mais aussi les dégâts, avec dans le lot, 15.000 disparus, un fardeau dur à porter, notamment à l’international. Abdelaziz Bouteflika a accepté de couvrir par la loi d’amnistie, ce qui a permis de considérablement atténuer la pression. La survie du régime et de ses hommes n’est plus menacée. Les alliés d’hier peuvent se retirer, en mettant toutefois en place quelques verrous. A l’ère de l’Internet, de Wikileaks et de Snowden, un système basé sur le DRS était devenu une absurdité. Il est ingérable.

Aujourd’hui, le président Bouteflika n’a aucun intérêt à prendre des décisions qui menaceraient le système. Bien au contraire, il sait que sa propre survie dépend de celle du système. Mais comment donner l’illusion que le système est finis, alors que les pouvoirs, formels et informels, exercés jusque-là par le DRS sont simplement transférés ailleurs ?

Le président Bouteflika et les siens pensent qu’ils vont gagner du temps et dribbler les Algériens en entretenant la confusion entre le départ de Toufik Mediène et la fin du système DRS. Khaled Nezzar, Mohamed Lamarai, Smaïn Lamari, Mohamed Touati, Larbi Belkheir, et Liamine Zeroual sont tous des généraux de pouvoir, ils sont tous partis, mais le système est toujours là. Les Algériens le savent. Et, quitte à ce que cela apparaisse comme une provocation, ils finiront peut-être par se demander si le départ de Toufik Mediène n’est pas un ultime acte de fidélité au système.

En attendant le général Hussein

Toufik Mediène et le DRS perdent du terrain. Est-ce pour autant une avancée de la démocratie ? Rien n’est moins sûr.

Abed Charef (le Quotidien d’Oran, jeudi 10 septembre 2015)

Pauvre général Aït-Ouarabi ! Le puissant général-major Hassan, patron de l’antiterrorisme, qui jouissait de pouvoirs exorbitants, jouant le rôle de « facilitateur » dans le monde des affaires, selon le site « mondafrique », se retrouve aujourd’hui en détention, ne sachant quand il sera entendu par la justice militaire. Réduit au silence, il ne peut ni faire pression sur un vulgaire juge d’instruction, ni donner des ordres à un procureur militaire quelconque. Comble de l’ironie, ses proches crient à la détention arbitraire, alors que le corps que dirigeait l’ex général-major est précisément responsable de l’écrasante majorité des cas de détention arbitraire durant les deux dernières décennies.

Le général Hassan n’a pas encore demandé l’assistance de Ali Yahia Abdennour, mais le retournement est significatif. Est-ce le résultat de la guerre des clans en vogue dans le pays ? Ou bien est-ce la concrétisation de ce que prédisait Amar Saadani, le patron du FLN, lorsqu’il annonçait, il y a deux ans, l’avènement proche d’un état « civil » ? Les mésaventures du général Hassan annoncent-elles la fin proche du général Toufik Mediène, au profit d’un autre général, ou bien est-ce la dernière ligne droite devant mener à la fin du système politique en place ?

Ceux qui soutenaient le général Hassan ont mis en avant son rôle dans la lutte antiterroriste, son courage, son efficacité et sa probité. Il habitait un logement de fonction, ont-ils osé, mettant en garde contre les conséquences de lutte de clans sur « l’Institution ». Ils ont été rappelés à l’ordre de manière brutale par des « sources » très informés, qui ont étalé les biens immobiliers du général Hassan : appartements, villas et appartements de fonction.

L’état « civil » de Saadani

Le côté spectaculaire de cette affaire a quelque peu occulté le reste. Le DRS, dirigé depuis un quart de siècle par le général Toufik Mediène, a perdu l’essentiel de ses attributions. Ses structures ont été transférées à d’autres tutelles, notamment l’état-major de l’armée, ou dissoutes, ne lui laissant que les attributions traditionnelles d’un service de contre-espionnage.

