L’art de tourner autour de la crise

 

Face à la crise, l’Algérie répond par la méthode qu’elle connait le mieux : tourner en rond. Une démarche dont elle porte très haut l’étendard.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 janvier 2016)

Acte 1 : Le général Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’armée, homme fort des années 1990, exprime son hostilité à un deuxième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Le général Toufik Mediène, patron du DRS, autre homme fort du moment, se range tranquillement derrière le président Bouteflika. Résultat : Lamari est éjecté dès l’entame du second mandat. Il est remplacé par le général Gaïd Salah, alors en disgrâce, et qui s’apprêtait à prendre sa retraite. Gaïd Salah doit donc tout au président Bouteflika.

Acte 2 : le général Toufik Mediène ne montre pas beaucoup d’enthousiasme à voir le président Bouteflika, très diminué physiquement, rempiler pour un quatrième mandat. Mais défiant le bon sens, le système politique algérien maintient à son poste, dans des conditions inouïes, un homme qu’aucun autre pays au monde n’aurait admis comme candidat. Dans sa quête d’un quatrième mandat, le président Bouteflika s’est notamment appuyé sur le général Gaïd Salah, chef d’état-major, vice-ministre de la défense, qui lui est fortement redevable. Résultat : Toufik Mediène est à son tour éjecté quand le pays s’installe solidement dans le quatrième mandat.

Acte 3 : le général Gaïd Salah, chef d’état-major, vice-ministre de la défense, a commencé à grignoter les prérogatives du général Mediène, ne lui laissant qu’un petit espace dans lequel celui-ci étouffait. Mais dès que le général Mediène a jeté l’éponge, Gaïd Salah s’est rendu compte qu’il n’était pas le grand bénéficiaire de l’opération anti-Mediène. Les prérogatives du DRS étaient transférées à la présidence, auprès du général Athmane Tartag. Celui-ci, poussé vers la porte de sortie, a été récupéré par le président Bouteflika, comme il avait fait avec Gaïd Salah. Résultat des courses : Gaïd Salah est mûr pour être éjecté à son tour. Quelle que soit le forme, il sera balayé, selon un engrenage qui fait désormais partie de la routine.

Acte 4 : C’est le plus intéressant. Il s’agit de fiction pure. Tous les personnages qui y figurent sont fictifs, avec une nouvelle situation politique post-Mediène, post-Gaïd Salah et post-Sellal. Gaïd Salah est parti, et il a été déjà oublié. Mediène est un personnage mystérieux, vaguement folklorique, reclus chez lui, tout comme Khaled Nezzar et Mohamed Betchine, à la seule différence qu’il parle peu.

D’un Dieu à l’autre

Par contre, Athmane Tartag est un personnage bien réel. Il a repris en main la police politique, qui s’est discrètement remise au travail. Avec elle, il gère les partis, les médias, les ministères et la rente. Ou ce qui en reste. Il donne des conférences de presse  pour expliquer comment l’Etat est devenu civil. Et, au bout du parcours, il devient tout puissant. Une nouvelle esquisse de rab dzayer. A un point tel qu’il commence à faire de l’ombre au président Bouteflika, et que la classe politique commence à se demander si le général Tartag va avalisera un nouveau mandat ou non.

Le président Bouteflika s’appuie alors sur le successeur du général Gaïd Salah pour savonner la planche sur laquelle est assis le général Tartag. Louisa Hanoun organisera des conférences de presse pour dénoncer les oligarques qui ont envahi la présidence de la république et qui, sous la conduite du général Tartag, veulent dynamiter son parti ; Amar Saadani fera des révélations tonitruantes sur ce Tartag et son incompétence  avérée, et il dénoncera même la violence avec laquelle ont été matées les dernières émeutes; Ahmed Ouyahia écrira une  nouvelle constitution, et expliquera aux Algériens comment, contrairement aux textes passés et à venir, ce nouveau document va protéger les institutions algériennes et asseoir l’immunité du pays. Abdelaziz Belkhadem aura entretemps été réintégré dans les cercles proches du président Bouteflika avant de repartir effectuer une Omra pour cacher sa dernière disgrâce. Saïd Saadi, qui aura entretemps rompu avec Noureddine Aït-Hamouda, présentera un nouveau livre sur lui-même et en profitera pour écorner un autre de ses anciens amis.

Quant à l’Algérie, elle attendra un nouveau remaniement ministériel, en se posant une question essentielle, presque existentielle, avec un suspens insoutenable : Bouguerra Soltani fera-t-il parti du nouveau gouvernement ? L’Algérie prouvera alors qu’elle a définitivement opté pour un choix politique majeur : tourner en rond.

La balance commerciale plonge, le gouvernement sans réaction

 

Le déficit de la balance commerciale est le révélateur de la vulnérabilité de l’économie algérienne.

Abed Charef (Le QO, mardi 26 janvier 2016)

Pour la première fois depuis une décennie, la balance commerciale de l’Algérie a été déficitaire en 2015. Selon les chiffres fournis par les douanes algériennes, le déficit s’est élevé à 13.7 milliards de dollars, auquel il faudra ajouter un déficit de la balance des services d’un peu plus de dix milliards. Au total, la balance des paiements, qui était déjà déficitaire en 2014, devrait enregistrer un solde négatif autour de 25 milliards de dollars.

Ce renversement de tendance, après de longues années d’excédent, était attendu, avec l’écroulement des prix du pétrole, descendu au-dessous de 30 dollars après des sommets à plus de 100 dollars il y a dix huit mois. Seule inconnue pour les spécialistes, quel serait l’ampleur du déficit, et comment le gouvernement allait opérer pour en atténuer l’impact ?

Curieusement, les chiffres du déficit ont été accueillis presque avec soulagement. La plupart des économistes s’attendaient à une situation bien plus grave, au vu de la spectaculaire baisse du pétrole. Une vision primaire voudrait en effet limiter l’analyse de la situation à un seul tableau : comparer le déficit annuel de la balance des paiements aux réserves de change, et se demander combien de temps celles-ci pourraient tenir, et comment financer le déficit budgétaire lorsque le Fond de Régulation des recettes sera épuisé, probablement à avant fin 2017.

