Hommage à Hocine Aït-Ahmed

 

De l’OS au FLN, de la lutte pour l’indépendance au combat pour les Droits de l’Homme, hommage à un géant.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 31 décembre 2015)

 

On l’attendait au carré des Martyrs, le Panthéon de l’Algérie ; il a choisi un bout de terre de son village natal, là-haut, dans la montagne. En 1992, on lui suggérait de devenir président de la république; il a répondu qu’il refusait, et le coup d’Etat, et le pouvoir qui en découlait. On le suppliait de venir négocier une place digne de sa stature au sein du pouvoir ; il a préféré une place modeste au sein de l’opposition, au FFS qu’il a créé dans l’adversité, puis en signant le contrat de Rome, ou en s’alliant avec les six en 1999. On a voulu l’écraser entre deux monstres qui dévoraient l’Algérie, et on l’a sommé de s’aligné sur l’une des deux parties; il a fait le choix le plus difficile, en répétant inlassablement : ni état policier, ni état intégriste.

Jusqu’à l’ultime minute de sa vie, Aït-Ahmed a été le roi incontesté du contre-pied. Comme s’il était destiné à ne jamais faire un choix confortable, ni à opter pour des chemins que des milliers d’autres auraient choisi. Aït-Ahmed a été si ferme dans ses positions, si obstiné dans ses résolutions, si déterminé dans son action, qu’il a fini par faire plier un pouvoir, qui court encore pour tenter de récupérer des miettes de son prestige. Même les responsables qui l’ont le plus combattu, après l’avoir trainé dans la boue, ont été obligés de faire semblant de l’admirer.

Il faut dire que Hocine Aït-Ahmed a eu un itinéraire qui lui permettait de se passer de tous les honneurs. Il fait partie de ces gens qui sont si précoces, et dont la destinée est si grande, qu’ils ont accompli leur destin avant d’atteindre la trentaine. Et au moment où ses anciens compagnons s’engluaient dans des histoires de course au pouvoir et de rivalités, lui-même franchissait un palier supplémentaire, pour atteindre une dimension où il était difficile de le suivre.

De l’OS au FLN

A 22 ans, Aït-Ahmed était déjà un ponte de l’OS. Militant déterminé de la lutte armée, il est chargé de préparer un rapport au Comité central du MTLD en décembre 1948. Il présente un rapport qui fera date. Fruit d’une réflexion collective, ce document, d’une valeur inestimable, sera la matrice de la lutte armée, engagée six ans plus tard. Il définit le cadre stratégique, les moyens tactiques, évalue différentes méthodes de lutte, évacue celle qui n’avaient aucune chance de réussir, et offre un cadre extrêmement précis de ce que sera la lutte armée.

Il insiste. Le mouvement national  doit se doter d’une organisation solide et hermétique, avec un encadrement aguerri et des hommes formés. Il devance les appréhensions : oui, ces hommes viendront des masses rurales et des laissés pour compte, quand ils seront pris en charge par les militants politiques. Il rejette toute démarche velléitaire, comme l’idée d’un grand soir, ou d’un grand soulèvement qui finirait par abattre le système colonial.

La violence, qu’il finira par tant détester, était inévitable. Mais une violence encadrée par un verrouillage politique très fort. Terrorisme, attentats, vengeance, règlements de compte, tout cela le rebute. Toute action armée doit avoir un contenu politique préalable. C’est l’idée qui sera reprise dans les résolutions de la Soummam sous la formule « primauté du politique sur le militaire ». Aït-Ahmed trace une ligne de conduite qui va conduire méthodiquement au 1er novembre, puis à l’indépendance. Pour lui, c’était inéluctable.

Au sommet

Son exposé est si fort que, dans la foulée, Aït-Ahmed est nommé à la tête de l’OS, pour succéder à une autre légende, Mohamed Belouizdad. Après la crise de 1949, il est remplacé par Ahmed Ben Bella, qui est l’antithèse de Aït-Ahmed. Autant l’un est impulsif, emporté, autant l’autre est réfléchi, conceptuel. Mais tous deux se rejoignent dans leur penchant commun pour l’action. Et ce n’est pas un hasard qu’ils sont tous les deux partie prenante dans l’attaque de la poste d’Oran, en 1950.

Deux années plus tard, Aït-Ahmed croise de nouveau Ben Bella au Caire, où ils vont participer à la préparation du 1er novembre. Ils seront tous deux dans l’avion qui sera détourné par les autorités coloniales en 1956. Aït-Ahmed a alors trente ans. Sa légende est déjà écrite. Il tutoyait l’Histoire.

Le reste pourrait être secondaire, mais Aït-Ahmed ne s’arrêtait pas là. La création du FFS, l’exil, le combat pour la démocratie et les Droits de l’Homme, le refus de l’autoritarisme, tout ceci lui apportait un plus qui en faisait un homme unique dans l’histoire de l’Algérie. Par rapport à tous ses compagnons, il avait un plus: une lucidité hors pair, qui lui a permis d’éviter tous les pièges tendus tout au long de son parcours. En janvier 1992, il a refusé d’abdiquer face aux appels du pied d’un pouvoir « moderniste ». En 1995, il n’a pas hésité à prendre le risque de parapher le contrat de Rome, et en 1999, en se retirant de la présidentielle avec cinq autres candidats, il a délégitimé Abdelaziz Bouteflika.

