La loi de finances 2016 consacre l’immobilisme

Double échec. Non seulement la loi de finances 2016 confirme l’immobilisme, mais le gouvernement gaspille inutilement ses munitions.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 1er décembre 2015

Les débats parlementaires sur le projet de loi de finances 2016 ont pris une curieuse tournure. Le gouvernement, supposé avoir décidé des augmentations de prix de certains produits de large consommation, en vue de tenter de combler partiellement le gouffre budgétaire qui se profile, s’est finalement rétracté, pour se limiter à une révision de quelques taxes insignifiantes. Avait-il peu de la rue ? S’est-il plié aux orientations du président Abdelaziz Bouteflika, qui veut éviter coûte que coûte une nouvelle flambée sur le front social ? Souffre-t-il toujours d’un manque d’imagination et de courage qui l’obligent à gérer sans aucun cap? Veut-il éviter d’engager un vrai débat économique de peur d’avoir à trancher sur des questions délicates, ou est-il tout simplement inapte à le faire ? Toujours est-il que tout a convergé pour maintenir un statu-quo meurtrier.

L’attitude du gouvernement a toutefois fini par le servir. Face à un exécutif très timoré, les députés ont été amenés à se mobiliser pour, selon eux, contrer la politique antisociale du gouvernement. Or, celui-ci n’avait pas l’intention de toucher aux « acquis sociaux », un concept qui n’a plus de sens. Les parlementaires se sont engouffrés dans ce qu’ils ont considéré comme une brèche, chargeant un ministre des finances, Abderrahmane Benkhalfa, sans pouvoir réel, et sans capacité d’influer sur le cours des choses. Mais ce faisant, les députés ont logiquement dérivé vers un électoralisme teinté de populisme primaire, ce qui occultait les questions de fond qui se posent à l’économie algérienne.

Maladresses

Par ses maladresses apparentes, le gouvernement a un peu aidé les députés faire de la surenchère, un terrain sur lequel le Parti des Travailleurs excelle. Etait-il délibéré, cet amateurisme remarqué dont a fait preuve le ministre des finances ? M. Benkhalfa a en effet introduit un article 71 qui a concentré une partie de la colère des députés. Face à l’incertitude qui pèse sur les recettes budgétaires, le ministère des finances a voulu se donner la possibilité de transférer des budgets d’un secteur à un autre, ce qui constitue une entorse aux pratiques élémentaires. Les députés ont saisi l’opportunité, pour tirer à boulets rouges sur le ministre, et lui reprocher de vouloir passer outre les règles constitutionnelles. C’est de bonne guerre.

Une fois l’engrenage lancé, il était difficile de l’arrêter. Et c’est ainsi que la polémique s’est limitée à deux grands thèmes : des questions de procédure, et des attaques en règle contre le scandale que constitueraient les atteintes aux couches les plus défavorisées. Comme si le prix actuel du pain, avec les gaspillages qu’il génère, ne constituait pas un immense scandale ; ou comme su le prix du carburant, générateur de tant de gaspillages et de trafics aux frontières, ne constituait pas une aberration économique.

Ceci ne veut pas dire que les responsabilités sont équitablement partagées. Bien au contraire. Il est de la vocation naturelle de l’opposition de s’opposer, de trouver les arguments les plus variées pour contrer le gouvernement, et d’utiliser toutes les armes à sa disposition pour entraver la politique de l’exécutif.

Responsabilités de l’exécutif

Par contre, il est de l’obligation du gouvernement de faire preuve de plus de discernement, de clairvoyance, et d’orienter les débats sur les bons thèmes. Et sur ce terrain, le gouvernement a failli. Incapable de concevoir et de mener une politique alternative, il s’accroche à des concepts d’un autre âge.

Des membres du gouvernement eux-mêmes ne croient pas à ce qu’ils font. En privé, nombre d’entre eux l’admettent. Mais en public, et dans la gestion des affaires du pays, ils tiennent un autre discours. Ils continuent à manipuler des chiffres qu’ils savent faux ; ils présentent des projets qu’ils savent impossibles à réaliser. Et ils sont ravis quand ils réussissent à mener le débat sur des pistes inutiles, ou sur des terrains où ils sont très forts.

Le débat sur le projet de loi de finances l’a confirmé, avec une agitation occulte les vrais problèmes : aucune mesure économique ne peut avoir une portée quelconque aujourd’hui sans une refonte globale du fonctionnement de l’économie algérienne. Augmenter le prix du carburant peut avoir un sens s’il est accompagné d’une relance de la croissance, d’une action sur la parité du dinar, d’une politique des transports différente, et d’une aide ciblée aux couches qui vont le plus en souffrir. Mais augmenter le prix du carburant juste pour combler le déficit budgétaire équivaut à gaspiller une cartouche pour rien. Autant la laisser ç un autre gouvernement qui aura, peut-être, un peu plus de cohérence.