Eléments favorables

Cette vision occulte plusieurs facteurs. D’abord, le fait que le déficit de la balance commerciale est un révélateur de la faiblesse de l’économie algérienne, et qu’un retour à l’excédent, grâce à un éventuel rebond du prix du pétrole -très peu probable à court terme-, ne signifierait pas que l’économie nationale est devenue performante.

Ensuite, de nombreux éléments favorables, dont on citera trois, ont permis d’atténuer l’impact de la baisse du pétrole sur la balance commerciale. En premier lieu, le fait que l’Algérie est d’abord un pays gazier, et que ce produit est régi par des contrats plus rigides, en tous les cas moins sujets aux fluctuations que le pétrole.

La hausse du dollar, monnaie dans laquelle sont libellées les exportations algériennes, a également joué en faveur de l’Algérie, qui importe plutôt en euros. Il serait d’ailleurs intéressant de mesurer l’impact de la décision algérienne de recourir à l’avenir à la monnaie chinoise dans les transactions avec le pays du levant.

Troisième élément favorable, les produits importés massivement par l’Algérie ont, pour la plupart, connu une baisse, allant jusqu’à 30%, sur le marché international. Il s’agit aussi bien de produits alimentaires, comme les céréales, que des produits finis. Cela est encore plus évident pour les matériaux de construction, dont les importations en volume ont augmenté de 9.55%, alors qu’elles baissaient de 12% en valeur, selon le centre des statistiques des douanes (CNIS). Pour certains produits spécifiques, le contraste est frappant : les importations de bois, par exemple, sont passées de 846.65 millions de dollars à 639 millions, ce qui représente une baisse en valeur 24.43%, alors qu’en volume, la hausse est de 101%.

Au total, alors que les exportations reculaient de 40%, passant de 62,88 milliards de dollars en 2014 à 37,78 milliards en 2015, les importations ne reculaient que de 12%, passant de 58,58 milliards de dollars à 51,501 milliards.

Inquiétudes

Les données de 2015 montrent qu’il y a encore de la marge pour rationaliser les dépenses. Mais l’inquiétude demeure. Elle est motivée par deux facteurs essentiels. D’abord l’absence de démarche pour faire face à la situation, si on excepte des décisions dont l’impact est limité, prises dans le cadre de la loi de finances 2016.

Ensuite, le fait que le gouvernement algérien ne dispose d’aucun levier pour peser sur les facteurs qui régissent sur le commerce extérieur de l’Algérie. L’exécutif ne peut en effet influer ni sur le prix du pétrole, ni sur la valeur du dollar, ni sur le cours des matières premières et produits alimentaires importés. Sa seule marge réside, pour le moment, dans une action sur la valeur du dinar, dont la baisse provoque de manière automatique une augmentation des recettes budgétaires, grâce à la fiscalité pétrolière.

Les choses seront autrement plus délicates en 2016, année que le pétrole entame à un niveau plancher. Ce sera probablement l’année la plus difficile, avant un rebond, inévitable, du prix du pétrole. Et c’est là que se situe la plus grande difficulté : le gouvernement risque de ne rien faire de fondamental, en vivant de l’espoir d’un rétablissement du marché du brut. Dans ce cas, l’Algérie aura vécu une nouvelle crise pour rien : elle n’aura pas encore admis que le problème de l’économie algérienne n’est pas dans la baisse du prix du pétrole, mais dans le modèle économique qu’il faut radicalement changer.

Laissez nous notre histoire et nos symboles !

 

Ce n’est plus un chahut de généraux, ni un combat de coqs. C’est une destruction systématique des symboles de l’Algérie

Abed Charef

« La bataille d’Alger », film culte de la guerre d’Algérie, est projeté dans les écoles de guerre comme dans les écoles de sciences politiques, pour illustrer ce qu’est une guerre populaire, comment monter une organisation politique engagée dans une guérilla urbaine, et quelles sont les techniques utilisées par les armées d’occupation pour tenter de la contrer. On y découvre comment on mobilise des gens à priori peu disposés à s’engager dans le combat, comment, dans le feu de l’action, se révèlent des talents exceptionnels, ainsi que le degré de sacrifice dont font preuve les résistants. A travers eux, se révèle la grandeur d’un peuple qui a fini par forcer l’admiration du monde entier.

Un demi-siècle plus tard, plusieurs acteurs de ce cette page glorieuse sont encore vivants. Yacef Saadi, Zohra Drif, et Djamila Bouhired, qui a notamment inspiré un film réalisé par Youcef Chahine, et qui a amené des milliers d’orientaux en Egypte, en Syrie et en Irak, à donner le prénom de Djamila à leurs filles nées durant la guerre d’Algérie. Non seulement cette guerre allait aboutir à la libération du pays, mais elle a créé des symboles d’une force qui a dépassé ce que pouvaient imaginer les initiateurs ducombat.

Pourtant, en ce mois de janvier 2016, Yacef Saadi et Zohra Drif sont abondamment évoqués par les médias algériens, pas pour la grandeur de leur passé, mais pour les détruire. Un travail méthodique de démolition de l’histoire du pays et de ses symboles a été engagé. Inconscients des résultats de ce révisionnisme, des symboles de la lutte du peuple algérien participent à leur propre destruction.

Chahut de généraux

Khaled Nezzar est, lui, sur un autre front. Il s’est engagé dans une grande opération de déballage. Il parler, il parle, le général. Des heures et des heures d’entretien avec une chaine de télévision, qui a transformé ses « révélations » en un feuilleton interminable, pénible à suivre et totalement inutile.

Quand Khaled Nezzar parle, il s’en prend naturellement à d’autres, des civils, mais aussi des généraux, dont Liamine Zeroual, et son compagnon et ami le plus proche, Mohamed Betchine. Zeroual a été ministre de la Défense puis chef de l’Etat, Nezzar a également été ministre de la défense avant de cumuler ce titre avec celui de membre du Haut Comité d’Etat, et Betchine a été patron des services spéciaux. Particulièrement visé, Betchine a répliqué, mettant en cause Nezzar et Toufik Mediène, le fameux « rab dzayer », l’homme supposé avoir été la principale émanation du pouvoir durant un quart de siècle.  La rumeur laisse aussi entendre que Mohamed Touati, l’homme qui se prend pour l’idéologue de l’armée, serait à son tour prêt à intervenir dans le débat. Liamine Zeroual est également sous pression : Nezzar l’a tellement mis en cause qu’il est contraint de répondre.