Aït-Ahmed pouvait se permettre tout cela. Il avait atteint une telle dimension qu’il regardait de haut tout le reste: que représente le fait d’être président de la république quand on a été à la tête de l’OS? Et que représente un poste de premier ministre quand on a été au GPRA? Dès lors, dire qu’il a renoncé à un destin national, c’est ne pas avoir le sens de l’Histoire qui habitait Hocine Aït-Ahmed.

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L’année économique se termine en apothéose

 

L’Algérie a lancé une nouvelle révolution, celle du foncier industriel. Abdessalam Bouchouareb en explique la méthode.

Abed Charef

L’année économique se termine en fanfare. Le dernier acte en sera la signature, avant le week-end, de la loi de finances 2016 par le président Abdelaziz Bouteflika. Mais l’intérêt sera moins dans le contenu du texte législatif lui-même, que dans le cérémonial qui sera mis en place pour gérer les implications de l’état de santé du président Bouteflika et les fuites qui seront organisées ensuite sur le déroulement de la cérémonie.

Quant à la loi elle-même, on peut toujours se demander ce qu’elle vaut et ce qu’elle va impliquer. Elle a été vivement contestée à cause des privatisations qu’elle consacre, et de la hausse du prix de quelques produits, mais elle n’apporte rien de fondamentalement nouveau. En fait, sa préparation et son adoption ressemblent de plus en plus à un exercice fastidieux auxquels doivent se plier les gouvernements, sans que cela ne les engage à quoi que ce soit. D’ailleurs, celle de 2016 n’avait pas encore été adoptée que le ministre des finances annonçait déjà qu’il y aurait une loi de finances complémentaires l’année prochaine.

De plus, la loi de finances complémentaires pour 2015 n’a été adoptée que le 6 décembre par le Sénat. Dans l’intervalle, le budget avait été ventilé et consommé. Ce qui montre clairement que le gouvernement fait ce qu’il veut, et que la loi n’est là que pour servir de couverture si nécessaire. A défaut, il peut s’en passer : n’a-t-on pas pris l’habitude voir le président Bouteflika, quand il était en bonne santé, puis le premier ministre, sillonner le pays, et distribuer l’argent aux wilayas, comme s’il s’agissait de leurs propres deniers ?

« Une politique judicieuse »

Ces écarts avec la loi s’accompagnent de curieux écarts sur la manière d’apprécier la réalité de l’économie algérienne. Le président Bouteflika l’a confirmé lundi dernier, en affirmant que « l’Algérie a pu se prémunir contre les répercussions de la chute des cours du pétrole grâce à une politique judicieuse ». Il s’est félicité d’avoir pris « autant de mesures qui ont mis l’Algérie à l’abri d’une récession dévastatrice». La panne économique, la faible diversification de l’économie, la dépendance extrême envers les hydrocarbures, qui a provoqué une chute des recettes extérieures de moitié, seraient-elles une vue de l’esprit? Les procès Sonatrach 1 et 2, celui de l’autoroute, l’affaire Khalifa, et tous ces évènements qui ont défrayé la chronique juridico-économique, se seraient-ils déroulés dans un autre pays?

Ce déni de la réalité n’a d’égal que le peu de considération accordé à la loi de finances. Mais ça ne mène pas loin. Alors que ces procès rythmaient  l’année 2015, le pétrole continuait sa dégringolade. Le gouvernement, qui se fondait sur l’analyse d’experts très accommodants, tablait sur un rebond des prix au second semestre 2015. Il a du déchanter, mais il ne s’inquiète pas trop. Il a des réserves en devises pour tenir trois ans. Ensuite, advienne que pourra. Il pourra aussi se mettre à bien gérer, et dans ce cas, il ne manquerait pas de devises. Il lui suffirait d’économiser les 30% de devises exportées illégalement, selon le ministre du commerce Bakhti Belaïb, pour boucler l’année sans difficulté notable.

Mais pour cela, il faudrait introduire de nouvelles règles de gouvernance. Le gouvernement n’est pas en mesure de le faire. Il se contente de déclarations d’une légèreté étonnante, comme celles de M.  Abdelmalek Sellal. La situation est sous contrôle, assure-t-il. Il promet que l’Algérie va commencer à exporter dès 2016. Mais il ne s’arrête pas en si bon chemin. Il s’en prend vivement à ceux qui prônent « l’immobilisme ». Non, il n’y a pas d’erreur. C’est bien ce qu’a dit M. Sellal.

Concurrence

Sur le terrain de la légèreté, M. Sellal est connu et reconnu, mais il doit désormais faire face à une rude concurrence au sein du gouvernement. Un de ses principaux rivaux est M. Abdessalam Bouchouareb, ministre de l’industrie, qui a fortement marqué sa présence cette semaine, comme s’il voulait tirer un dernier baroud avant de quitter 2015.

Dans une interview publiée dimanche 27 décembre, M. Bouchouareb a fait cette immense révélation : « dans la loi de finances 2016, une révolution, et je pèse mes mots, une révolution est faite, en ouvrant le droit de la promotion industrielle aux privés, pour aménager et gérer des zones industrielles sur des terrains qui leur appartiennent ». Oui, il s’agit bien de ça : le gouvernement manque de terrains industriels à offrir à ceux que Mme Louisa Hanoun appelle les oligarques ; il a donc fait preuve de tellement de génie qu’il a procédé à une véritable révolution : il autorise les privés qui possèdent des terrains, qui peuvent les aménager et les gérer, à lui régler le problème ! Ne s’agit-il pas là d’un immense acte révolutionnaire !

