Le système à la recherche d’un nouveau parrain

Désordre dans le sérail. En l’absence d’un fédérateur, les conflits se multiplient.

Abed Charef (Le quotidien d’Oran, jeudi 1er octobre 2015)

Bouteflika contre Mediène, Benhadid contre Gaïd Salah, Rebrab contre Bouchouareb, Benhadid contre Saïd Bouteflika, Haddad contre Rebrab. En ce début d’automne 2015, l’Algérie s’est transformée en un vaste champ de bataille, où s’affrontent des forces difficiles à identifier, autour d’enjeux politiques et économiques d’envergure.

Le conflit central est celui sensé avoir opposé le président Abdelaziz Bouteflika à celui qui était considéré comme l’homme le plus puissant du pays durant les deux dernières décennies, le général Toufik Mediène. Une fois ce conflit réglé en faveur du chef de l’Etat, les cercles périphériques qui gravitent autour du pouvoir devaient affirmer leur allégeance au nouveau patron, ou se battre entre eux pour entrer ans les bonnes grâces du vainqueur. De nouveaux équilibres se mettent en place, et cela provoque des dégâts.

Mais l’état de santé du chef de l’Etat laisse supposer qu’il va juste assurer une transition. Il ne sera pas le futur patron. D’où ces conflits et cette impression de désordre. Et dans ces guerres opaques, l’intervention la moins intéressée est probablement celle du général Benhadid. L’homme n’attend rien. Sa carrière est derrière lui. Ce qui donne, paradoxalement, plus de force à sa violente charge contre Saïd Bouteflika. Car derrière les propos contradictoires, voire décousus, du général Benhadid, se cache une véritable angoisse, celle d’une génération qui se rend compte confusément qu’elle laisse un héritage contestable et contesté.

Dans ce que dit le général Benhadid, on retrouve la signature de cette génération, qui a vu l’armée créer l’Etat algérien, et qui n’a jamais pu faire la différence par la suite entre Etat, armée et pouvoir. Résultat : un demi-siècle après l’indépendance, le général Benhadid n’a toujours pas tranché pour savoir si le président de la république doit être désigné par l’armée ou par le peuple, et s’il appartient à l’état-major, au DRS ou au peuple de sauver le pays.

Transitions ratées

Le général Benhadid n’est pas le seul à ne pas s’être adapté. Issaad Rebrab, qui se situe sur un autre terrain, vit une situation largement similaire. Il veut faire des affaires, pour se placer dans un monde d’une autre dimension, mais il n’y arrive pas. La bureaucratie l’en empêche, mais pas seulement la bureaucratie. Pour la deuxième fois de sa vie, il s’est violemment attaqué à Abdessalam Bouchouareb, le ministre de l’industrie, qu’il accuse nommément d’entraver ses projets.

Investisseur, créateur d’emplois et de richesses, capitaine d’industrie, Issaad Rebrab se veut tout cela à la fois. Mais derrière sa communication, se profile une autre image, celle d’un entrepreneur qui n’a pas encore fait sa mutation. Né à l’ombre de l’économie étatique, il en a pleinement tiré profit. C’est de bonne guerre. Mis il n’arrive pas à passer d’un capitaliste collé au pouvoir, à un capitaliste indépendant, capable d’imposer des règles transparentes et de les respecter. Il ne comprend pas comment un ministre ne le reçoit même pas, lui qui est reçu avec les honneurs à l’Elysée.

Ali Haddad, lui, ne se plaint pas. Il est dans la proximité immédiate du pouvoir, incarné par M. Saïd Bouteflika et par le Forum des chefs d’entreprises (FCE), dont il a pris le contrôle. Il se considère comme le porte-parole légitime du monde des affaires. A ce titre, il a un droit de regard sur la distribution de la rente. Sorti de l’ombre deux décennies après M. Rebrab, il veut se fabriquer une stature, mise à mal par l’attaque frontale du général Benhadid. Faussant toutes les analyses primaires, notamment celle basée sur le régionalisme, il va jusqu’à défendre un ministre contre un autre patron, augmentant la confusion qui entoure les guéguerres en cours.

Pas de règles

Qui va arbitrer ces conflits ? Qui va remettre de l’ordre dans la maison ? Certes, l’impunité règne dans certains cercles du pouvoir politique et de l’argent, comme l’a révélé le procès de l’affaire de l’autoroute, où un ministre nommément accusé d’avoir perçu des commissions n’a même pas été convoqué au tribunal. Mais si M. Bouchouareb commence à étaler le linge sale de M. Rebrab sur la voie publique, si M. Haddad attaque le général Benhadid en justice, au risque de voir les uns et les autres trainés dans la boue, et si les hommes d’affaires commencent à parler des commissions et des cadeaux qu’ils ont versés aux ministres et aux hauts fonctionnaires, cela risque de faire désordre. D’ores et déjà, le général Benhadid a évoqué une affaire dans laquelle serait mouillé le vice-ministre de la défense, le général Gaïd Salah. De là à ce que ça dérape, il y a un pas que tout le monde redoute. L’opinion ne s’y trompe : quand les loups se dévorent, les agneaux se sentent à l’abri.

A l’évidence, la situation est devenue trop dangereuse. D’autant plus qu’il n’y a pas encore d’arbitre pour trancher dans les conflits étalés sur la place publique, faute de parrain accepté par tous. Il n’y a ni Larbi Belkheir, ni Toufik Mediène. Saïd Bouteflika et Gaïd Salah ne font pas le poids, et Athmane Tartag ne s’est pas encore affirmé.

En outre, ces conflits se déroulent en dehors des institutions. Ils n’opposent pas des forces politiques et sociales identifiées et transparentes, régies par des lois et des règles transparentes ; Ils ne se règleront pas dans le cadre de la loi. Tout l’enjeu est là : comment transformer ces entités informelles en des pouvoirs institutionnalisés, transparents, vivant et agissant dans le cadre de la loi ?

Publicités
Poster un commentaire

3 Commentaires

  1. Talahite

     /  30 septembre 2015

    Analyse intéressante. Mais ce qui gêne, c’est la référence récurrente à la « transparence » (mot utilisé 4 fois). Pourquoi ne pas se contenter d’analyser ce qui se passe, sans avoir besoin de prononcer de doctes sentences prescriptives? D’autant que la prescription est ici d’un simplisme et d’une « naïveté » déconcertants: la transparence en politique est un mythe, elle n’existe pas, nulle part, et son évocation est pure rhétorique. Il n’y a qu’à voir comment fonctionnent les institutions dans les pays occidentaux! C’est dans la nature même du politique et du pouvoir d’être opaques. La science politique ne traite pratiquement que de cela…

    Réponse
  2. RASMAL ABDELAZIZ

     /  30 septembre 2015

    malgré que tu m’a ignoré une fois quand je t’ai adressé un message …et que tu te prends pour un grand journaliste ! je t’assure que tes propos n’ont pas de sens sociologique ou même analytique .. car ils s’incarnent dans les sérails du pouvoir et de
    quelques hommes influents …et le reste ..c’est un troupeau !

    Réponse
  3. Abdallah Brahimi

     /  30 septembre 2015

    Merci Abed pour ce brilant article ,
    Ma question est la suivante ; comment est ce que le regime va se maintenir d’apres vous ?
    est qu’il y a des mechanismes dont il va recourir pour se pereniser ou est ce que c’est la fin notament avec le declin de la rente ?
    Merci

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s