De quoi parlent tous ces éminents personnages? De l’armée, de son organisation, de sa restructuration, de l’organigramme des services spéciaux, de leurs chefs et de leurs différentes dérives. Des révélations qui, en d’autres temps, auraient été classées  comme des divulgations de secrets d’Etat et auraient valu à leurs auteurs de sérieux ennuis.

Tirés vers le bas

Dans cette polémique, personne ne s’en sort indemne. Khaled Nezzar, par exemple, est trainé dans la boue. Officier de l’ALN, ancien ministre de la défense, il est traité de vulgaire « sergent de la France ». Comme Zohra Drif et Yacef Saadi, il subit une sorte d’effacement de la partie la plus positive de sa propre histoire. Mais tout le monde est logé à la même enseigne. Faut-il évoquer Abdelaziz Bouteflika et cette manière lamentable dont il finit sa vie et sa carrière, lui qui, qu’on le veuille ou non, a été commandant le l’ALN?

Et puis, comment en arrive-t-on à cette situation où un pays s’en prend de manière méthodique à ses propres symboles? Dire que c’est le résultat d’un échec politique ne suffit pas. Cela ne justifie pas, du moins, que ces dérives en arrivent à consacrer ce qui s’apparente à une faillite morale d’une génération. Comme si le pays, après avoir miné son présent et hypothéqué son avenir, voulait s’en prendre à ce qui devait être incontestable, son histoire.

Il est évident que si les Algériens pouvaient débattre librement d’autre chose -économie, libertés, chute du prix du pétrole, Etat de droit-, ils regarderaient dans d’autres directions. Ils se tourneraient vers l’avenir, pour débattre de la manière dont ils peuvent se faire une place dans le monde. Mais quand ces perspectives sont verrouillées, il ne leur reste plus qu’à s’en prendre à eux-mêmes, à douter d’eux-mêmes, à se détruire, et au final, à se suicider. Jusqu’au jour où ils diront à Abdelaziz Bouteflika, à Khaled Nezzar et à tous les autres : partez, prenez l’argent, prenez le pétrole, prenez tout ce que vous voulez, mais partez, et laissez-nous juste notre histoire et nos symboles, laissez nous Zohra Drif, l’ALN, Djamila Bouhired, Ben Boulaïd et l’ANP. Ils nous suffiront pour construire un grand pays

Le prix du pétrole résiste aux attaques de Khaled Nezzar

 

Personne ne pouvait prévoir, il y a trois ans, un pétrole à vingt dollars. Pour une raison simple : il manquait à tous une information. Les uns l’ignoraient, les autres refusaient de la voir.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 19 janvier 2016)

Alors que le pétrole est passé sous le seuil des trente dollars le baril, le marché reste abondamment approvisionné. Suffisamment approvisionné en tous les cas pour empêcher une remontée des prix et une stabilisation à un prix rémunérateur pour les pays producteurs. Peut-il aller encore plus bas ? Oui, répondent de nombreuses analyses, dont celle de Goldman Sachs, traditionnellement solide sur les prévisions économiques.

Un tel niveau de prix remet en cause l’ensemble des analyses sur le marché du pétrole en vogue depuis bientôt une décennie. Il détruit notamment tout un argumentaire sur le coût de production du pétrole, un élément qui servait de repère important dans l’analyse des marchés.

Exposée de manière simple, l’analyse dominante supposait que le pétrole facile d’accès et à bas coût était épuisé. Le monde devait apprendre désormais à extraire du pétrole avec un coût nettement plus élevé, et donc des prix en conséquence. Seuls quelques grands gisements dans le monde (Arabie Saoudite, Irak) continueraient à offrir du pétrole bon marché.

Les prix étaient donc appelés à exploser, pour que les nouveaux pétroles, avec des coûts supérieurs à 50 dollars, voire à 100 dollars, soient exploitables. Le monde était même prix de vertige à l’idée qu’il manquerait peut-être de pétrole dans une décennie ou deux. Et alors qu’aucune pénurie n’était enregistrée nulle part dans le monde, les prix ont grimpé à des niveaux record, dépassant les 120 dollars le baril.

Prix politique ?

Il a suffi que l’Arabie Saoudite se lance dans une nouvelle guerre pour la reconquête du marché pour que tout cet édifice s’écroule. Le monde découvrait d’abord brutalement que le marché du pétrole n’était pas seulement économique, lié à l’offre et à la demande, mais aussi (surtout) politique. L’accord irano-américain sur le nucléaire ouvre la voie au retour potentiel de plusieurs millions de barils/jour sur le marché à brève échéance. Un retour de la paix en Irak et en Libye déboucherait sur une inondation du marché, avec un surplus potentiel supérieur à cinq millions de barils/jour. Enorme.

Un autre volet a aussi refait surface : mystère du coût d’extraction du baril, qui n’est visiblement pas aussi élevé que le présentaient pétroliers et spécialistes. Aujourd’hui, il faut bien se rendre à l’évidence : le coût d’extraction du pétrole conventionnel est demeuré modeste, ce qui offrait aux producteurs une formidable marge. Preuve en est offerte par le niveau des faillites enregistré dans le secteur, qui reste extrêmement faible, sans rapport avec la chute des prix. Certes, plusieurs facteurs peuvent expliquer le fait que le prix ne se répercute pas immédiatement sur les résultats de l’entreprise qui extrait le pétrole, notamment le fait que le coût se situe essentiellement dans l’exploration et le forage. Mais cela n’explique pas tout.

Enfin, il faudra aussi admettre qu’un nouveau facteur est venu bouleverser la donne : les progrès techniques dans l’exploitation du pétrole non conventionnel, notamment le pétrole de schiste.

Une attitude confortable

Pendant plusieurs années, dominait l’idée selon laquelle le coût d’extraction du pétrole de schiste était très élevé, et qu’un prix supérieur à 100 dollars était nécessaire pour en favoriser la croissance. En quelques années, les Etats-Unis ont alors vu leur production de pétrole de schiste augmenter à un rythme vertigineux, pour atteindre les quatre millions de barils. Et pendant que le monde polémiquait sur la rentabilité et le côté pollueur de cette ressource, les compagnies américaines développaient des procédés qui ont ramené le coût à un niveau très bas. Si bas qu’il a fallu un baril à moins de 40 dollars pour que les premiers effets sur les compagnies concernées se fassent sentir. On pourra toujours dire que le modèle américain, avec un maillage très fort en gazoducs et oléoducs, une forte densité technologique, et un marché très vaste, n’est pas reconductible ailleurs. Mais cela ne peut occulter une autre évidence : le pétrole et le gaz de schiste ne sont pas si chers qu’on le dit. Sinon, avec le niveau de prix actuel, la production américaine de pétrole devrait s’écrouler dans les tous prochains mois, à mesure que les puits existants s’épuisent. Et comme leur durée de vie est réputée courte, deux à trois ans, on devrait déjà voir la menace. Pourtant, c’est l’inverse qui se produit : pour la première fois depuis bientôt un demi-siècle, les Etats-Unis vont exporter du pétrole.