Avec ces Che du foncier industriel, l’Algérie est bien partie pour aborder l’année 2016. C’est d’autant plus rassurant que le pétrole menace de rester au-dessous de 40 dollars.

Les potes de Abed Charef

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Mehri, Aït-Ahmed, Hamrouche. Chez Omar Attia

Lakhdar Bouragaa

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Lakhdar Bouragaa, avec Abed Charef.

L’Algérie détraquée par le 4ème mandat

 

Sidi-Saïd défend la privatisation des entreprises publiques, Ali Belhadj revendique l’exercice de ses libertés, Toufik Mediène invoque l’Etat de droit : c’est toute la beauté du quatrième mandat.

Abed Charef

« Nous maitrisons la situation ». Abdelmalek Sellal est formel. Le gouvernement tient la barre, avec un premier ministre ferme au gouvernail, des ministres résolus et efficaces sur le terrain, le tout sous l’œil attentif d’un président Bouteflika qui supervise tout, absolument tout. Cela donne une situation irréelle : le premier ministre dénonce « l’immobilisme » auquel le veulent confiner ses adversaires. Le cap, à l’évidence,  c’est la réforme et le changement tous azimuts.

Ce choix de la réforme est si fort que le fait politique de la semaine est constitué par la rencontre entre le président Abdelaziz Bouteflika et l’ancien ministre des affaires étrangères Lakhdar Brahimi ! L’évènement n’est concurrencé que par la visite de M. Sellal à Sétif, où les déclarations qu’il devait faire, supposées constituer les moments clé de sa tournée, avec autant de messages forts à délivrer, ont donné lieu à des attitudes burlesques. Difficile de faire mieux pour prouver la vitalité de l’Algérie en cette année 2015 finissante.

Ce fonctionnement du pouvoir est lassant. Mais pour cette Algérie du pouvoir, c’est un impératif dicté par le premier souci du moment : rassurer. Le chef de l’Etat rassure sur son état de santé, sans vraiment convaincre, comme le montre l’attitude du groupe des 19. Le premier ministre rassure sur l’état de l’économie algérienne. Il promet même que le pays va devenir exportateur de ciment dès 2017. Cela ne semble guère suffisant pour convaincre les opérateurs économiques et les partenaires de l’Algérie. L’ambassadrice des Etats-Unis l’a publiquement affiché, en disant qu’elle attend les réformes annoncées.

Confiance

Le ministre des finances veut rassurer à la fois le petit peuple et les détenteurs d’argent. Il répète qu’il n’a l’intention ni de brader les entreprises publiques, ni de s’attaquer aux subventions. En parallèle, il dit aux chefs d’entreprises qu’il va réaliser des miracles pour leur permettre d’investir. A ce rythme, il finira lui-même par croire à son propre discours. En attendant, les banques algériennes, dont M. Benkhalfa a longtemps été le délégué général, restent parmi les archaïques au monde.

Parmi tous ces hauts responsables qui veulent convaincre, personne ne semble se rendre compte que dans cette Algérie de l’an II du quatrième mandat, plus personne ne croit personne. Bouteflika ne croit plus Toufik Mediène, qui ne croit plus Abdelmalek Sellal, qui n’accorde qu’une confiance très limitée à ses ministres, dont beaucoup ne croient même pas à ce qu’ils disent. Quant à l’homme de la rue, il ne croit plus ce qu’on lui dit. A tel point que les Algériens restent dans une position d’expectative, y compris lorsque des initiatives en leur faveur sont prises.

Comment faire dans ce climat de défiance générale ? Faut-il croire Abdelmadjid Sid-Saïd, le chef de l’UGTA, qui fait désormais campagne contre ce qui constitue une partie de l’ADN de l’UGTA, la défense du secteur public? Peut-être. Face à la bronca de l’opposition, qui a refusé la privatisation des entrepris publication envisagée dans la loi de finances 2016, c’est M. Sidi-Saïd qui est monté au créneau, pour défendre cette option devant la « base » de l’UGTA.

L’invention de Sidi-Saïd

Plutôt que de parler de privatisation des entreprises publiques, M. Sidi-Saïd propose de dire qu’il s’agit d’une « participation du capital privé » au sein des entreprises publiques. « On ne doit plu parler de privatisation, mis de partenariat public-privé », a-t-il déclaré devant des syndicalistes.

Pourquoi ne pas utiliser le 51/49 entre opérateurs publics et privés ? se demande à raison M. Sidi-Saïd. Au lieu de courir derrière les IDE (investissements directs étrangers), M. Sidi-Saïd propose de recourir aux investissements directs internes (IDI). Pourquoi une entreprise publique algérienne peut-elle s’associer avec un étranger, et pas avec un Algérien ? Cela tombe à-priori sous le bons sens. Mais en fait, M. Sidi-Saïd réalise un tour de passe-passe. Il évite soigneusement de se demande qui est suffisamment crédible aujourd’hui pour s’engager dans cette voie. Il ne se demande pas non plus quel entrepreneur privé serait assez fou pour placer son argent dans une entreprise dirigée par des bureaucrates, chapeautés par un ministre du quatrième mandat? Et puis, surtout, pourquoi le gouvernement veut-il imposer cela par effraction ? Pourquoi M. Sidi-Saïd ne reste-il pas dans son rôle de syndicaliste, pour laisser au gouvernement le soin d’assumer ses responsabilités?

