Toufik Mediène, l’homme et le système

L’année 2014 a été celle du quatrième mandat. 2015 sera celle du départ de Toufik Mediène.

Abed Charef (le quotidien d’Oran, 17 septembre 2015)

Avec ses larges lunettes et son costume soigné, Toufik Mediène a l’air d’un paisible père de famille. A voir les images et les premières vidéos diffusées après son départ de la tête du DRS, il est difficile d’imaginer que cet homme de taille à peine moyenne, à l’air serein, pouvait être le redoutable patron d’un appareil qui a tenu le pays pendant deux décennies. Encore plus difficile d’imaginer que cet homme a réussi à devenir, de son vivant, un véritable mythe, en entretenant le mystère autour de sa personne.

A t-il délibérément créé et entretenu, autour de sa personne, ce mystère né à la fois du poids omniprésent attribué aux services, d’une absence de photos, et d’une vie politique très spécifique? Ou bien a t-il simplement surfé sur la vague, laissant s’épaissir un mystère entretenu dans les rédactions et les milieux politiques et associatifs, avant que la contagion n’atteigne les chancelleries? Toujours est-il que l’intrigue s’est transformée en un véritable roman d’espionnage, quand le prénom « Toufik » est devenu familier à tous les Algériens, alors qu’en dehors d’un cercle très restreint, personne ne savait réellement de qui il s’agissait.

Aujourd’hui encore, personne n’est en mesure de dire son âge exact, ni où il est né, et où il a grandi. Seules certitudes, il a rejoint le MALG très jeune, il a subi très tôt une formation à l’école du KGB, et il a fait toute sa carrière dans les fameux « services », à l’exception d’un court séjour en Libye comme attaché militaire, au milieu des années 1980. Très proche de Chadli Bendjedid, qui a favorisé son ascension, il a réussi une prouesse unique à partir du début des années 1990 : plus il était puissant, et moins on le connaissait.

Fédérateur plutôt que chef

Sa puissance, il l’a tirée de sa capacité à fédérer des forces et des courants disparates. Face à la prise du pouvoir imminente par le FIS, en 1991, il est déjà un élément clé du cercles des généraux « janviéristes », auxquels il survivra tous. Avec la montée du terrorisme et la dislocation de la vie politique, le DRS se retrouve progressivement au cœur du pouvoir et du jeu politique. C’est donc un nouveau retour de balancier : en période de crise et de tension, les « services » prennent du service ; en période de calme et de détente, ils perdent leur préséance, face à leur éternel allié-rival, l’état-major de l’armée.

Cette règle est en vigueur depuis la montée en puissance du MALG et de son fondateur, Abdelhafidh Boussouf, à la fin des années cinquante. Boussouf a réussi à placer ses hommes dans les rouages essentiels de l’Etat algérien en construction, qu’il a réussi à contrôler. Alors qu’il paraissait sur le point de prendre le pouvoir, il a été balayé, à l’indépendance, par l’état-major, dirigé par Houari Boumediene. Celui-ci s’est de nouveau appuyé sur l’état-major pour éliminer Ahmed Ben Bella : c’est le chef d’état-major lui-même, Tahar Z’Biri, qui a procédé à l’arrestation de M. Ben Bella le 19 juin 1965, avant de tenter un coup d’Etat contre Boumediene.

Cette relation services-état-major a marqué l’histoire de l’Etat algérien naissant. Boumediene a dissous l’état-major pour s’appuyer sur les « services ». C’est d’ailleurs à cette époque que la sécurité militaire est devenue célèbre, en Algérie comme à l’étranger.

DRS – état-major : un duo très ancien

Chadli Bendjedid, de son côté, a clairement tenté de réduire le pouvoir des « services », et a réhabilité l’état-major de l’armée. Ses choix furent malheureux : à l’état-major, il a nommé un général qui finira en prison et un autre qui participera à sa destitution, alors qu’à la tête des services, il a choisi des hommes qui lui ont causé de sérieux ennuis : Lakehal-Ayat n’a pas su éviter les violations des Droits de l’Homme en octobre 1988, et Toufik Mediène a joué la survie du système en 1992. Sans oublier Mohamed Betchine, désigné pour remplacer Lakehal-Ayat, et qui se révèle comme un homme totalement décalé par rapport à cette période d’ouverture démocratique.

Toufik Mediène a compris cette évidence : la solidité du régime réside dans une alliance sans faille entre l’état-major et le DRS. Mohamed Lamari, en disgrâce peu après l’arrêt du processus électoral, a été repêché, pour finir chef d’état-major. L’armée et le « cœur atomique » du pouvoir, le DRS, ont mené ensemble la lutte antiterroriste. Ils en ont assumé ensemble les dérives, et le système a tenu le choc. Le déclin de Khaled Nezzar et la conjoncture sécuritaire ont naturellement débouché sur la prééminence de Toufik Mediène et du DRS, qui avait l’ingénierie nécessaire. Le DRS est devenu le ciment et le garant de cette alliance, qui a duré plus d’une décennie.

La survie du régime n’est plus menacée

Une fois la tempête passée, il fallait faire le bilan. Il y avait le butin, certes, mais aussi les dégâts, avec dans le lot, 15.000 disparus, un fardeau dur à porter, notamment à l’international. Abdelaziz Bouteflika a accepté de couvrir par la loi d’amnistie, ce qui a permis de considérablement atténuer la pression. La survie du régime et de ses hommes n’est plus menacée. Les alliés d’hier peuvent se retirer, en mettant toutefois en place quelques verrous. A l’ère de l’Internet, de Wikileaks et de Snowden, un système basé sur le DRS était devenu une absurdité. Il est ingérable.

Aujourd’hui, le président Bouteflika n’a aucun intérêt à prendre des décisions qui menaceraient le système. Bien au contraire, il sait que sa propre survie dépend de celle du système. Mais comment donner l’illusion que le système est finis, alors que les pouvoirs, formels et informels, exercés jusque-là par le DRS sont simplement transférés ailleurs ?

Le président Bouteflika et les siens pensent qu’ils vont gagner du temps et dribbler les Algériens en entretenant la confusion entre le départ de Toufik Mediène et la fin du système DRS. Khaled Nezzar, Mohamed Lamarai, Smaïn Lamari, Mohamed Touati, Larbi Belkheir, et Liamine Zeroual sont tous des généraux de pouvoir, ils sont tous partis, mais le système est toujours là. Les Algériens le savent. Et, quitte à ce que cela apparaisse comme une provocation, ils finiront peut-être par se demander si le départ de Toufik Mediène n’est pas un ultime acte de fidélité au système.

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1 commentaire

  1. magnifique article. au fait, l’Algérie est un pays qui a un système dictatorial sans visage. l’homme fort du moment peut mettre en péril le pays. comme le bon chemin est guidé par le contrepouvoir qui manifestement n’existe pas, on est en face d’un système qui se reproduit continuellement.

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