C’est une donnée qui change le marché de manière radicale. Le pétrole non conventionnel n’est plus une variable d’ajustement. C’est désormais une composante importante du marché. Son coût d’extraction a pu être élevé à un moment donné, ce qui a pu induire en erreur tous les bureaucrates et ceux qui ne croyaient pas aux capacités d’innovation de l’homme. En Algérie, le choc a été brutal. Mais on a une excuse : trop occupé avec la nouvelle constitution et les révélations de Khaled Nezzar, le pays n’avait guère de temps pour s’occuper de choses secondaires.

L’Etat  algérien livré à des amateurs

 

Après les choix politiques contestables, un amateurisme inquiétant entrave la gestion des affaires de l’Etat.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 janvier 2016)

 

Une semaine après avoir rendu public le projet d’amendement de la constitution, le président Abdelaziz Bouteflika a été obligé d’en proposer un amendement ! Lors du conseil des ministres tenu lundi 11 janvier pour faire adopter formellement le projet, le chef de l’Etat a en effet déclaré que le texte avait besoin d’être modifié, à cause d’une ambiguïté entourant le fameux article 51. Celui-ci introduisait des restrictions excessives pour l’accès à des postes au sein de l’Etat, restrictions liées à la nationalité et à la résidence des hauts responsables au sein de l’Etat.

La disposition avait été largement décriée, particulièrement parmi la communauté algérienne établie à l’étranger, qui s’est sentie exclue de la gestion des affaires du pays. Dans un pays de droit, une telle disposition serait considérée comme non constitutionnelle, car elle établit une ségrégation de fait entre citoyens. En Algérie, elle a été inscrite dans un avant-projet de constitution, texte très attendu, soumis au président Bouteflika qui l’a validé, avant que l’opinion publique ne s’en saisisse pour en montrer le caractère discriminant.

Le revirement du président Bouteflika vise à rattraper une nouvelle faute commise au sommet de l’Etat. Elle lui permet de prendre ses distances envers un texte, le sien, mais dont il donner l’impression de se démarquer depuis le premier jour. Mais elle confirme surtout une sorte d’amateurisme qui s’installe dans la gestion des affaires de l’Etat, avec une banalisation inquiétante des bourdes.

Remanier le remaniement

Les Algériens ont alors découvert que dans son fonctionnement, la présidence de la république comportait des faiblesses dignes d’une commune de moyenne envergure. La tendance s’était progressivement installée depuis des années, pour prendre une ampleur inédite, lorsqu’une lettre, avec un contenu surprenant, avait été adressée à la presse par le président Bouteflika. Des versions contradictoires avait été rendues publiques, l’une par un haut fonctionnaire agissant au nom du chef de l’Etat, l’autre par l’agence APS.

Un pas supplémentaire dans l’erreur avait été franchi un peu plus tard, lors du remaniement qui a suivi l’intronisation du président Bouteflika pour un quatrième mandat. La répartition des compétences entre deux ministres qui se partageaient les affaires étrangères avait donné lieu à un énorme cafouillage, contraignant le président Bouteflika à « remanier le remaniement ».

En plus de l’amateurisme qui a dominé cette affaire, il devenait évident que les deux hommes clé du dispositif diplomatique du pays n’étaient pas les meilleurs amis du monde, alors que l’Algérie faisait face à un environnement régional particulièrement hostile. Une autre évidence sautait aux yeux : la situation échappait au chef de l’Etat, qui se trouvait hors jeu. Un président Bouteflika en pleine capacité de ses moyens n’aurai pas commis cet impair. Et personne ne serait permis de tels écarts.

Un minimum d’apparat

Avec la nouvelle constitution, la situation s’est encre dégradée. Le texte est d’une indigence affligeante. Il contient des dispositions relevant du règlement, et d’autres qui introduisent des inégalités entre citoyens. C’est un texte indigne d’un pays de la dimension de l’Algérie. Qui a pu rédiger un fourre-tout pareil, au point de contraindre le chef de l’Etat à l’accepter du bout des lèvres, en prenant bien soin de dire qu’il s’est contenté de le « valider » ?

Tous les regards se tournent vers Ahmed Ouyahia, qui a joué au grand chambellan lors de la présentation du texte, et qui apparait comme le parfait bouc-émissaire. La position de M. Ouyahia, en première ligne, cache toutefois une réalité beaucoup plus inquiétante : la dégradation générale dans la gestion des affaires du pays.

Longtemps, les maladresses du premier ministre Abdelmalek Sellal sont apparues comme une sorte d’exception. Un pouvoir peut supporter une sorte de Pierre Richard de la politique. Mais le temps est cruel. Il a révélé que l’Etat n’était plus géré avec la même tenue. Ceux qui apparaissaient comme des hommes d’Etat se sont révélés comme de simples petits fonctionnaires de province, incapables de maintenir un minimum d’apparat.

Régression

A leur décharge, il faut toutefois retenir qu’il est difficile de se progresser, ou même de se maintenir, dans un pays qui régresse à une telle vitesse. Quand un pouvoir, dans son ensemble, accepte et assume le quatrième mandat, il est difficile de demander à des hommes du pouvoir à garder la tête haute face à l’adversité. Quand la constitution est bafouée à un point tel qu’elle ouvre la voie à un troisième mandat, et le prolonge ensuite par un grotesque quatrième mandat, il est difficile de reprocher à un responsable de faire preuve de légèreté dans la préparation des amendements constitutionnels. Celui-ci sait, de par sa propre expérience, que la constitution n’a plus de valeur normative. Ce qui l’amène à accorder à son ami Ali Haddad de parler du climat des affaires dans la constitution, et de faire un clin d’œil à Louisa Hanoun, en lui concédant l’interdiction du nomadisme politique.

