Comment les interventions étrangères ont détruit des pays

 

Les interventions étrangères mènent au désastre, inévitablement. Quelques rappels d’interventions très applaudies en leur temps.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 17 décembre 2015)

Là-haut dans leurs montagnes, les bergers afghans faisaient paitre leurs troupeaux en fumant tranquillement leur pavot. A Kaboul, une petite société civile, très moderne, était branchée sur Paris, Londres, et New-York, se demandant si la proximité du voisin soviétique pouvait être compatible avec la découverte des joies et des plaisirs de la société occidentale.

Cet Afghanistan des années 1970 était dirigé par un modeste Roi, qui se contentait de maintenir un équilibre précaire entre une société ancrée dans ses traditions, une élite acquise à la modernité, une frange de la société fascinée par Djamal Eddine El-Afghani, le tout sous le regard de voisins aussi puissants que méfiants : un voisin russe hanté par un accès aux mers chaudes, un voisin iranien lié aux Etats-Unis, et un Pakistan qui considère l’Afghanistan comme sa profondeur stratégique face à l’ennemi éternel, l’Inde.

C’était l’Afghanistan heureux, celui d’une ère qui ne reviendra jamais dans un pays devenu synonyme de l’enfer. Tout a commencé lorsqu’un ami venu du Nord, l’Union soviétique, a décidé que le bonheur de l’Afghanistan passerait par le paradis communiste. Les maitres de l’empire finissant ne se rendaient pas qu’il était incongru de vouloir ramener le bonheur dans des chars.

Un autre « ami », américain celui-là, est aussitôt intervenu pour dire aux Afghans que leur religion était celle de la résistance, qu’eux-mêmes étaient tous des moudjahidine, qu’ils seraient invincibles, et que le monde entier leu enverrait des combattants, payés par l’Arabie Saoudite, formés par la CIA, et encadrés par des commandants téméraires.

Perte de contrôle

Le jeu de massacre a duré près d’une décennie. Les russes ont fini par abdiquer, et ils sont partis. Les Américains ont décidé à leur tour de se retirer, laissant les anciens glorieux moudjahidine engagés dans une guerre de mille ans : chiites contre sunnites, gens du nord contre gens du sud, amis du Pakistan contre amis de la Russie, djihadistes internationalistes contre djihadistes locaux.  Les Américains ont aussi légué aux Afghans un cadeau unique en son genre: Oussama Ben Laden.

Pendant ce temps, le Pakistan, engageant sa propre stratégie pour endiguer la puissance du voisin indien, faisait pousser les Taliban. A ce jeu d’influence, tout le monde faisait preuve d’ingéniosité, pensant trouver la bonne recette. Mais la réalité était totalement différente, car la machine s’était emballée. Elle était devenue autonome. Elle produisait désormais son propre carburant, générant, à chaque étape, les facteurs de destruction du pays.

En fait, les Afghans ont perdu le contrôle de la destinée de leur pays le jour où les troupes soviétiques ont franchi leur frontière. Ils n’ont jamais réussi à reprendre la main depuis. Il leur faudra peut-être un siècle pour y arriver. Le brave Commandant Massoud, Hekmetyar, Rabbani, talibans, Karzaï : tous sont devenus des acteurs de second plan, incapables de construire quoi que ce soit.

Directions opposées

Pendant ce temps, le Brésil, qui était au même niveau de développement que l’Afghanistan au milieu des années 1970, est devenu un grand pays émergent. Il a organisé une coupe du monde de football et s’apprête à accueillir les Jeux Olympique. Plus de soixante millions de Brésiliens pauvres, près de deux fois la population de l’Afghanistan, ont quitté le statut de « pauvre » durant les seuls mandats de Lula.

Faut-il encore parler de la Corée du Sud ou de Singapour, qui étaient à peine mieux lotis que l’Afghanistan lorsque les troupes soviétiques ont envahi le pays, et qui  sont aujourd’hui des places fortes de l’économie mondiale ? Faut-il parler de la Chine qui se relevait à peine de la fameuse « révolution culturelle » ?

Parallèles

Pourquoi rappeler tout ceci ? Pour noter ce que peut être l’effet d’une intervention étrangère, particulièrement ans un pays fragile. L’engrenage dans lequel a été entrainé l’Afghanistan a montré que la volonté d’introduire des changements dans un pays par une intervention étrangère mène inévitablement à une catastrophe. Ce qui n’a pas empêché les Américains de reprendre le même scénario, deux décennies plus tard, pour agir cette fois-ci pour leur propre compte, en Afghanistan, puis en Irak.

L’intervention en Afghanistan était nécessaire après le 11 septembre, peut-on répondre, en brandissant pêle-mêle talibans, burka, oppression des femmes, et autres symboles de la déchéance de l’Afghanistan. Tout ceci est vrai, mais une vérité ne doit pas en occulter une autre : l’engrenage afghan, c’est deux millions de morts.

Malgré cela, les Etats-Unis n’ont pas hésité à envahir l’Irak, y laissant un million de morts, et un pays détruit. En Afghanistan, les Etats-Unis avaient laissé un cadeau, Ben Laden. En Irak, ils en laissent un autre Daech. Peut-on éviter le parallèle entre le duo Ben Laden – 11 septembre et Daech-13 novembre 2015?

Au moment où des virages doivent être pris en Syrie et en Libye, il était temps de rappeler les désastres que constituent les interventions étrangères. Car si, après toutes ces catastrophes, une nouvelle intervention étrangère a lieu, les occidentaux devront juger leurs propres dirigeants, pour leur cynisme et leur attitude meurtrière, non s’en prendre au terrorisme ou aux religions.

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