Novembre, ses hommes et son héritage (1)

Une pensée moderne, une organisation adaptée. Novembre a fait basculer l’Algérie dans la modernité, dans laquelle elle peine à se maintenir.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 octobre 2015)

Tout devient lumineux en Algérie à l’approche du 1er novembre. Le pays se métamorphose. Il change de monde, de logiciel, pour s’installer dans une atmosphère étrange. L’Algérie oublie ses déboires, ses crises et ses échecs ; elle met de côté sa mauvaise gouvernance et se détourne pudiquement des gens qui la dirigent. Elle considère avec dédain Amar Saadani et Saïd Bouteflika, elle évacue d’un revers de la main la crise financière et le déficit budgétaire, et regarde de haut ceux qui courent derrière le pouvoir et l’argent.

En cette semaine sainte, l’Algérie se met à voir grand. Elle voit géant. Elle tutoie l’Histoire. Tout devient grandiose, beau, émouvant. Le pays élève des stèles à des valeurs devenues si rares qu’on se demande si elles ont jamais existé. Il évoque des hommes d’une telle envergure qu’on a de la peine à admette que quelques survivants les ont réellement côtoyés. Le décalage est si fort qu’on ne peut imaginer que Abane Ramdane et Amar Saadani aient appartenu à un parti portant le même sigle. Est-il possible que Hocine Aït-Ahmed, qui a dirigé l’OS à 24 ans, ait fait partie du même camp que Abdelkader ben Salah ou Larbi Ould Khelifa ?

En cette semaine de ferveur, les mythes deviennent familiers. On entend parler de la détermination de Ben Boulaïd dans la préparation minutieuse des groupes armés ; du contraste entre la timidité naturelle de Ben M’Hidi et de sa métamorphose quand il passe à l’action ; des larmes de Souidani Boudjemaa quand il apprend que le lancement de la lutte armée est encore reportée ; de la décision de Lotfi de franchir la ligne Maurice pour aller mourir en Algérie alors que l’indépendance est à portée de fusil ; et du geste, presque similaire, de Si Mohamed Bounaama, descendu de son sanctuaire de l’Ouarsenis pour venir mourir au coeur de Blida, à moins d’une année du cessez-le-feu.

Un pays en mouvement

Ces hommes ont créé leur légende pour entrer dans l’Histoire, dont ils ont réussi à accélérer le cours. Ils ont fortement marqué leur temps. Historiens et analystes tentent aujourd’hui encore d’expliquer ce qui a fait leur grandeur et leur succès. Détermination, courage, sens politique, capacités d’organisation, moment historique favorable, tout a été dit, ce qui a permis de construire progressivement une lecture de l’histoire.

Peu importe que cette histoire soit plus proche du mythe que du réel. L’important, c’était de mettre la société en mouvement, de mettre le pays en marche. Un pays, faut-il l rappeler, pauvre, analphabète, dénué de tout. Il fallait partir de rien pour construire quelque chose de gigantesque.

Le but, c’était de réintégrer dans l’histoire un pays qui en était sorti plus d’un siècle plus tôt. Pendant toute cette longue période, l’Algérie avait disparu, et son peuple a failli lui aussi disparaître. Ceux qui ont eu la charge de le ressusciter ont lancé quelque chose qui a pris une dimension inattendue. Ils on bâti une œuvre d’une telle dimension qu’elle les a tous dépassés.

Ceci amène évidemment à cette question : comment ces hommes de novembre ont-ils fait ? De quelles armes disposaient-ils ? Comment ont-ils pu, à partir des années 1920, créer une conscience politique à partir de rien, pour lever une armée puis bâtir un Etat, alors que le système colonial était alors à son apogée.

Le sens de l’histoire

De toutes les explications qui ont été avancées, deux points semblent avoir été déterminants. Il s’agit de la nature de leur projet, et de la manière dont ils se sont organisés pour le concrétiser. Les hommes de novembre allaient dans le sens de l’histoire, dont ils ont accéléré la marche. Ils n’avaient pas pour but de remonter le temps pour rétablir un quelconque passé mythique. Ils regardaient vers l’avenir, et voulaient s’engager dans un projet libérateur pour créer un système d’hommes libres.

De ce point de vue, ils étaient modernes. Ils étaient portés par une pensée novatrice, très en avance sur leur société, qu’ils ont réussi à entrainer avec eux. Ils étaient les véritables héritiers des Lumières, face à un système colonial qui était à l’antithèse des idéaux même de la révolution française. Le combat des hommes de novembre était fondamentalement libérateur, face à un système totalement oppressif.

Le second point, relatif à l’organisation, découle du premier. Face à l’ampleur de la crise, et à l’énormité de la tâche, les hommes de novembre ont opté pour un consensus national, en vue de mobiliser tous les acteurs disponibles, sans laisser personne au bord du chemin. Mais sur un plan pratique, ils ont réussi à trouver une forme d’organisation adaptée à la grandeur du projet, mais suffisamment simple pour intégrer différents acteurs politiques et sociaux, souvent archaïques. L’organisation était particulièrement adaptée à leur temps et à leur société.

Au final, les hommes de novembre ont défini un projet politique pour faire avancer le pays, ils ont décidé de le concrétiser dans un cadre consensuel, et ils ont trouvé la forme d’organisation adaptée : un demi-siècle plus tard, l’Algérie se trouve face aux mêmes défis.

  1. Ce texte est dédié à la mémoire de Khelifa Mahrez, père de mon ami Khaled Mahrez, et au père de mon ami Slimane Laouari.
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1 commentaire

  1. AOUCHAR

     /  28 octobre 2015

    merci

    Réponse

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