Faut-il s’en plaindre ? A priori non. Tout démocrate, partisan de l’état de droit, ne peut que se féliciter de voir des services spéciaux dépouillés de leur rôle de « police politique », pour se consacrer à leur mission première, l’espionnage et le contre-espionnage. C’est l’une des composantes premières du combat démocratique en Algérie. Ce serait une avancée énorme, à condition que cette évolution ait pour objectif de faire avancer le fonctionnement institutionnel du pays, non de transférer des pouvoirs détenus par des cercles occultes et illégitimes au profit d’autres cercles tout aussi occultes et illégitimes.

Car il ne suffit pas de dépouiller le DRS des pouvoirs exorbitants qu’il détenait pour prétendre aller à l’Etat de droit. Encore faut-il que ces pouvoirs soient publiquement assumés par des institutions légales, légitimes, disposant des compétences juridiques et techniques nécessaires. Ce qui est loin d’être le cas. De manière caricaturale, dénier à un service de sécurité la possibilité de séquestrer des gens, et fermer les yeux quand une autre structure le fait ne constitue pas une avancée. Cela ajoute simplement à la confusion.

En attendant l’état de droit

Or, ce qui se passe aujourd’hui ne va pas dans le sens d’un renforcement de l’état de droit. Des pouvoirs exercés, de manière légale ou non, par une structure du renseignement sont transférés ailleurs. C’est une simple restructuration, dans le sens où des prérogatives, exercées par le DRS, sont transférées à l’état-major de l’armée. Cela va dans le sens de l’évolution politique du pays : le danger terroriste étant un peu éloigné, la présence du DRS en première ligne n’est plus aussi nécessaire. Il est même possible de sacrifier quelques têtes pour bien montrer que le pouvoir a changé de résidence, avant de remplacer le général Hassan par le général Hussein.

Et dans ce cas de figure, au mieux, l’appareil militaire et sécuritaire garde la main, et se réserve le droit de prendre les grandes décisions. Au pire, il va associer certains cercles, tout en maintenant un système de décision tout aussi opaque. Inclure Saïd Bouteflika, Ali Haddad ou Abdelmalek Sellal dans le cercle de la concertation donne le change, certes, et introduit l’illusion que le pouvoir a changé, mais cela ne fait pas avancer la démocratie.

En parallèle, rien ne montre un renforcement de l’indépendance de la justice, un regain d’efficacité de l’administration, une liberté du vote des citoyens ou une action cohérente pour renforcer la crédibilité des institutions. Bien au contraire, le quatrième mandat a tout laminé. Et ce n’est du reste pas un pouvoir issu d’un quatrième mandat, foncièrement  destructeur pour les institutions et les procédures démocratiques, qui va promouvoir la démocratie dans le pays. Une consolation tout de même : un pouvoir construit autour de Saïd Bouteflika, Ali Haddad et leurs amis serait plus vulnérable, et donc plus facile à combattre que celui bâti autour du DRS.

En l’absence d’un pouvoir, les pouvoirs se déchirent

« La question n’est pas, aujourd’hui, de savoir qui va remporter cette bataille au sein du pouvoir. Il faut surtout se demander si la situation ne risque pas de dégénérer, pour devenir incontrôlable ».

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 septembre 2015)

Un ancien général du DRS, chargé de la lutte antiterroriste, mis en détention dans des conditions opaques; un ancien chef de maquis terroriste annonce son intention de lancer un parti; une ministre qui ne maitrise pas l’arabe classique voudrait introduire le dialectal à l’école ; le prix du pétrole, qui tient tout le pays par le ventre, continue de plonger; le gouvernement n’a pas encore décidé si le pays est en crise ou pas : l’Algérie de cet été 2015 semble chavirer. Elle n’est plus en mesure d’apprécier les faits de manière lucide, ni d’agir de manière raisonnée. Elle a perdu tous ses repères, à un point tel qu’il faudrait se demander si elle a encore les ressorts et la possibilité de se ressaisir lorsqu’une opportunité sera offerte.