Publicités

La mauvaise gouvernance élevée au niveau de l’art

Gaz de schiste, droit de préemption. La mauvaise gouvernance mène le pays à se priver d’alternatives possibles.

Abed Charef

Etes-vous pour ou contre le droit de préemption? Ne vous fatiguez pas, votre réponse est inutile. La question est, certes, moins grave que le « qui tue qui ?», mais elle a été tranchée sans vous. Le premier ministre Abdelmalek Sellal et le ministre de l’industrie Abdessalam Bouchouarb ont donné la réponse, leur réponse, sans en référer aux autres membres du gouvernement, ni à leurs partis respectifs, ni au parlement. On ne sait du reste si eux-mêmes ont un point de vue sur la question. Mais ils ont dit que le droit de préemption ne sera pas supprimé, et qu’il sera même renforcé. Pourquoi? Pour éviter de répondre à une question qui n’a rien à voir avec l’économie.

Quelques rappels s’imposent. Jusqu’à début novembre, la plupart des Algériens étaient moins intéressés par le droit de préemption que par la santé de Lionel Messi. Seul un petit cercle d’hommes d’affaires, lorgnant sur quelques bonnes affaires à réaliser dans la discrétion la plus totale, de préférence, s’intéressaient à la question.

Mais Louisa Hanoun veillait. La présidente du Pati des Travailleurs avait ses raisons. Elle avait pris deux grandes résolutions politiques. Aux termes de la première, elle classait, pour l’éternité, le président Abdelaziz Bouteflika comme un patriote incapable de prendre une décision pouvant faire du mal au pays. La seconde résolution situait la ligne de démarcation entre patriotes et non patriotes dans le soutien ou non du droit de préemption.

Surenchère

Du coup, quand le gouvernement a présenté une loi de finances prévoyant d’assouplir, ou d’abroger le droit de préemption, Mme Hanoun en a tiré une conclusion évidente : ce projet de loi ne peu pas provenir du président Bouteflika. D’autres l’ont rédigé à sa place. Et le président Bouteflika serait, soit incapable d’exercer ses prérogatives, soit il serait séquestré là-haut par des oligarques et de sournois agents travaillant pour l’étranger. Il faut donc en avoir le cœur net, ce qui a débouché sur cette absurde initiative de 19 personnes demandant à rencontrer le chef de l’Etat pour s’assurer qu’il n’est pas caché dans un placard de la présidence.

Réponse immédiate de l’entourage du président Bouteflika: le premier ministre Abdelmalek Sellal jure que le droit de préemption ne sera pas abrogé, et le ministre de l’industrie Abdessalam Bouchouareb assure qu’il sera même renforcé. C’est la preuve formelle, selon eux, que non seulement le président Bouteflika n’a pas changé, mais que c’est lui qui est toujours aux commandes du navire Algérie.

Dans sa démarche, Mme Louisa Hanoun rejoint ses adversaires sur au moins un point : elle contribue avec eux à détruire ce qui reste des institutions. Elle-même n’a pas utilisé les canaux légaux de son parti, du parlement, à travers une interpellation du gouvernement, ou une action politique populaire. Agissant de fait comme une notable ayant accès à la Cour, elle a agi comme n’importe quel oligarque qui a ses entrées au palais.

Seule la bêtise est irrévocable

MM Sellal et Bouchouareb ont, de leur côté, zappé le parlement, les partis, et le gouvernement. Ils sont passés outre le point de vue de ministres qui auraient pu être favorables à l’abrogation du droit de préemption. Ils ont, par la même occasion, privé le pays d’une possibilité d’ouverture sur le monde. Ils ont clos un dossier qui méritait débat.

Ceci sans préjuger de la position de chacun sur le droit de préemption. Mme Hanoun a le droit de critiquer le droit de préemption, et a peut-être raison. Mais elle a peut-être tort, comme le soutiennent économistes et milieux d’affaires. Une seule certitude : elle se trompe quand elle pense avoir obtenu gain de cause sur cette question. Une décision prise de manière aussi cavalière par un pouvoir autoritaire peut être désavouée demain de la même manière, avec la même légèreté, par le même pouvoir, s’il a envie, par exemple, de séduire les fameux oligarques que Mme Hanoun déteste tant. Le pouvoir trouvera alors de nombreuses Louisa Hanoun pour l’applaudir. Car sur ce terrain, tout est négociable. Et rien n’est irrévocable, à part la bêtise.