Une telle régression inquiète, évidemment. Mais il est encore plus inquiétant de voir que le pouvoir et sa clientèle se sont définitivement enfermés dans leur bulle, qu’ils ne sont pas en mesure de revenir au réel. Et plutôt que d’amender la constitution, le pouvoir ferait œuvre autrement plus utile en respectant celle qui est en vigueur. Quels que soient ses défauts. Car la société algérienne n’a pas besoin de changer de constitution et de lois, elle a d’abord besoin d’apprendre à respecter celles déjà en vigueur.

L’industrie algérienne prisonnière d’un débat sans issue

 

Changer d’échelle, changer de monde. L’industrie algérienne tourne en vase-clos, sans prendre la mesure des mutations que connait le monde.

Abed Charef

Avec moins de cinq pour cent du PIB, l’industrie algérienne occupe une place dérisoire dans l’économie du pays. Elle pèse à peine 15% de ce que représente l’économie informelle, et un sixième du secteur de l’énergie. Pourtant, elle domine largement ce qui sert de débat économique, au détriment des autres secteurs, autrement plus consistants!

Cette anomalie tient de plusieurs facteurs, en premier lieu la place qu’occupent les acteurs de l’industrie dans le système de représentation algérien. Les organisations patronales bénéficiant de la proximité du pouvoir sont dominées par des groupes présentant une « façade » industrielle, soigneusement mise en avant, même quand l’essentiel de leur activité est réalisé ailleurs. Bénéficiant d’une image plus positive que celle des importateurs classiques, ces entrepreneurs sont plus crédibles quand ils présentent les revendications du patronat.

Quant au secteur public industriel, il continue à charrier toutes les contraintes véhiculées depuis plusieurs décennies : beaucoup de discours, autant de promesses, des résultats plus que mitigés, et une situation bloquée, avec un gouvernement qui ne sait pas quoi faire de cet héritage.

L’année dernière encore, au premier trimestre, le secteur public industriel affichait une pénible croissance de 2.7% par rapport à la même période de 2014, et 0.8% seulement au second trimestre 2015 par rapport au trimestre précédent. Avec la chute annoncée des investissements au second semestre, les résultats de l’année devraient être très modestes.

Les récentes décisions de renflouer El-Hadjar et la SNVI Rouiba ont confirmé l’impasse : d’un côté, sont annoncés des accords industriels et des projets grandioses, et d’un autre côté, le gouvernement est obligé d’admettre que les groupes publics doivent être renfloués de manière cyclique.

Mondialisation

Ces résultats de l’industrie algérienne sont par ailleurs plombés par le cercle dans lequel les enferment différents partenaires du secteur, totalement englués dans une pensée et une pratique sans issue. A tout seigneur tout honneur, le gouvernement reste prisonnier d’un discours totalement décalé, indigne d’une économie d’un pays de 40 millions d’habitants. Encore dominé par une démarche qui se vante de réaliser bientôt l’autosuffisance pour certains produits (ciment, rond à béton), des restrictions sur les importations (véhicules), le secteur ne se rend même plus compte des bouleversements de l’économie mondiale. Car ailleurs, la réalité économique a connu une évolution sans précédent, avec un résultat étonnant: plus les pays sont riches, plus leur dépendance à l’égard de l’étranger augmente, en raison de la formidable explosion du commerce mondial. A l’exception de la Corée du Nord, plus aucun pays au monde ne veut désormais s’assurer une autonomie pour quelque produit que ce soit, aussi stratégique soit-il. A l’inverse, tous veulent se placer pour devenir des partenaires incontournables pour des produits sur lesquels ils sont performants, en raison d’une avance technologique, de coûts de production avantageux, d’une main d’œuvre plus qualifiée ou de marchés mieux maitrisés.

Le gouvernement algérien, qui évoque à tous bouts de champ la mondialisation, ne semble pas encore avoir pris la mesure de ces changements. Il continue à parler d’autosuffisance, alors qu’il a signé les accords d’association avec l’Union européenne et celui de la zone arabe de libre échange. Dans sa rhétorique, il a même réussi à contaminer des opérateurs privés.

Changer de monde

Des acteurs connus du monde économique n’hésitent pas à demander une protection hermétique du marché algérien pour s’assurer un débouché pour leurs produits. Comme si une telle situation pouvait rester définitive. Alors qu’ils développent un discours de circonstance sur leur volonté d’exporter, ces patrons se maintiennent dans une attitude qui interdit de fait toute velléité d’exportation. Ainsi, insistent-ils pour maintenir un dinar fort, ce qui leur permet d’importer à bas prix les intrants, mais ils refusent de voir que ceci les empêche d’exporter, précisément à cause d’un dinar surévalué.

Un entrepreneur algérien rentré récemment de Chine reconnait avoir développé une vision totalement faussée de l’entreprise. Il voulait se lancer dans la fabrication de pièces pour appareils électroménagers. Il avait tenté d’évaluer les besoins du marché algérien, dont il espérait capter, à terme, une part substantielle. Il a découvert, en Chine, des investissements d’une ampleur qu’il ne pouvait même soupçonner : des entreprises chinoises, ciblant les marchés américain, européen, et africain, fabriquent 200 fois plus que ce que lui-même envisageait de produire. « Mon projet est disqualifié », admet-il, ce qui le pousse à une autre vision : envisager un projet d’une autre ampleur, avec une grande banque algérienne, des partenaires chinois, et d’autres européens, les uns pouvant compenser ce qui lui manquait en économie d’échelle et en recherche développement, les autres pour leur maitrise du marché.

Le voyage en Chine l’a changé. « Je me rends compte de l’inanité de nos débats sur le foncier industriel et sur le rapport public-privé, par exemple. Je pensais que nous devions changer de modèle. Je me rends compte que nous devons changer de monde », dit-il.

Nouvelle constitution : Le président détient tous les pouvoirs, mais n’a de comptes à rendre à personne

Le projet de constitution présenté mardi par M. Ahmed Ouyahia donne tous les pouvoirs au président de la république, qui n’a de comptes à rendre à aucune institution. En douze points, une lecture de ce projet de constitution.