C’est dans cette cacophonie que se termine l’année 2015 : au bon peuple menacé par la crise économique, le président Bouteflika promet d’octroyer une nouvelle constitution ; Abdelmalek Sellal dirige un gouvernement qui ne donne guère l’impression de le reconnaitre comme capitaine ; Abderrahmane Benkhalfa jure qu’il veut défendre les entreprises publiques, et M. Sidi-Saïd défend les privatisations.

Faut-il s’en alarmer ? Peut-être pas. Il suffit de se rappeler qu’on est en plein quatrième mandat, que Ali Belhadj revendique l’exercice de ses libertés, que Toufik Mediène évoque l’Etat de droit, et que nous sommes en plein quatrième mandat.

Sept raisons de refuser les privatisations en Algérie

 

Privatiser les entreprises publiques algériennes? L’option est sur la table, mais le moment est mal choisi.

Abed Charef

 

Le processus d’adoption de la loi de finances 2016 a dévié vers un débat inattendu sur la privatisation des entreprises publiques. L’article 66 du projet de loi présenté par le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa a ouvert cette brèche, vivement contestée par le Parti des Travailleurs de Mme Louisa Hanoun, ce qui a donné lieu à des incidents à l’Assemblée Nationale.

Le gouvernement s’est, depuis, attelé à rassurer. Pas de privatisation des entreprises stratégiques, pas d’accès du capital étranger aux entreprises privatisées, instauration d’une « minorité de blocage » au sein des entreprises privatisables : le premier ministre Abdelmalek Sellal et le ministre des finances se sont longuement dépensés pour rassurer, sans parvenir à lever toutes les ambiguïtés.

Le combat semble dès lors cristallisé autour d’une opposition idéologique, avec une fracture gauche-droite prononcée. A la nécessité de défendre le peuple et ses biens, répond un argumentaire basé sur l’efficacité économique, en mettant en avant l’Etat mauvais entrepreneur, la gabegie et la corruption qui entourent le secteur public, ainsi que le peu d’attrait que présente l’Algérie pour l’investissement étranger.

Pas d’institutions fiables

Les partisans de la privatisation pourraient aussi avancer un autre argument, douloureux mais recevable : l’incurie structurelle d’un secteur public qui constitue un gouffre financier. Le ministre de l’industrie Abdessalam Bouchouareb vient de le confirmer. Après avoir acheté El-Hadjar, il veut lui consacrer un milliard de dollars, et un autre milliard pour la SNVI Rouiba. Pour quels résultats ? Personne ne le sait, et personne n’est en mesure de garantir que cet argent servira à quelque chose. Ne serait-il pas plus intéressant pour le pays de se débarrasser de ce secteur, pour consacrer ses revenus à autre chose?

Mais au-delà de ces affrontements, la privatisation ne constitue pas un programme économique en soi. Et en l’état actuel des choses et des institutions du pays, sept arguments plaident pour un refus des privatisations.

  1. L’Algérie ne dispose pas d’institutions crédibles pouvant mener une opération de privatisation dans des conditions acceptables de transparence et d’équité. L’opacité du système économique est telle que personne ne croira que les privatisations ont eu lieu selon des règles précises, même si cela était vrai. La défiance de l’opinion publique envers les institutions constitue un facteur paralysant sur ce dossier.
  2. La bourse est un instrument privilégié pour établir la valeur marchande d’une entreprise. Elle aurait pallié ce vide. Le gouvernement n’a rien fait pour en favoriser l’épanouissement. L’attitude du gouvernement ne visait-elle pas à éviter précisément que les entreprises privatisables ne soient évaluées à leur juste valeur ?

Défaut de transparence

  1. Le gouvernement n’a pas agi de manière transparente dans son projet de privatisation. Il a voulu relancer le processus par effraction. La contestation l’a amené à tenir un autre discours, pour dire qu’il voulait renforcer l’entreprise publique en introduisant une minorité de bocage en cas de privatisation. Le procédé est plus que douteux.
  2. Une privatisation éventuelle déboucherait sur un transfert de propriété de ce qui existe déjà. Or, pour l’Algérie, l’objectif à atteindre est d’élargir la base économique du pays par de nouveaux projets, non à se disputer la propriété de ce qui existe déjà. Ceci est particulièrement vrai pour l’industrie, qui représente moins de 5% du PIB. Dans ce secteur, il faudrait multiplier la capacité industrielle du pays par cinq ou plus pour espérer s’intégrer dans l’économie mondiale. Dans ce contexte, transférer une entreprise du public vers le privé ne sert à rien.
  3. Les entreprises publiques n’ont pas le management nécessaire pour se défendre. Elles n’ont ni le statut juridique, ni l’encadrement adéquat. La privatisation se ferait sur injonction. Le manager n’a pas de choix : soit il accepte, et tente de négocier sa place dans le nouveau dispositif ; soit il refuse, et il est éjecté.

Capital étranger contre oligarques

  1. Le gouvernement affirme que les entreprises stratégiques ne sont pas concernées par la privatisation. C’est faux. Cette disposition n’existe pas dans le projet de loi. C’est donc le gouvernement qui décide, en fin de compte, quelle entreprise est stratégique et quelle autre ne l’est pas. Les travailleurs de l’ENIEM ont d’ores et déjà demandé à ce que leur entreprise soit être exclue de la liste des entreprises à privatiser. S’agit-il dune entreprise stratégique ? Mais si M. Ali Haddad devient ministre de l’industrie, plus aucune entreprise ne devrait échapper à la privatisation.
  2. Le capital étranger a été exclu de l’opération de privatisation. Est-ce une bonne décision? L’Algérie a précisément un besoin urgent de savoir-faire technologique et managérial, que pourraient introduire les entreprises étrangères. L’exclusion du capital étranger peut signifier que ceux que Mme Louisa Hanoun appelle les « oligarques », profitant de leur proximité avec le pouvoir, veulent entrer seuls dans la compétition lors des privatisations. Aujourd’hui, leur envergure ne leur permet pas de s’approprier les grandes entreprises. Mais s’ils absorbent les PME, ils seront prêts, dans quelques années, à absorber les « gros morceaux ».