Qui est perdant, en fin d compte ? L’Algérie, évidemment. Le pays se prive d’un atout possible, sans aucune contrepartie. Il perd une possibilité d’attirer des investisseurs étrangers, au moment où il en a besoin. Il se met dans la position d’un combattant qui décide de se passer de ses propres armes, sans raison.

Le précédent du gaz de schiste

L’Algérie est habituée à ce genre d’attitude. Il suffit de rappeler ce qui s’est passé avec le gaz de schiste. Et comme au début de cet article, on peut poser la question : êtes-vous pour ou contre le gaz de schiste ? Personne ne m’a demandé mon point de vue, mais je l’expose tout de même: pour le gaz de schiste comme pour le droit de préemption, j’estime que le pouvoir actuel n’a pas la crédibilité requise pour prendre des décisions, pour gérer le dossier, et qu’il peut recourir à des subterfuges, voire à des mensonges, pour cacher ses erreurs et faciliter les trafics. De plus, les institutions en place n’offrent pas les garanties de transparence nécessaires.

Mais votre réponse importe peu, tout comme la mienne, d’ailleurs, car M. Sellal a décidé à votre place. Il n’a pas pris la décision qui préserve les intérêts de l’Algérie, mais celle qui enlève un souci au président Bouteflika. Ce faisant, il a, à chaque fois, ôté à l’Algérie un atout qu’elle pourrait faire valoir. Aujourd’hui, avec le droit de préemption, l’Algérie maintient fièrement un élément qui détruit l’attractivité du pays, et elle ne peut exploiter le gaz de schiste même si cela se révèle bénéfique et sans danger. La mauvaise gouvernance érigée au niveau de l’art.

Khalida Toumi et Louisa Hanoun, des citoyennes au-dessus de tout soupçon

Un groupe hétéroclite fait l’évènement en Algérie. C’est le signe que face au vide politique, tout peut marcher.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 novembre 2015)

 

Elles avaient tout contre elles, mais elles ont réussi une belle opération médiatique. Louisa Hanoun et Khalida Toumi, considérées comme les principales initiatrices de la lettre des 19, ont largement atteint leur objectif. Engagées dans une démarche aux contours imprécis, au sein d’un groupe hétéroclite, elles ont tiré profit du vide politique qui étrangle le pays pour occuper la scène pendant une semaine. Rien à dire, leur initiative a fait mouche.

Est-ce leur proximité antérieure avec le président Bouteflika qui a été déterminante? Ont-elles bénéficié d’un concours de circonstances particulier, avec cette anxiété qui domine au sein de la société, sans qu’aucune alternative crédible ne réussisse à s’imposer? Ont-elles donné corps à une attente très forte au sein de la société ? Toujours est-il que leur initiative a eu des résultats étonnants, alors qu’initialement, elles semblaient engagées dans une démarche approximative, sans véritable assise.

Leur demande d’audience auprès du président Abdelaziz Bouteflika les plaçait même dans une posture très difficile. L’opinion les narguait, les qualifiant tantôt de courtisanes éconduites, tantôt de zélateurs déçus, ne reculant devant aucun moyen pour regagner les faveurs du palais. Agir en tant que citoyennes après avoir été proches d’un pouvoir qui nie la qualité de citoyen n’est guère convaincant. Louisa Hanoun a été l’un des rares dirigeants de parti à rencontrer le chef d’état-major de l’armée, le général Gaïd Salah, qui n’est pas spécialement connu pour son militantisme citoyen.

L’ombre du 4ème mandat

Personne non plus n’oublie la volte-face des deux dames. Alors que les difficultés du président Bouteflika à aller au terme de son troisième mandat étaient visibles depuis des années, pour s’accentuer à partir d’avril 2013, elles avaient maintenu une attitude équivoque, pour ne pas dire plus, en soutenant le droit de M. Bouteflika à rester au pouvoir, puis pour briguer un problématique quatrième mandat. Cet acharnement à maintenir au pouvoir un homme qui venait de passer quinze longues années à la présidence ne trouvait pas de justification particulière : aucun succès politique ou économique majeur ne pouvait être mis au crédit du chef de l’Etat, aucun projet d’envergure n’était en cours. Bien au contraire, le pays sortait d’une période émaillée de scandales, et la gouvernance avait atteint une dégradation jamais connue auparavant, avec des institutions inopérantes et un personnel politique largement discrédité.