 

  1. « Validée » par Bouteflika, donc adjugé

La forme dans laquelle a été préparé et « validé » ce projet de constitution donne une idée précise de la suite des évènements : le vote sera une simple formalité. Selon un communiqué officiel, le projet a été « validé » le 28 décembre par le président Abdelaziz Bouteflika, au cours d’un cabinet restreint qui l’a réuni notamment avec le premier ministre Abdelmalek Sellal, le chef d’état-major de l’armée, le général Gaïd Salah, et son ministre d’Etat et directeur de cabinet, Ahmed Ouyahia. La formule utilisée, « valider » le projet, signifie clairement que la mouture avalisée par le chef de l’Etat sera celle qui sera définitivement adoptée, indépendamment de ce que peuvent penser les partis, les parlementaires, la société civile et les électeurs.

  1. La place de la réconciliation nationale

Le préambule élève la politique de réconciliation nationale comme un fait majeur de l’histoire pays. Il considère que le peuple algérien « a souverainement décidé de mettre en œuvre une politique de paix et de réconciliation nationale qui a donné ses fruits et qu’il entend préserver ». Il entend la consacrer « dans le cadre d’un Etat démocratique et républicain», qui « consacre l’alternance démocratique par la voie d’élections libres et régulières».

  1. Tamazight langue nationale et officielle

Le nouveau texte consacre tamazight, qui « est également langue nationale et officielle » (article 3). Il établit cependant une sorte de hiérarchie, car « l’Arabe demeure la langue officielle de l’Etat », un privilège dont ne bénéficie pas tamazight. De même, il précise que « toute révision constitutionnelle ne peut porter atteinte (…) à l’Arabe, comme langue nationale et officielle », mais n’apporte pas la même mention pour tamazight. Il précise toutefois que « l’Académie algérienne de la langue Amazighe », qui sera créée, va œuvrer pour « concrétiser, à terme, son statut de langue officielle ».

  1. Dispositions inutiles

Le projet de constitution contient plusieurs dispositions inutiles, visiblement introduites pour satisfaire des lobbies, des groupes de pression ou des partis. Ainsi, l’article 37 prévoit que « l’Etat œuvre à améliorer le climat des affaires ». L’article 54 bis prévoit que « l’Etat encourage la réalisation des logements » et « œuvre à faciliter l’accès des catégories défavorisées au logement ». Il veut aussi, à travers l’article 100 ter, empêcher le « nomadisme politique», avec cette clause: « est déchu de plein droit de son mandat électif l’élu de l’Assemblée Populaire Nationale ou du Conseil de la Nation, affilié à un parti politique, qui aura volontairement changé l’appartenance sous l’égide de laquelle il a été élu ». Par contre, quitter son parti sans en rejoindre un autre n’a pas le même effet. « Le député qui aura démissionné de son parti ou en aura été exclu, conserve son mandat en qualité de député non affilié », selon le même article.

Dans la même logique, le projet de constitution indique, dans son article 41 ter, que « le délit de presse ne peut être sanctionné par une peine privative de liberté », dans une volonté évidente de gagner les faveurs de la presse.

De même, le Président de la République désigne, pour un mandat unique de huit (8) ans le Président et le Vice Président du Conseil Constitutionnel, ce qui semble excessivement long.

  1. Article piège

Les articles consacrés au président de la république sont nombreux et ambigus. Une disposition piège est contenue dans l’article 70, qui précise que le président de la République « s’adresse directement à la Nation ». Cette formule peut prêter à équivoque : en raison de son état de santé, le président Bouteflika n’est pas en mesure de s’adresser « directement » aux Algériens, ce qui devrait amener à considérer qu’il n’est pas en mesure de remplir sa fonction. Quant à l’article 73, il aurait suffi à exclure le président Bouteflika de la candidature en 1999. Cet article précise que le candidat doit « justifier d’une résidence permanente exclusive en Algérie durant un minimum de dix (10) années précédant le dépôt de la candidature».

  1. Prépondérance du président de la république

La partie la plus élaborée, visiblement taillée sur mesure pour le président Bouteflika, concerne la composition de l’exécutif et la relation entre le président de la république, le premier ministre et le parlement. Selon l’article 77, le chef de l’Etat « nomme le Premier ministre la majorité parlementaire consultée », mais rien ne l’oblige explicitement à choisir un membre de cette majorité.

Selon l’article 79, c’est le président de la République qui « nomme les membres du Gouvernement après consultation du Premier ministre. Le Premier ministre se contente de « présider les réunions du gouvernement » et de « coordonner» l’action de l’exécutif. Il n’a donc pas de pouvoir, même pas de programme, mais un simple « plan d’action », étant entendu qu’il doit mettre en application le programme du président de la république. Pourtant, il est responsable devant le parlement, qui peut refuser son « plan d’action ».

En cas de refus du plan d’action du gouvernement, une première fois, le chef de l’Etat nomme, « dans les mêmes conditions », un premier ministre, qui présente lui aussi son plan au parlement. Si lui aussi fait face à un refus, l’assemblée est dissoute de plein droit.

Face au parlement, le président détient un pouvoir très étendu. Une simple clause, dans l’article 127, lui permet de se passer du parlement. « Le Président de la République peut demander une seconde lecture de la loi votée dans les trente (30) jours qui suivent son adoption. Dans ce cas, la majorité des deux tiers (2 /3) des députés à l’Assemblée Populaire Nationale et des membres du Conseil de la Nation est requise pour l’adoption de la loi ».

  1. Le parlement face à un premier ministre sans pouvoir

Selon l’article 85, alinéa 2 bis, le premier ministre « doit présenter annuellement à l’Assemblée Populaire Nationale, une déclaration de politique générale ». Celle-ci est suivie d’un débat, et peut donner lieu soit à une motion de censure, soit à un vote de confiance demandé par l’exécutif.

Au final, le président de la république, qui détient tous les pouvoirs, n’a aucune responsabilité devant le parlement. A l’inverse, le premier ministre, simple exécutant, peut être censuré, comme il peut voir son programme rejeté.

  1. Mauvaise lecture de la constitution de 1989

Ces dispositions reprennent, à priori, celles de la constitution de 1989, mais en les vidant de leur substance. En effet, dans le texte de février 1989, c’est le chef du gouvernement qui choisit son équipe, définit la politique du gouvernement et l’exécute (à l’exception de la défense et des affaires étrangères). Il est donc logique qu’il en soit comptable devant le parlement. Dans la constitution de 2016, il est comptable de choix définis par le président de la république, et dont il sera un bon ou un mauvais exécutant.