 

Comment les interventions étrangères ont détruit des pays

 

Les interventions étrangères mènent au désastre, inévitablement. Quelques rappels d’interventions très applaudies en leur temps.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 17 décembre 2015)

Là-haut dans leurs montagnes, les bergers afghans faisaient paitre leurs troupeaux en fumant tranquillement leur pavot. A Kaboul, une petite société civile, très moderne, était branchée sur Paris, Londres, et New-York, se demandant si la proximité du voisin soviétique pouvait être compatible avec la découverte des joies et des plaisirs de la société occidentale.

Cet Afghanistan des années 1970 était dirigé par un modeste Roi, qui se contentait de maintenir un équilibre précaire entre une société ancrée dans ses traditions, une élite acquise à la modernité, une frange de la société fascinée par Djamal Eddine El-Afghani, le tout sous le regard de voisins aussi puissants que méfiants : un voisin russe hanté par un accès aux mers chaudes, un voisin iranien lié aux Etats-Unis, et un Pakistan qui considère l’Afghanistan comme sa profondeur stratégique face à l’ennemi éternel, l’Inde.

C’était l’Afghanistan heureux, celui d’une ère qui ne reviendra jamais dans un pays devenu synonyme de l’enfer. Tout a commencé lorsqu’un ami venu du Nord, l’Union soviétique, a décidé que le bonheur de l’Afghanistan passerait par le paradis communiste. Les maitres de l’empire finissant ne se rendaient pas qu’il était incongru de vouloir ramener le bonheur dans des chars.

Un autre « ami », américain celui-là, est aussitôt intervenu pour dire aux Afghans que leur religion était celle de la résistance, qu’eux-mêmes étaient tous des moudjahidine, qu’ils seraient invincibles, et que le monde entier leu enverrait des combattants, payés par l’Arabie Saoudite, formés par la CIA, et encadrés par des commandants téméraires.

Perte de contrôle

Le jeu de massacre a duré près d’une décennie. Les russes ont fini par abdiquer, et ils sont partis. Les Américains ont décidé à leur tour de se retirer, laissant les anciens glorieux moudjahidine engagés dans une guerre de mille ans : chiites contre sunnites, gens du nord contre gens du sud, amis du Pakistan contre amis de la Russie, djihadistes internationalistes contre djihadistes locaux.  Les Américains ont aussi légué aux Afghans un cadeau unique en son genre: Oussama Ben Laden.

Pendant ce temps, le Pakistan, engageant sa propre stratégie pour endiguer la puissance du voisin indien, faisait pousser les Taliban. A ce jeu d’influence, tout le monde faisait preuve d’ingéniosité, pensant trouver la bonne recette. Mais la réalité était totalement différente, car la machine s’était emballée. Elle était devenue autonome. Elle produisait désormais son propre carburant, générant, à chaque étape, les facteurs de destruction du pays.

En fait, les Afghans ont perdu le contrôle de la destinée de leur pays le jour où les troupes soviétiques ont franchi leur frontière. Ils n’ont jamais réussi à reprendre la main depuis. Il leur faudra peut-être un siècle pour y arriver. Le brave Commandant Massoud, Hekmetyar, Rabbani, talibans, Karzaï : tous sont devenus des acteurs de second plan, incapables de construire quoi que ce soit.

Directions opposées

Pendant ce temps, le Brésil, qui était au même niveau de développement que l’Afghanistan au milieu des années 1970, est devenu un grand pays émergent. Il a organisé une coupe du monde de football et s’apprête à accueillir les Jeux Olympique. Plus de soixante millions de Brésiliens pauvres, près de deux fois la population de l’Afghanistan, ont quitté le statut de « pauvre » durant les seuls mandats de Lula.

Faut-il encore parler de la Corée du Sud ou de Singapour, qui étaient à peine mieux lotis que l’Afghanistan lorsque les troupes soviétiques ont envahi le pays, et qui  sont aujourd’hui des places fortes de l’économie mondiale ? Faut-il parler de la Chine qui se relevait à peine de la fameuse « révolution culturelle » ?

Parallèles

Pourquoi rappeler tout ceci ? Pour noter ce que peut être l’effet d’une intervention étrangère, particulièrement ans un pays fragile. L’engrenage dans lequel a été entrainé l’Afghanistan a montré que la volonté d’introduire des changements dans un pays par une intervention étrangère mène inévitablement à une catastrophe. Ce qui n’a pas empêché les Américains de reprendre le même scénario, deux décennies plus tard, pour agir cette fois-ci pour leur propre compte, en Afghanistan, puis en Irak.

L’intervention en Afghanistan était nécessaire après le 11 septembre, peut-on répondre, en brandissant pêle-mêle talibans, burka, oppression des femmes, et autres symboles de la déchéance de l’Afghanistan. Tout ceci est vrai, mais une vérité ne doit pas en occulter une autre : l’engrenage afghan, c’est deux millions de morts.