D’autre part, l’argumentaire présenté pour justifier leur demande de rencontrer le chef de l’Etat était très léger. Ce qu’elles n’ont pas fait comme responsables politiques, ministre, chef de parti, ou député, elles prétendent le réaliser comme citoyennes : cela révèle un mépris certain pour l’action publique. Elles réclament un droit qu’elles ont totalement méprisé lorsque des gens appartenant à d’autres bords politiques l’avaient demandé. Leur action s’apparente plutôt à une initiative de notables soucieux de préserver leur rang auprès d’un pouvoir dont elles ont été évincées. Elles sont outrées de ne plus avoir accès à un président qu’elles ont si longtemps servi. Le pire qui puisse arriver à un courtisan, c’est de ne plus avoir accès à la cour.

Porte-paroles

Les éléments de langage utilisés pour répondre au premier ministre Abdelmalek Sellal, au chef du FLN Amar Saadani et au patron du RND Ahmed Ouyahia, est éloquent. Ce n’est pas à eux qu’on s’adresse, mais au président, a dit Khalida Toumi. Louisa Hanoun a répété les mêmes mots.

Cet argument est irrecevable. Le président Bouteflika ne s’adresse plus de manière directe aux algériens depuis avril 2013. Pour des raisons liées à sa maladie. Il est, dans l’histoire, le premier candidat à une élection présidentielle à avoir fait campagne sans prononcer un seul discours, sans assister à un seul meeting. MM. Sellal, Saadani et Ouyahia s’exprimaient en son nom. Ils ont fait campagne à sa place. Ils sont ses porte-parole. Jusqu’au jour où il décidera de les expulser de sa cour, ils demeureront sa voix officielle.

Tout ceci devrait, à-priori, suffire pour décrédibiliser l’initiative des 19. Pourtant, il n’en est rien. Leur démarche a fait le buzz, en gagant sur d’autres terrains. Elle a eu un effet certain : le cercle de ceux qui estiment que le président Bouteflika est inapte à exercer ses prérogatives, et qu’il est donc nécessaire d’organiser rapidement la succession, s’est considérablement élargi. Mais dans le même temps, la crédibilité de l’Etat a subi un coup très rude.

Tout le reste, dans ce qui se dit ou s’écrit sur les 19, est secondaire. Insister aujourd’hui sur la fragilité du groupe, sur son manque d’homogénéité, ou sur le retrait de certains membres des 19 n’a aucune portée. Que le président Bouteflika reçoive les 19 ou non n’a désormais plus aucune importance. Ce qui restera, c’est qu’une partie de l’opinion est convaincu que le président Bouteflika est out, mais que le pays est incapable d’en tirer les conséquences.

Avec l’Union européenne, l’Algérie a tout mené de travers (Benatallah)

Avant d’entamer une possible révision de l’accord d’association avec l’Europe, Abdelhalim Benatallah, ancien ambassadeur à Bruxelles, détaille les causes de l’échec de cet accord. Renversant.

Abed Charef

A écouter M. Abdelhalim Benatallah, ancien ambassadeur à Bruxelles où il a suivi les négociations sur l’accord entre l’Algérie et l’Union européenne, l’Algérie a mené ce processus de travers. De bout en bout. Invité mardi de Care (Cercle d’action et de réflexion sur l’entreprise), M. Benattalah a déclaré que l’accord n’était pad dicté par des objectifs précis, mais il avait « des impératifs politiques ». « Sortir de l’isolement » était le principal but de la décision prise alors par le président Abdelaziz Bouteflika, a-t-il dit.

Pour M. Benatallh, « l’idéal aurait été d’adhérer à l’OMC, et ensuite de négocier l’accord avec l’UE », car, admet-il, « on ne peut pas être acteur commercial sans importer règles de l’OMC ». C’est l’inverse qui a été fait, mais aujourd’hui, « nous arrivons trop tard à l’OMC », où « le ticket d’entrée OMC est devenu exorbitant », a-t-il dit.

Le résultat est très difficile. L’accord « fonctionne comme une minuterie qui n’est plus contrôlée », estime M. Benatallah, ajoutant : « On savait l’accord déséquilibré », mais le but n’était pas d’entrer en compétition avec l’Europe, mais de réserver une place pour les produits algériens « avant qu’il ne soit verrouillé ».

On applique les règles de l’OMC sans y être

Un problème non réglé, la non adhésion à l’OMC, s’est retourné contre nous. Pourtant, précise-t-il, « l’accord avec l’UE transpose tous les règlements de l’OMC », avec un résultat paradoxal : « nous sommes en dehors de l’OMC, mais nous appliquons les règles de l’OMC »

Une adhésion à l’OMC aurait le mérite d’éliminer au moins « l’insécurité juridique ». Quand on adhère à l’OMC, o  ne peut revenir en arrière, car les autres membres ne le permettraient pas. En outre, cela imposerait une contrainte, celle de consultations internes et externes avant de prendre toute décision ». Même le Maroc et la Tunisie refusent de coordonner avec l’Algérie, car ces deux pays ne veulent pas «avancer vers l’arrière », a-t-il ironisé.