Les errements du gouvernement face à la crise n’émeuvent plus personne. C’est désormais admis : l’exécutif n’est pas taillé pour affronter les difficultés du pays. On n’en attend pas des solutions, on souhaite juste que ses maladresses, ses mauvais choix et son absence de choix n’aggravent pas la situation. Car en termes de mauvais choix, le gouvernement s’est révélé en véritable virtuose. Que vaut, aujourd’hui, la proposition de M. Amara Benyounès de mettre en place des bons pour la distribution de carburant? Que devient son projet de mettre en place des licences d’importation ? Ces absurdités constituaient il y a quelques mois une politique gouvernementale. Apparemment abandonnées, elles sont aujourd’hui la risée des économistes et des spécialistes du commerce.

Le poids du gouvernement demeure anecdotique

Ces mesures ne sont pas évoquées parce que leur promoteur a quitté le gouvernement, mais parce que le gouvernement qui les a étudiées et avalisées admet implicitement leur absurdité. Mais dans ce que prône le gouvernement aujourd’hui, de très nombreuses démarches sont tout aussi archaïques. Ainsi, le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa espère, grâce à des incantations, attirer l’argent informel vers les circuits officiels.

De son côté, M. Sellal annonce une réduction drastique des investissements publics, mais affirme, dans le même temps, sa prétention de parvenir à un taux de croissance de 4.6%, supérieur à celui de 2014 ! La plupart de ses ministres affirment que leurs secteurs ne connaitront pas de restrictions. Cette cacophonie confirme bien que s’il y a des ministres, il n’y a pas de gouvernement. Il n’y a pas une politique élaborée, avec une démarche cohérente et des objectifs déterminés. Du reste, le gouvernement n’est plus en mesure d’influer sur le cours des choses. Ses décisions restent souvent sans impact réel.

Mais malgré leur gravité, ces dysfonctionnements côté gouvernement apparaissent comme anecdotiques face à ce qui agite le cœur du pouvoir. Là, une guerre sourde, destructrice, sans règles, oppose des forces opaques, pour des enjeux de pouvoir sans lien avec les intérêts du pays. Seul un aspect de cette guerre est apparent, et il est particulièrement inquiétant. Des institutions dont la vocation est de vivre dans une discrétion totale sont publiquement exposées, leur organigramme évoqué dans les discussions de café, et les titulaires des principaux postes jugés à l’aune de leur appartenance clanique ou régionale. Tout ceci, dit-on, a pour but d’éjecter un homme des cercles du pouvoir. Pour y arriver, des pans entiers des services spéciaux sont liquidés, selon la logique américaine du tapis de bombe : pour abattre un homme, on rase le quartier, et si ça ne suffit pas, on rase la ville.

Absence de pouvoir

Cette furie est l’un des résultats de l’absence de pouvoir. Jusque-là, le pays a toujours eu un pouvoir, plus ou moins légitime, plus ou moins contesté, mais c’était un pouvoir exercé et assumé. Le détenteur de ce pouvoir était accepté, et les autres cercles faisaient preuve d’une certaine discipline. Cela permettait au pays de fonctionner de manière plus ou moins cohérente. En cas de crise, des cercles de médiation et de concertation existaient, et des arbitrages étaient assurés.

Depuis la maladie du président Bouteflika, ce centre de pouvoir n’existe plus. Désormais, il n’y a pas un pouvoir, mais des pouvoirs, éparpillés, émiettés. Le chef de l’Etat n’est plus en mesure d’exercer son pouvoir, mais il refuse de voir un autre centre de pouvoir émerger et prendre le relais. C’est sa seule garantie de rester en poste. Il freine des quatre fers, et tente peut-être de pousser à la porte celui qu’il considère comme la principale menace, le faiseur de rois, rab dzayer. M. Bouteflika doit savoir de quoi il parle, car c’est grâce à au général Toufik Mediène qu’il est arrivé à la présidence.

La question n’est pas aujourd’hui de savoir qui va remporter la bataille en cours. Il faudrait plutôt se demander si la situation ne risque pas de devenir incontrôlable, et combien de temps le pays peut encore fonctionner en dehors de la constitution et en dehors des institutions.