Khalida Toumi et Louisa Hanoun, des citoyennes au-dessus de tout soupçon

Un groupe hétéroclite fait l’évènement en Algérie. C’est le signe que face au vide politique, tout peut marcher.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 novembre 2015)

 

Elles avaient tout contre elles, mais elles ont réussi une belle opération médiatique. Louisa Hanoun et Khalida Toumi, considérées comme les principales initiatrices de la lettre des 19, ont largement atteint leur objectif. Engagées dans une démarche aux contours imprécis, au sein d’un groupe hétéroclite, elles ont tiré profit du vide politique qui étrangle le pays pour occuper la scène pendant une semaine. Rien à dire, leur initiative a fait mouche.

Est-ce leur proximité antérieure avec le président Bouteflika qui a été déterminante? Ont-elles bénéficié d’un concours de circonstances particulier, avec cette anxiété qui domine au sein de la société, sans qu’aucune alternative crédible ne réussisse à s’imposer? Ont-elles donné corps à une attente très forte au sein de la société ? Toujours est-il que leur initiative a eu des résultats étonnants, alors qu’initialement, elles semblaient engagées dans une démarche approximative, sans véritable assise.

Leur demande d’audience auprès du président Abdelaziz Bouteflika les plaçait même dans une posture très difficile. L’opinion les narguait, les qualifiant tantôt de courtisanes éconduites, tantôt de zélateurs déçus, ne reculant devant aucun moyen pour regagner les faveurs du palais. Agir en tant que citoyennes après avoir été proches d’un pouvoir qui nie la qualité de citoyen n’est guère convaincant. Louisa Hanoun a été l’un des rares dirigeants de parti à rencontrer le chef d’état-major de l’armée, le général Gaïd Salah, qui n’est pas spécialement connu pour son militantisme citoyen.

L’ombre du 4ème mandat

Personne non plus n’oublie la volte-face des deux dames. Alors que les difficultés du président Bouteflika à aller au terme de son troisième mandat étaient visibles depuis des années, pour s’accentuer à partir d’avril 2013, elles avaient maintenu une attitude équivoque, pour ne pas dire plus, en soutenant le droit de M. Bouteflika à rester au pouvoir, puis pour briguer un problématique quatrième mandat. Cet acharnement à maintenir au pouvoir un homme qui venait de passer quinze longues années à la présidence ne trouvait pas de justification particulière : aucun succès politique ou économique majeur ne pouvait être mis au crédit du chef de l’Etat, aucun projet d’envergure n’était en cours. Bien au contraire, le pays sortait d’une période émaillée de scandales, et la gouvernance avait atteint une dégradation jamais connue auparavant, avec des institutions inopérantes et un personnel politique largement discrédité.

D’autre part, l’argumentaire présenté pour justifier leur demande de rencontrer le chef de l’Etat était très léger. Ce qu’elles n’ont pas fait comme responsables politiques, ministre, chef de parti, ou député, elles prétendent le réaliser comme citoyennes : cela révèle un mépris certain pour l’action publique. Elles réclament un droit qu’elles ont totalement méprisé lorsque des gens appartenant à d’autres bords politiques l’avaient demandé. Leur action s’apparente plutôt à une initiative de notables soucieux de préserver leur rang auprès d’un pouvoir dont elles ont été évincées. Elles sont outrées de ne plus avoir accès à un président qu’elles ont si longtemps servi. Le pire qui puisse arriver à un courtisan, c’est de ne plus avoir accès à la cour.

Porte-paroles

Les éléments de langage utilisés pour répondre au premier ministre Abdelmalek Sellal, au chef du FLN Amar Saadani et au patron du RND Ahmed Ouyahia, est éloquent. Ce n’est pas à eux qu’on s’adresse, mais au président, a dit Khalida Toumi. Louisa Hanoun a répété les mêmes mots.

Cet argument est irrecevable. Le président Bouteflika ne s’adresse plus de manière directe aux algériens depuis avril 2013. Pour des raisons liées à sa maladie. Il est, dans l’histoire, le premier candidat à une élection présidentielle à avoir fait campagne sans prononcer un seul discours, sans assister à un seul meeting. MM. Sellal, Saadani et Ouyahia s’exprimaient en son nom. Ils ont fait campagne à sa place. Ils sont ses porte-parole. Jusqu’au jour où il décidera de les expulser de sa cour, ils demeureront sa voix officielle.

Tout ceci devrait, à-priori, suffire pour décrédibiliser l’initiative des 19. Pourtant, il n’en est rien. Leur démarche a fait le buzz, en gagant sur d’autres terrains. Elle a eu un effet certain : le cercle de ceux qui estiment que le président Bouteflika est inapte à exercer ses prérogatives, et qu’il est donc nécessaire d’organiser rapidement la succession, s’est considérablement élargi. Mais dans le même temps, la crédibilité de l’Etat a subi un coup très rude.

Tout le reste, dans ce qui se dit ou s’écrit sur les 19, est secondaire. Insister aujourd’hui sur la fragilité du groupe, sur son manque d’homogénéité, ou sur le retrait de certains membres des 19 n’a aucune portée. Que le président Bouteflika reçoive les 19 ou non n’a désormais plus aucune importance. Ce qui restera, c’est qu’une partie de l’opinion est convaincu que le président Bouteflika est out, mais que le pays est incapable d’en tirer les conséquences.

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