« Ce n’est pas la faute de l’accord si les exportations n’ont pas décollé », dit-il, imputant la responsabilité à l’administration algérienne », dit-il. Selon lui, « l’accord d’association devait aussi servir de levier de politique interne », pour engager les réformes nécessaires, car « signer cet accord sans engager les réformes n’avait pas de sens ». Ce qui l’amène à dire qu’il « ne faut pas imputer au partenaire les problèmes que nous n’avons pu résoudre depuis tenter ans », mais rappeler que « l’accord devait être synchronisé avec les réformes »

Faire semblant de réformer

  1. Atallah s’est lancé dans une longue digression pur comprendre pour quoi ça n’a pas marché. Il a d’abord noté qu’en termes de réformes, l’Algérie est le pays ayant le niveau « le plus faible de la région, dans une zone peu performante ». Pour lui, « l’Europe a fait semblant de croire » que les pays du sud de la Méditerranée vont réformer, et les pays du sud « ont fait semblant de réformer ».

Pourtant, « sans réforme, par de salut pour l’accord association ». Il va plus en affirmant que « l’accord avec l’UE et toute l’économie » du pays « n’ont pas d’avenir sans des réformes économiques ». Aujourd’hui, affirme M. BEnatallah l’Europe est « prête » à revoir l’accord, mais « elle risque de nous dire : réformez d’abord ».

Le quatrième mandat dans toute sa splendeur

Un groupe informel veut une rencontre informelle avec un chef d’Etat fantôme pour vérifier que ses pouvoirs n’ont pas été détournés par un autre groupe informel: c’est le quatrième mandat dans toute sa splendeur.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 novembre 2015)

Abdelmalek Sellal jure que le droit de préemption ne sera pas abandonné. C’est même sur insistance du président Abdelaziz Bouteflika que cette mesure sera maintenue, dit-il, vantant les élans patriotiques du chef de l’Etat quand il s’agit de préserver l’économie du pays. Le 51/49 et la règle de la préemption ne sont-ils pas les indicateurs les plus évidents de ses choix économiques patriotiques?

Abdessalam Bouchourab emboite le pas à M.Sellal, et fait de la surenchère. Le ministre de l’industrie assure que ce droit de préemption sera non seulement maintenu dans la nouvelle loi sur l’investissement, mais « il sera renforcé ». La nouvelle loi « clarifie et renforce ce droit », dit-il. L’Etat va s’accorder un délai d’une année pour décider ou non s’il va l’exercer, selon M. Bouchouareb.

Autrement dit, un homme d’affaires algérien peut acheter tout ou partie des actifs d’une entreprise étrangère, mais l’Etat est en droit de les lui reprendre à tout moment. Résultat : avec cette menace, plus personne n’achètera des actifs étrangers, en sachant qu’un bureaucrate peut, pour une raison ou une autre, l’en déposséder quand il veut. Par ricochet, tout investisseur étranger potentiel regardera à deux fois avant de mettre ses fonds en Algérie. L’investissement étranger est déjà faible. Il risque de devenir insignifiant. Il ne peut pas en être autrement, tant l’action du gouvernement semble destinée à généraliser la précarité chez les investisseurs.

Un coup qui fait mal

Mais pourquoi cet intérêt démesuré au droit de préemption, un concept normalement limité à quelques cercles d’économistes et de juristes liés aux milieux d’affaires? Pour deux raisons. D’abord parce qu’il s’est imposé dans le débat politique en quelques jours ; et ensuite parce qu’il montre comment « l’effet quatrième mandat » débouche sur des décisions de plus en plus absurdes, destructrices pour la vie politique et pour l’économie du pays.

Le droit de préemption figure en tête des mesures qui semblent constituer une menace contre la souveraineté du pays, selon les dix neuf personnalités qui ont demandé à être reçues par le président Bouteflika pour lui faire part de leurs inquiétudes. Cette analyse primaire, visiblement initiée par Mme Louisa Hanoun, est totalement hors de son temps. Elle montre que ses promoteurs sont déconnectés de ce qu’est devenue l’économie mondiale, et qu’ils sont plus proches d’une économie nord-coréenne que d’une économie moderne.

