En l’absence d’un pouvoir, les pouvoirs se déchirent

« La question n’est pas, aujourd’hui, de savoir qui va remporter cette bataille au sein du pouvoir. Il faut surtout se demander si la situation ne risque pas de dégénérer, pour devenir incontrôlable ».

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 septembre 2015)

Un ancien général du DRS, chargé de la lutte antiterroriste, mis en détention dans des conditions opaques; un ancien chef de maquis terroriste annonce son intention de lancer un parti; une ministre qui ne maitrise pas l’arabe classique voudrait introduire le dialectal à l’école ; le prix du pétrole, qui tient tout le pays par le ventre, continue de plonger; le gouvernement n’a pas encore décidé si le pays est en crise ou pas : l’Algérie de cet été 2015 semble chavirer. Elle n’est plus en mesure d’apprécier les faits de manière lucide, ni d’agir de manière raisonnée. Elle a perdu tous ses repères, à un point tel qu’il faudrait se demander si elle a encore les ressorts et la possibilité de se ressaisir lorsqu’une opportunité sera offerte.

Les errements du gouvernement face à la crise n’émeuvent plus personne. C’est désormais admis : l’exécutif n’est pas taillé pour affronter les difficultés du pays. On n’en attend pas des solutions, on souhaite juste que ses maladresses, ses mauvais choix et son absence de choix n’aggravent pas la situation. Car en termes de mauvais choix, le gouvernement s’est révélé en véritable virtuose. Que vaut, aujourd’hui, la proposition de M. Amara Benyounès de mettre en place des bons pour la distribution de carburant? Que devient son projet de mettre en place des licences d’importation ? Ces absurdités constituaient il y a quelques mois une politique gouvernementale. Apparemment abandonnées, elles sont aujourd’hui la risée des économistes et des spécialistes du commerce.

Le poids du gouvernement demeure anecdotique

Ces mesures ne sont pas évoquées parce que leur promoteur a quitté le gouvernement, mais parce que le gouvernement qui les a étudiées et avalisées admet implicitement leur absurdité. Mais dans ce que prône le gouvernement aujourd’hui, de très nombreuses démarches sont tout aussi archaïques. Ainsi, le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa espère, grâce à des incantations, attirer l’argent informel vers les circuits officiels.

De son côté, M. Sellal annonce une réduction drastique des investissements publics, mais affirme, dans le même temps, sa prétention de parvenir à un taux de croissance de 4.6%, supérieur à celui de 2014 ! La plupart de ses ministres affirment que leurs secteurs ne connaitront pas de restrictions. Cette cacophonie confirme bien que s’il y a des ministres, il n’y a pas de gouvernement. Il n’y a pas une politique élaborée, avec une démarche cohérente et des objectifs déterminés. Du reste, le gouvernement n’est plus en mesure d’influer sur le cours des choses. Ses décisions restent souvent sans impact réel.

Mais malgré leur gravité, ces dysfonctionnements côté gouvernement apparaissent comme anecdotiques face à ce qui agite le cœur du pouvoir. Là, une guerre sourde, destructrice, sans règles, oppose des forces opaques, pour des enjeux de pouvoir sans lien avec les intérêts du pays. Seul un aspect de cette guerre est apparent, et il est particulièrement inquiétant. Des institutions dont la vocation est de vivre dans une discrétion totale sont publiquement exposées, leur organigramme évoqué dans les discussions de café, et les titulaires des principaux postes jugés à l’aune de leur appartenance clanique ou régionale. Tout ceci, dit-on, a pour but d’éjecter un homme des cercles du pouvoir. Pour y arriver, des pans entiers des services spéciaux sont liquidés, selon la logique américaine du tapis de bombe : pour abattre un homme, on rase le quartier, et si ça ne suffit pas, on rase la ville.

Absence de pouvoir

Cette furie est l’un des résultats de l’absence de pouvoir. Jusque-là, le pays a toujours eu un pouvoir, plus ou moins légitime, plus ou moins contesté, mais c’était un pouvoir exercé et assumé. Le détenteur de ce pouvoir était accepté, et les autres cercles faisaient preuve d’une certaine discipline. Cela permettait au pays de fonctionner de manière plus ou moins cohérente. En cas de crise, des cercles de médiation et de concertation existaient, et des arbitrages étaient assurés.

Depuis la maladie du président Bouteflika, ce centre de pouvoir n’existe plus. Désormais, il n’y a pas un pouvoir, mais des pouvoirs, éparpillés, émiettés. Le chef de l’Etat n’est plus en mesure d’exercer son pouvoir, mais il refuse de voir un autre centre de pouvoir émerger et prendre le relais. C’est sa seule garantie de rester en poste. Il freine des quatre fers, et tente peut-être de pousser à la porte celui qu’il considère comme la principale menace, le faiseur de rois, rab dzayer. M. Bouteflika doit savoir de quoi il parle, car c’est grâce à au général Toufik Mediène qu’il est arrivé à la présidence.

La question n’est pas aujourd’hui de savoir qui va remporter la bataille en cours. Il faudrait plutôt se demander si la situation ne risque pas de devenir incontrôlable, et combien de temps le pays peut encore fonctionner en dehors de la constitution et en dehors des institutions.

Publicités
Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s