Malgré cela, les Etats-Unis n’ont pas hésité à envahir l’Irak, y laissant un million de morts, et un pays détruit. En Afghanistan, les Etats-Unis avaient laissé un cadeau, Ben Laden. En Irak, ils en laissent un autre Daech. Peut-on éviter le parallèle entre le duo Ben Laden – 11 septembre et Daech-13 novembre 2015?

Au moment où des virages doivent être pris en Syrie et en Libye, il était temps de rappeler les désastres que constituent les interventions étrangères. Car si, après toutes ces catastrophes, une nouvelle intervention étrangère a lieu, les occidentaux devront juger leurs propres dirigeants, pour leur cynisme et leur attitude meurtrière, non s’en prendre au terrorisme ou aux religions.

De l’effet des changements climatiques sur le prix de la pomme de terre à Aïn-Defla

Le changement climatique est là. Ses effets sont perceptibles, jusque sur les prix de la pomme de terre à Aïn-Defla.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 15 décembre 2015)

Boualem n’a pas participé à la conférence de Paris sur le changement climatique, la COP21. Mais à des milliers de kilomètres de là, son activité économique subit de plein fouet l’impact de changements qu’il vit au quotidien, mais auxquels il ne trouve pas d’explication. Il se contente de noter qu’il dépense plus pour produire de la pomme de terre, et qu’il gagne moins, même si la récolte est meilleure !

Il ressent d’abord ces changements par les difficultés qu’il éprouve à commercialiser sa pomme de terre, dont le prix s’est effondré sur les marchés de gros. A la mi-décembre, il était impossible de trouver preneur à vingt dinars le kilo. Résignés, contraints de céder leur produit pour disposer des fonds nécessaires à la prochaine récolte, les fellahs sont obligés de vendre à moins de vingt dinars le kilo. Pour la livraison sur place, le prix est même descendu autour de quinze dinars. Il ne couvre plus les frais de production.

Cette chute des prix est due à une convergence de plusieurs facteurs. En premier lieu le beau temps. De mémoire de fellah, il n’a jamais fait aussi doux dans la plaine du Cheliff, avec des températures supérieures à vingt degrés à la mi-décembre. Effet direct du changement climatique ou simple accident de parcours, l’effet est le même. Les plants de pomme de terre sont exceptionnels, la récolte sera probablement bonne, mais les fellahs sont face à une curieuse équation : ils gagnent plus quand la récolte est moyenne ou faible, car les prix augmentent.

Incompréhension

Ils gagnent plus quand il peut. Le mauvais temps empêche la récolte, et opère comme un régulateur du marché. Les produits sont moins disponibles, donc plus chers. Mais ce ne sera pas le cas cette année. Et il n’y a même pas possibilité de se rattraper sur les autres produits, car la pomme de terre entraine, dans la baisse, la plupart des autres produits agricoles.

Sur les marchés de gros, les prix de la plupart des légumes frais ont atteint un niveau très bas, même si au détail, la baisse ne s’est pas faite sentir, à cause de la désorganisation des marchés et des marges que ses réservent grossistes et détaillants. Les paradoxes sont ainsi nombreux. La production est abondante, mais le fellah s’appauvrit, et le consommateur n’en profite pas.

Mais ce qui se passe révèle aussi une sorte d’incompréhension totale entre un Etat qui veut bien faire mais ne sait pas quoi faire, et un monde agricole de plus en plus sceptique. L’Etat met beaucoup d’argent, mais les fellahs le monde agricole n’a pas forcément besoin d’argent. Il a surtout besoin qu’on l’aide à comprendre les grandes mutations en cours. Et celles-ci sont nombreuses et complexes. Les fellahs les voient, les subissent, mais ils n’en tirent pas les conséquences économiques.

Mutations

Le mode d’irrigation, par exemple, a radicalement changé. Pour les céréales, l’irrigation d’appoint devient vitale. Sans elle, il faudrait peut-être penser à interdire la céréaliculture, pour éviter perte de temps, d’énergie, d’argent et de semences. Pourquoi pas, si un hectare irrigué produit quatre fois un hectare non irrigué ?

Pour la pomme de terre de la saison automne-hiver, la pratique traditionnelle était connue : on plante entre fin août et début octobre, et on récolte en décembre-janvier. On irrigue abondamment en septembre, un peu moins en octobre, très peu ou pas du tout en novembre, avec les premières pluies, jamais en décembre. De manière générale, l’irrigation couvrait la moitié de la saison.

Cette année, Boualem, qui gère quatre hectares de pomme de terre dans la plaine du Chéliff, n’a pas arrêté d’irriguer, de fin aout à la mi-décembre. Dimanche 14 décembre, il était  encore contraint d’irriguer ses champs, en raison de l’absence totale de pluie.

La mutation ne s’arrête pas à l’irrigation. L’utilisation des produits phytosanitaires explose, car la température ambiante, avec ce climat doux et humide, favorise l’apparition de certaines maladies, dont le redoutable mildiou, la hantise des fellahs. Il faut donc multiplier les traitements, ce qui gonfle les coûts.

Gérer les mutations

Injecter de l’argent, dans de telles conditions, ne suffit plus. Cela peut même devenir nuisible. Il faudrait plutôt pousser le monde agricole vers les grandes mutations qui se profilent. A condition de savoir lesquelles, et d’avoir les institutions crédibles pour le faire.