Mais qu’importe. L’attaque a fait mouche. Le président Bouteflika est dans une position si fragile qu’il se sent contraint de rassurer. Ses porte-paroles qui, en temps normal, se déchirent entre eux, se sont unis pour répondre en cœur que le droit de préemption ne sera pas abrogé. Ils insistent, multiplient les déclarations, dans le but de prouver que le chef de l’Etat est toujours maitre à bord, tout en apportant la preuve : ses choix économiques n’ont pas changé, comme l’atteste le maintien de droit de préemption, disent-il. Et c’est ainsi qu’en quelques jours, le droit de préemption est devenu l’indicateur numéro un du patriotisme économique, de la bonne santé du chef de l’Etat, de sa capacité à gérer le pays.

Supercherie

Mme Louisa Hanoun, qui participe à cette opération, se trompe de siècle sur les questions économiques. Ce n’est pas le droit de préemption qui garantit la bonne santé de l’économie. Celle-ci est protégée par l’Etat de droit, le respect des normes constitutionnelles et légales, pas la productivité du travail, par l’innovation, non par les dogmes. Elle est aussi protégée par une monnaie cotée à sa juste valeur, qui découragerait les trafics et rendrait inutile toute tentative d’exporter des devises de manière frauduleuse.

Et puis, que représenteraient les pertes causées par l’abandon du droit de préemption, comparées à ce que vient de révéler M. Bakhti Belaïb ? Selon les projections du ministre du commerce, le pays aurait perdu près de 100 milliards de dollars depuis 2010 à cause d’exportations illicites de devises. Cela s’est passé sous Bouteflika, selon des procédés que tous les économises connaissent, mais l’Etat a été incapable de réagir.

Ce qui relativise énormément l’affirmation des dix neuf personnalités qui ont demandé à rencontrer le chef de l’Etat pour lui exprimer leur inquiétude face une « déliquescence » des institutions qu’elles croient déceler. Leur constat arrive avec un singulier retard. Certes, dit l’une d’entre elles, mieux vaut tard que jamais. Mais cela n’efface pas une autre vérité : les institutions étaient sérieusement ébranlées depuis des années, et le quatrième mandat a été à la fois un révélateur et un accélérateur de cette descente aux enfers.

Contourner les institutions

Le quatrième mandat a révélé que l’Etat algérien a perdu son immunité : cet Etat n’a pu empêcher que ne se réalise un scénario grotesque et illégal. La classe politique qui se trouve partie prenante du pouvoir y a contribué dans son ensemble, de manière active pour les uns, par leur silence, pour les autres. La situation dangereuse que découvrent aujourd’hui Khalida Toumi et Louisa Hanoun est la même que celle en vigueur à la veille du quatrième mandat. Non seulement elles n’avaient pas protesté pour tenter d’empêcher le quatrième mandat, mais elles avaient défendu la candidature, et donc le maintien mécanique du président Bouteflika au pouvoir.

Ce qu’elles disent aujourd’hui n’est pas crédible. Et c’est d’autant plus grotesque que leur action pousse délibérément vers l’informel. Elles passent outre le parlement, le conseil constitutionnel, les partis, le gouvernement, pour demander à vérifier si Mr Bouteflika exerce toujours ses prérogatives. Se rendent-elles compte qu’elles ont la prétention de remplacer toutes les instituons et tous les contre-pouvoirs du pays? Et si le chef de l’Etat décidait de les recevoir, pourquoi les Algériens seraient-ils obligé de les croire?

A moins que tout ceci n’ait une signification radicalement différente. Car Khalida Toumi et Louisa Hanoun jettent un vrai trouble. Leur démarche accentue très nettement l’idée selon laquelle le président Boueflika ne peut plus exercer ses prérogatives. Tout en défendant à première vue le président Bouteflika, elles contribuent en fait à familiariser les Algériens avec l’idée de lancer une procédure pour l’application de l’article 88 de la constitution.

Le ministre du commerce lance une nouvelle affaire de 26 milliards

Bakhti Belaïb jette un pavé dans la mare, en évoquant les irrégularités dans le commerce extérieur.

Abed Charef

Le ministre du commerce Bakhti Belaïb a lancé ce qui s’apparente à une nouvelle affaire des 26 milliards. Au cours d’une émission de radio diffusée dimanche matin, le ministre du commerce a évalué les transferts illicites de devises vers l’étranger à 30% du commerce extérieur. Avec 60 milliards de dollars d’importations en 2015, cela représenterait le chiffre de 18 milliards de dollars.

Mais M. Belaïb n’en démord pas car, selon lui, dans le secteur du commerce, « le taux de délinquance est très élevé », comme l’attestent les chiffres qu’il a fournis : 24.000 constats d’infraction, 40 milliards de dissimulation de chiffres d’affaires, 24.000 tonnes de marchandises boquées aux frontières pour diverses raisons, et « plus d’une centaine d’importateurs » poursuivis en justice pour divers délits. Cela ne concerne que la partie visible, là où des contrôles ont été effectués, a-t-il dit.