  1. La clé de la nouvelle constitution

La clé de la nouvelle constitution semble d’ailleurs résider dans cet article 85. Celui-ci organise les pouvoirs de manière à confier au chef de l’Etat la plupart des pouvoirs, alors que le premier ministre, sans pouvoirs réels, se trouve en première ligne. Ceci est particulièrement important pour un président très diminué par la maladie, qui ne peut exercer le pouvoir au quotidien. Il délègue l’ensemble des problèmes liés à la gestion quotidienne à un homme sans pouvoir mais disposé à jouer les fusibles. C’est la formule trouvée par Abdelaziz Bouteflika en vue de confiner le rôle du second personnage de l’Etat à un rôle de punching-ball, tout en évitant la création d’un problématique poste de vice-président.

  1. Eviter les expériences amères du passé

Plusieurs articles du projet de constitution sont visiblement dictés par des considérations liées à des expériences passées, que le pouvoir veut absolument éviter. L’expérience la plus amère semble être celle de 1999, quand six candidats s’étaient retirés, enlevant toute crédibilité à l’élection de M. Bouteflika. L’article 89 de la nouvelle constitution empêche tout retrait d’un candidat pour des considérations politiques. « Lorsqu’une candidature à l’élection présidentielle a été validée par le Conseil Constitutionnel, son retrait ne peut intervenir qu’en cas d’empêchement grave dûment constaté par le Conseil constitutionnel ou de décès du candidat concerné ».

De même, « lorsque l’un des deux candidats retenus pour le deuxième tour se retire, l’opération électorale se poursuit sans prendre en compte ce retrait

  1. Couper l’herbe sous les pieds de l’opposition

L’article 170 ter crée « une Haute instance Indépendante de Surveillance des élections ». Son président « est nommé » par le Président de la République, après simple « consultation des partis politiques ». L’expérience de l’Algérie dans ce domaine est édifiante. Cela ne devrait guère changer, même si le nouveau texte, dans son article 170 bis, énonce que « les pouvoirs publics en charge de l’organisation des élections sont tenus de les entourer de transparence et d’impartialité ».

Quant au CNES, il perd toute sorte d’autonomie, pour devenir « conseiller du Gouvernement ».

  1. Exclusions

La candidature à la présidence de l république est soumise à des restrictions inhabituelles. Si cette clause avait été appliquée en 1999, des personnalités historiques comme Hocine Aït-Ahmed et Abdelhamid Mehri, mais le président Bouteflika lui-même, ne pourraient en effet postuler à la magistrature suprême. Des résidents à l’étranger comme Rachi Nekkaz, Kamel Benkoussa et Ali Benouari, ainsi que la plupart des joueurs de l’équipe nationale de football seraient eux aussi exclus ! Non seulement le conjoint et son épouse doivent jouir de la seule nationalité algérienne, et ne pas avoir acquis une autre nationalité, mais il doit aussi « justifier d’une résidence permanente exclusive en Algérie durant un minimum de dix (10) années précédant le dépôt de la candidature » (article 73). Selon cette disposition, tous les diplomates algériens seraient bannis, ainsi que les millions de binationaux.

  1. Bouteflika seul à faire quatre mandats

Dernière curiosité, le président de la république ne peut effectuer plus de deux mandats. L’article 178 prévoit même cette disposition est définitive, car « toute révision constitutionnelle ne peut porter atteinte (…) au fait que le Président de la République est rééligible une seule fois.

Résultat : si cette clause est respectée, le président Bouteflika sera le seul, dans l’histoire du pays, à avoir effectué quatre mandats. Ou plus. Car un conseil constitutionnel conciliant peur considérer que la nouvelle constitution commence à s’appliquer à la fin du mandat actuel !

Pour séduire opposants et électeurs, Bouteflika multiplie les gestes sans portée réelle

Le nouveau projet de constitution incite à « améliorer le climat des affaires ». C’est l’un des exemples qui montrent comment le président Bouteflika multiplie les gages, en direction des lobbies, juste pour les inciter à soutenir son projet de constitution.

 

Abed Charef (Maghreb Emergent)

Le président Abdelaziz Bouteflika a fait introduire, dans le nouveau projet de constitution, une série de mesures destinées à séduire des franges de la population, de lobbies et des corporations considérées influentes, en vue de les amener à soutenir son projet. La mesure la plus spectaculaire est contenue dans l’article, qui consacre désormais tamazight comme langue nation ale et officielle, en attendant d’en faire une langue de l’Etat algérien.

Le chef de l’Etat est familier de ces marchandages. Lors de la première révision de la constitution, il avait consacré tamazight comme langue nationale, ce qui avait permis de calmer les esprits dans la foulée des évènements de Kabylie. En 2008, pour s’ouvrir la voie vers un troisième mandat, il avait introduit une clause garantissant une forte présence des femmes au parlement, en contrepartie de la suppression de la clause limitant le nombre de mandats à deux.

Il ne déroge pas à la règle, cette fois-ci, selon une lecture du projet de constitution tel que  présenté par son directeur de cabinet, M. Ahmed Ouyahia. Dans sa démarche il veut brasser tellement large que certaines dispositions apparaissent totalement superflues. Elles n’ont pas leur place dans une constitution.

Interdire le nomadisme politique

Ainsi, à l’adresse du patronat, l’article 37 énonce que « l’Etat œuvre à améliorer le climat des affaires ». L’article 54 bis prévoit que « l’Etat encourage la réalisation des logements » et « œuvre à faciliter l’accès des catégories défavorisées au logement ».

Il veut aussi, à travers l’article 100 ter, empêcher le « nomadisme politique», une revendication récurrente du Parti des Travailleurs de Mme Louisa Hanoun. Cette clause l’énonce clairement: « est déchu de plein droit de son mandat électif l’élu de l’Assemblée Populaire Nationale ou du Conseil de la Nation, affilié à un parti politique, qui aura volontairement changé l’appartenance sous l’égide de laquelle il a été élu ». Par contre, quitter son parti sans en rejoindre un autre n’a pas le même effet. « Le député qui aura démissionné de son parti ou en aura été exclu, conserve son mandat en qualité de député non affilié », selon le même article.