Car dans ces changements qui s’annoncent, il n’y pas que du mauvais. Certes, il y a la sécheresse, extrêmement inquiétante, qui menace de désertification des régions entières du pays. Mais il y a aussi ce que les fellahs peuvent constater sur le terrain : avec la douceur du climat, la rentabilité s’est améliorée. Il y a un impact direct du tandem chaleur-soleil sur la maturation des plants et la qualité de la récolte, assure un agronome. Ce qui signifie que la changement climatique peut déboucher sur une amélioration de la production, et même de la qualité, à condition de pouvoir maitriser les effets négatifs, comme la rareté de l’eau.

L’affaire du général Hassan révèle une succession de fautes graves

 

Louisa Hanoun défend le général Hassan et se range du côté de Toufik Mediène. Un retournement comme seule l’Algérie peur en offrir.

 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 décembre 2015)

Peu de pays au monde en sont arrivés à mettre en prison celui qui était considéré comme le numéro deux de leurs services spéciaux. L’Algérie l’a fait. Avec la condamnation du général Aït-Ouarabi, dit Hassan, à cinq ans de prison ferme, par un tribunal militaire, le pays a franchi un pas d’une extrême sensibilité. C’est en effet l’homme à qui a été confiée, pendant une décennie, la mission d’assurer la sécurité du pays contre le terrorisme, qui est en cause. Il était chargé des dossiers les plus sensibles, dont celui de la récupération des armes disparues en Libye après la chute de Kadhafi.

Sa condamnation était-elle justifiée ? A-t-il été condamné à tort ? Bien que la loi interdise de remettre en cause une décision de justice, beaucoup de voix se sont élevées pour apporter leur soutien au général Hassan. Mais au-delà des considérations selon lesquelles des hommes comme le général Hassan agissaient à côté, ou au-dessus de la loi, l’affaire le concernant constitue indéniablement une succession de fautes graves, dont la première victime est l’armée.

L’équation est simple. Si la condamnation du général Hassan est injuste, et relève d’un règlement de comptes, comme le soutiennent ses proches, dont son ancien patron, le général Toufik Mediène, la faute est évidemment très grave. On ne condamne pas un homme qui a servi loyalement son pays, remplissant une mission délicate dans le cadre de la loi et de la règlementation régissant sa fonction. Encore moins s’il a pris des initiatives sur un terrain aussi complexe, pour obtenir des résultats aussi flatteurs que le disent ses partisans. Condamner à tort un officier supérieur qui occupait un poste aussi sensible, c’est aussi jeter un grave discrédit sur la justice militaire. L’impact risque donc d’être particulièrement dangereux. Toute la chaine supposée rendre la justice serait en cause.

Dérives parallèles

Si, inversement, le général Hassan a été condamné pour des fautes avérées, la situation n’en serait pas moins grave. Car comment expliquer, dans ce cas, qu’une chaine de commandement ait pu se tromper à ce point, pendant aussi longtemps, pour confier un poste d’une telle importance à un homme susceptible de violer la loi ? Comment son supérieur direct, son chef d’état-major, ses pairs, ont-ils pu faire preuve de si peu de discernement pour lui confier une telle mission, le maintenir et coopérer avec lui aussi longtemps?

La question est grave, certes, mais on peut aussi la retourner contre des civils : pourquoi avoir accepté de travailler avec lui pendant tout ce temps, malgré les évidences? Pourquoi l’avoir défendu alors que d’autres mettaient en doute ses capacités à mener à bien sa mission? Mais là, il ne s’agit pas du général Hassan, mais du président Abdelaziz Bouteflika. Et la question s’adresse cette fois-ci à Mme Louisa Hanoun, la présidente du parti des travailleurs, qui a défendu bec et ongles le droit du président Bouteflika à se porter candidat pour un quatrième mandat alors que des hommes d’horizons très divers estimaient qu’il était en train d’enfreindre les règles fixées par la constitution.

Ce que dit aujourd’hui Mme Louisa Hanoun est sidérant. D’abord, reconnait-elle, « lorsque j’ai vu le Président en 2014, j’ai remarqué qu’il n’était pas au courant de beaucoup de choses ». Elle ajoute ensuite : «Lorsqu’on est diminué par la maladie et qu’on ne peut pas se déplacer, on devient tributaire des autres ». A tel point, dit-elle, qu’on « lui présente un texte que l’on discute, et après, on en présente un autre à l’APN ». Dans le même ordre d’idées, « on peut lui présenter une revue de presse tronquée pour lui faire lire ce qu’on veut », dit-elle.

« Une tête qui fonctionne »

Cela frise le ridicule. Ça rappelle un « chahut de gamins » resté célèbre en Algérie : la république serait gérée comme dans des dessins animés où des enfants, Abderrahmane Benkhalfa, Ali Haddad et Abdessalam Bouchouareb, cacheraient leurs mauvaises notes à leurs parents. Mais Mme Hanoun ne semble guère s’en offusquer.

Certes, dit-elle, rappelant en cela Amara Benyounès, le président Bouteflika « a la tête qui fonctionne, il dirige le Conseil des ministres, donne des orientations », mais elle en tire une curieuse conclusion : « Cela veut dire, soit qu’il y a falsification des projets de loi qu’on lui soumet, ou alors, les remarques qu’il fait ne sont pas prises en compte, parce qu’il ne peut pas se déplacer pour vérifier ».

Par cette attitude, la présidente du Parti des Travailleurs fait-elle mieux, ou pire, que Gaïd Salah et Toufik Mediène en matière de discernement? Ce qu’elle disait du président Bouteflika lui confère-t-il aujourd’hui une quelconque crédibilité pour défendre le général Hassan?