Cela n’empêche pas M. Belaïd d’apprécier le rôle des commerçants, et notamment des importateurs. Leur activité a notamment permis d’éliminer les pénuries récurrentes qui marquaient l’économie du pays avant la libéralisation du commerce extérieur, a-t-il dit.

Excessif

Toutefois, de ce qu’a dit le ministre, c’est surtout la partie concernant l’évasion de devises qui retient l’attention, tant elle rappelle l’affaire des 26 milliards de dollars. De nombreux analyses ont d’ores et déjà sorti leurs calculettes après la déclaration de M. Belaïb: à ce niveau, l’Algérie aurai perdu dans les 100 milliards de dollars depuis 2010, avec la hausse des importations consécutive à la flambée des prix du pétrole.

L’ancien premier ministre Abdelhamid Brahimi avait procédé de la même manière pour sortir l’affaire des 26 milliards. Il avait repris des estimations selon lesquelles les commissions sur le commerce extérieur de l’Algérie représentaient vingt pour cent des importations. Au cours d’une conférence à l’université du Caroubier, à Alger, il avait fait un calcul selon lequel ces commissions atteindraient 26 milliards de dollars, du moment que les importations, depuis l’indépendance, s’étaient  élevés  130 milliards de dollars.

Avec l’explosion des importations, les chiffres ont atteint une autre dimension. Ceux avancés par M. Belaïb paraissent excessifs, mais les mécanismes qu’il décrit pour l’exportation illicite des devises sont bien connus du gouvernement.

Facteurs encourageant la fraude

Les surfacturations sont un phénomène établi. Les procédés utilisés sont connus. C’est leur ampleur qui semble surprendre les non initiés, et les spécialistes occasionnels. Un ancien haut responsable déclarait, il y a trois ans déjà, qu’il est impossible que les importations algériennes aient atteint le niveau annoncé. Il avait mis en cause l’ensemble des chiffres officiels, affirmant que l’économie algérienne et la consommation seraient bouleversées si ces importations étaient vraies. Il avait raison : une partie des importations était fictive, comme l’ont confirmé les surfacturations.

Qui fraude le plus ? Les opérateurs algériens, répond M. Belaïb. Alors que l’opinion la plus répandue pointait du doigt des entreprises étrangères, le ministre du commerce rectifie en accusant des opérateurs algériens. Pourtant, les affaires les plus connues, portées devant la justice, mettaient en cause des entreprises étrangères, comme Sanofi, dont le patron avait même été condamné par la justice algérienne. Des banques avaient également été mises en cause pour leur complicité.

Parité du dinar

Les surfacturations sont causées par trois phénomènes. Il y a d’abord l’incertitude politique et économique, qui pousse les détenteurs d’argent à tenter de s’installer à l’étranger. On relève, à ce titre, que les derniers déboires de Issaad Rebrab ont montré qu’il n’y a aucune garantie d’immunité en Algérie, et que la richesse ne constitue pas une protection absolue.

Il y a ensuite la parité du dinar, qui incite aux trafics permettant de faire des bénéfices énormes en jouant simplement sur le taux de change. Un opérateur de l’import-export, qui exporte dix mille euros à destination d’une entreprise qui lui appartient à l’étranger, fait un bénéfice de 50% grâce au seul taux de change s’il décide de revendre ces euros en Algérie au marché noir.

Enfin, il y a la législation archaïque, et la complicité de l’administration chargée de l’appliquer. Celle-ci doit bien se douter qu’un importateur, qui ne déclare pas de bénéfices en Algérie, doit trouver son compte ailleurs. Elle ferme les yeux. Pour quelle raison ? M. Belaïb ne le dit pas. Mais il doit bien s’en douter lui aussi. Ce qui jette un doute sur son avenir au sein du gouvernement.

L’opposition piégée par Boutefilka

Bouteflika a coupé l’herbe sous les pieds de l’opposition. En proposant une commission électorale indépendante, il ôte à la CNLTD un de ses principaux arguments.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 novembre 2015)

L’opposition voulait une instance indépendante de surveillance des élections. Le président Abdelaziz Bouteflika a exaucé ses vœux. Il l’a lui offerte sur un plateau d’argent. Non seulement il accepte la revendication, qui figure en tête des demandes de la coalition de l’opposition regroupée au sein de la CNLTD, mais dans une attitude très algérienne, il fait de la surenchère. Il va plus loin, en proposant d’introduire cette institution dans la constitution. Pas moins. Pourquoi ne pas le faire, dans la mesure où une nouvelle constitution verra bientôt le jour ?

A elle seule, cette affaire révèle toute la duplicité de la vie politique algérienne. Elle montre la méthode de gestion du président Bouteflika, faite de manœuvres, de raccourcis et de séduction, comme elle met à nu l’incroyable duplicité de l’opposition, incapable de saisir la les vrais enjeux de ce moment que traverse les pays.

Pour le chef de l’Etat, il s’agira du troisième amendement de la constitution depuis qu’il a accédé au pouvoir. Amender la constitution constitue, pour lui, une simple formalité, qui servira de meubler la vie politique pour quelques semaines, ou quelques mois. Mais la nouvelle constitution n’apportera rien de fondamental. Les amendements antérieurs de la constitution n’ont pas fait évoluer les choses. Pire, ils ont clairement provoqué une régression du pays sur le plan institutionnel. Le prochain amendement dévalorisera encore davantage ce texte, qui n’a plus rien de fondamental. Les Algériens sont déjà largement convaincus qu’une constitution sert à habiller un pouvoir, non à organiser les pouvoirs. Ce sentiment d’inutilité de la constitution et, par extension, de la loi, ne fera que se renforcer.

« Un pas gigantesque pour la démocratie »

En tout état de cause, si le président Bouteflika avait de quelconques convictions démocratiques, le pays s’en serait aperçu pendant ses mandats antérieurs. Ce n’est pas au bout du quatrième mandat, alors qu’il est fortement diminué sur le physique, qu’il va faire des miracles pour la démocratie. Les éléments de langage utilisés par les « partis de l’allégeance » pour justifier et glorifier ses propositions relèvent de la propagande primaire. Ce n’est pas non plus M. Farouk Ksentini, pour qui la décision du chef de l’Etat constitue « un pas gigantesque pour la démocratie », qui va convaincre les Algériens que la nouvelle constitution va améliorer le fonctionnement des institutions. Quant aux propos de Amar Saadani sur « l’état civil », ils font partie des mesures d’accompagnement traditionnelles destinées à faire avaliser une décision du chef de l’Etat.

Celui-ci a une tactique bien rôdée. Elle a fait ses preuves en économie, après avoir été largement utilisée en politique. Pour acheter la paix sociale, le chef de l’Etat a fait les concessions nécessaires en termes de salaires et de subventions. Il a distribué ce qui ne lui appartient pas. Il procède de la manière en politique, en offrant à l’opposition des concessions qui ne lui coûtent rien, et ne menacent en aucune manière son pouvoir. En quoi une constitution ou une commission électorale changeraient-elles le fonctionnement du pays, dans un pays où les décisions les plus importantes se prennent en dehors de la constitution ? M. Bouteflika peut pousser le chic jusqu’à parler de séparation de pouvoirs, lui qui ne n’est jamais adressé au parlement algérien.

L’opposition prise de court

Dans cette opération, le président Bouteflika réalise un joli coup. Il coupe l’herbe sous les pieds de l’opposition. Ce qui permet à M. Farouk Ksentini de dire que le chef de l’Etat a « répondu à une revendication essentielle de l’opposition ». Pour enfoncer le clou, M. Ksentini ajoute que « même si l’opposition n’a pas participé, d’une manière directe, à la rédaction de la future Constitution, ses idées et propositions ont été prises en compte ».

Dans une étrange cécité, l’opposition réclamait une élection présidentielle anticipée, refusant de voir où se situaient les vrais problèmes du pays. Elle refusait de voir notamment que les dispositifs électoraux qui ont porté M. Bouteflika au pouvoir et l’y ont maintenu ensuite sont toujours en place. Elle fermait les yeux su une autre évidence : toutes les élections depuis vingt ans ont été validées par une « commission électorale indépendante », présidée par des hommes aussi valeureux que Mohamed Bedjaoui et Salah Bouchaïr.

Ce faisant, l’opposition a oublié les bases d’un vote libre. On peut en rappeler les fondamentaux. Pour l’Algérie, trois d’entre eux deviennent aujourd’hui centraux. Il s’agit de la liberté d’action politique avant le vote, de la neutralité de l’administration, et de l’égalité des candidats devant les électeurs. Comment un chef de parti non autorisé à tenir une réunion publique peut-il, demain, rivaliser avec un président en exercice, avec une administration à son service, disposant de tous les moyens de l’Etat, soutenu par les puissances de l’argent à qui il accorde d’immenses facilités?

Nombre de dirigeants de l’opposition connaissent ces données, pour avoir, un jour ou l’autre, participé à une élection présidentielle avec les gagnants. Leur attitude d’aujourd’hui serait-elle dictée par le secret espoir de disposer, un jour, de ce dispositif de désignation-élection ?