Avec des témoins de moralité de la trempe de Khalida Toumi, Toufik Mediène et Louisa Hanoun, l’avocat Mokrane Aït-Larbi devrait être bien embarrassé pour défendre le général Hassan. Pour sauver son client, il vaut mieux, pour lui, mettre en avant les ennemis du DRS, comme Amar Saadani. Il aura plus de chance de gagner la sympathie et l’indulgence des juges.

Benkhalfa retrouve sa langue de bois et enflamme le front social

 

La réforme économique est d’abord une œuvre politique. Le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa l’apprend à ses dépens.

Abed Charef (Le quotidien d’Oran, mardi 8 décembre 2015)

 

Une dose de langue de bois, une pincée de réforme, beaucoup de culot, et une part d’amateurisme : le nouveau Benkhalfa est arrivé. Durant le traditionnel exercice qui consiste à présenter et défendre le projet de loi de finances devant le parlement, le ministre des finances a fait preuve d’un art consommé dans la défense des inconciliables. M. Abderrahmane Benkhalfa a en effet retrouvé son discours traditionnel sur la nécessité de changer l’économie algérienne, tout en vantant la politique du président Bouteflika qui allait dans une direction opposée. Tenant un discours de marchand ambulant, il veut vendre à la fois le changement et l’immobilisme, et défend, dans le même temps, les subventions maintenues par le président Bouteflika pendant une décennie, tout en promettant d’y mettre fin, au nom de l’efficacité économique.

Résultat des courses : M. Benkhalfa a allumé le front social, suscité des inquiétudes de grande ampleur, alors que les mesures annoncées ont un effet insignifiant sur la vie économique du pays. Ce n’est pas en augmentant le carburant de cinq dinars, ni en majorant une taxe sur l’électricité que le gouvernement risque de bouleverser les équilibres économiques du pays. L’effet est marginal, sans effet significatif. Le gain économique sera nettement inférieur à l’impact politique -négatif- de ces décisions.

Incantations

M. Benkhalfa a aussi adopté un ton résolument patriotique pour relancer l’économie. Il a assuré, contre toute évidence, que l’argent placé en Algérie serait plus en sécurité que dans des banques à l’étranger. Cela suffirait, selon lui, pour convaincre les Algériens de rapatrier leur argent et de l’investir en Algérie, au moment où sont découvertes des filières opérant un transfert massif de devises vers l’étranger.

Tenir de tels propos suffit à discréditer n’import quel ministre. Quand c’est un ministre des finances qui s’adresse à des détenteurs d’argent, cela prend une tournure grotesque. Que dire alors d’un ministre qui appelle au patriotisme alors qu’il côtoie, au sein du gouvernement, d’autres membres de l’exécutif publiquement accusés d’avoir touché des pots-de-vin?

Mais M. Benkhalfa ne se lasse pas. Il pense que ses incantations peuvent avoir de l’effet. Ou bien fait-il semblant de le croire ? Peu importe, le résultat est le même. M. Benkhalfa est rapidement devenu un véritable ministre algérien : il tient un discours totalement déconnecté du réel. Sur ce terrain, il n’a pas innové. Ses prédécesseurs ont agi de même. Ils ont gâché une occasion de mettre le pays sur orbite, et aucun d’entre eux n’a eu de comptes à rendre à personne.

Une démarche dangereuse

La démarche de Benkhalfa n’est toutefois pas dénuée d’intérêt. Elle est intéressante en ce sens qu’elle révèle la complexité de la situation de l’économie algérienne, et montre ce qu’il ne faut pas faire.

Jusque-là, le ministre de l’économie a changé peu de choses. La polémique sur le droit de préemption est une absurdité. L’impact est quasi-nul. Les augmentations de prix sont marginales. Elles ne permettent pas de rentrées significatives d’argent, et ne corrigent qu’à la marge les distorsions de l’économie algérienne.

Pourtant, M. Benkhalfa s’y est pris de manière tellement malhabile qu’il a réussi à enflammer le front social, alors qu’il avait dans la poche le premier syndicat du pays. Les partis de la majorité gouvernementale ont montré qu’ils n’avaient pas la présence nécessaire au sein de la société pour assumer ces décisions. Qu’en sera-t-l alors lorsqu’il faudra porter le prix du carburant au-delà de 50 dinars, et doubler le prix de l’électricité et de l’eau, pour aller vers des modèles économiques viables?

Travail technique

Ce qui arrive à M. Benkhalfa montre, en fait, que les décisions à prendre pour réformer l’économie algérienne sont d’abord politiques. Il ne s’agit pas de corriger quelques paramètres et d’ouvrir le capital des entreprises publiques pour réussir le décollage économique du pays. Il faudra une démarche plus complexe, nécessitant l’intervention de nombreux acteurs, politiques, qui doivent travailler en commun pour élaborer une nouvelle démarche, et en définir les séquences dans le temps.

La réforme économique elle-même apparaitra alors comme une simple œuvre technique. Complexe, certes, avec des corrections à mener sur plusieurs fronts, l’introduction de nouveaux mécanismes plus modernes, et des négociations non stop avec tous les partenaires, sur tous les fronts, ce qui demande une ingénierie très élaborée ; mais elle demeure une tâche technique, du moment où un accord politique aura été trouvé sur les grandes lignes.

S’y aventurer, comme le fait M. Benkhalfa, avec une administration aussi peu crédible est une garantie d’échec. S’y engager dans un climat politique aussi vicié relève de l’inconscience.