A l’adresse des journalistes, le projet de constitution indique, dans son article 41 ter, que « le délit de presse ne peut être sanctionné par une peine privative de liberté ».

Opposition parlementaire contre premier ministre

En présentant le texte, M. Ouyahia a longuement insisté sur la place faite à l’opposition parlementaire. Celle-ci se voit consacrer une séance par mois, durant laquelle est débattu un ordre du jour de son choix. Cela ne pèse guère dans la décision politique, mais la clause peut toujours séduire nombre de députés et sénateurs.

De manière plus générale, le parlement se voit accorder la possibilité de contester la politique du premier ministre, et même de le réfuter. Pourtant, le président ne lâche rien sur l’essentiel : le premier ministre n’a aucun pouvoir, et le parlement n’a aucune possibilité de contester le chef de l’Etat.

Les islamistes ne sont pas oubliés. Le préambule consacre la réconciliation nationale comme faisant partie de l’histoire de l’Algérie. Le peuple algérien « a souverainement décidé de mettre en œuvre une politique de paix et de réconciliation nationale qui a donné ses fruits et qu’il entend préserver ». En contrepartie, le texte réaffirme que l’Algérie veut bâtir «un Etat démocratique et républicain», qui « consacre l’alternance démocratique par la voie d’élections libres et régulières».

Clin d’oeil à la CNLTD

Quant à la CNTLD, elle est prise de vitesse sur sa revendication d’une commission indépendante chargée de superviser les élections. Le nouveau texte lui couper l’herbe sous les pieds, en créant, dans la constitution, « une Haute instance Indépendante de Surveillance des élections ». L’article 170 bis se paie le luxe d’énoncer que « les pouvoirs publics en charge de l’organisation des élections sont tenus de les entourer de transparence et d’impartialité ».

Nouvelle constitution : Un président omnipotent, sans contre-pouvoirs

 

La nouvelle constitution met en place une confrontation inutile entre premier ministre et parlement. Le président, de son côté, garde tous les pouvoirs, mais il n’a de comptes à rendre à personne.

Abed Charef

Commençons d’abord par les miettes que la nouvelle constitution va distribuer aux seconds couteaux. A tout seigneur tout honneur, tamazight sera langue nationale et officielle. Les journalistes n’iront plus en prison pour des délits commis à travers leurs écrits. Le patronat se voit promettre une amélioration du climat des affaires, les avocats seront plus respectés, les protagonistes des années 1990 verront leur passé définitivement absous, et Mme Louisa Hanoun obtient l’interdiction, par voie constitutionnelle, de ce qu’elle appelle le nomadisme politique. L’opposition n’est pas oubliée, puisque sa revendication d’une commission indépendante chargée de superviser les élections est non seulement validée, mais inscrite dans la constitution. Quant à l’opposition parlementaire, elle obtient une immense faveur : une fois par mois, les deux chambres du parlement vont discuter d’un ordre du jour proposé par l’opposition.

Nombre de ces dispositions n’ont pas leur place dans une constitution. Même pas dans une loi. A peine pourraient-elles être citées dans une résolution politique, quand elles ne sont pas tout simplement contraires à certains principes énoncés dans la même constitution. Mais qu’importe. Pour valider un projet supposé aplanir les difficultés dans la gestion des affaires courantes, le président Abdelaziz Bouteflika est disposé à aller très loin. Y compris transformer la constitution en un fourre-tout dans lequel on distribue des promesses sans rapport avec la vie constitutionnelle.

Un premier ministre transparent

Le discours de M. Ahmed Ouyahia sur les nouveaux attributs du parlement ne change rien aux faits. La nouvelle constitution consacre une situation en vigueur depuis des années. Elle concentre l’essentiel des pouvoirs entre les mains du président de la république, qui n’est responsable devant aucune institution. Dans le même temps, pour créer une sorte de jeu politique, la constitution organise une confrontation, sans but ni enjeu, entre deux partenaires n’ayant aucun pouvoir, le premier ministre et le parlement.

Le premier ministre n’a pas de programme, il a un « plan d’action ». Il le présente à un parlement qui peut le refuser. Mais si le parlement rejette deux gouvernements de suite, c’est l’Assemblée Nationale qui est dissoute. Le président, lui, reste au-dessus de la mêlée. Pourtant, c’est lui qui forme le gouvernement. Le premier ministre n’est que consulté.

Le parlement peut, certes, s’opposer au premier ministre. Mais face au président de la république, il n’a aucun pouvoir. Le chef de l’Etat peut rejeter une loi adoptée par le parlement. Il la soumet à une seconde lecture. Dans ce cas, il faut qu’elle soit adoptée à la majorité des deux tiers. Problème : le président dispose d’une minorité de blocage au Sénat, qui lui permet de faire face.

Le nouveau texte donne l’impression de reprendre les mécanismes de la constitution de 1989, ce qui est complètement faux. Dans la première constitution instituant le multipartisme, le chef de gouvernement avait de vrais pouvoirs. Il définissait sa propre politique, et formait son gouvernement. Il était logique qu’il en assume la responsabilité devant le parlement. N’ayant, aujourd’hui, ni programme propre à lui, ni la faculté de former le gouvernement, il devient absurde de le voir engager sa responsabilité devant le parlement comme le prévoit la nouvelle constitution.

Punching-ball

Pourquoi tous ces efforts pour faire adopter une constitution sans intérêt? A chaque révision de la constitution, le président Bouteflika a réglé un problème le concernant, ou concernant le pouvoir. Une première fois, il a érigé tamazight langue nationale pour calmer les esprits après les évènements de Kabylie. En 2008, il a supprimé la clause sur la limitation des mandats, s’ouvrant la voie d’un troisième mandat. Cette fois-ci, il veut régler des questions liées au fonctionnement du pouvoir, sans avoir à nommer un vice-président, comme on le lui suggère depuis des années.

En raison de son état de santé, le président Bouteflika n’est pas en mesure d’organiser le travail quotidien de l’exécutif, ce qui se fait sentir dans un pays en crise. Il délègue donc au premier ministre le soin de « présider les réunions du Gouvernement », selon l’article 85, alinéa 2bis. Cela permet à la mécanique de continuer à fonctionner, sans toucher en rien aux pouvoirs du président de la république.

Pour le chef de l’Etat, cette formule a l’immense avantage d’évacuer l’idée de créer un poste de vice-président, dont on ne sait sur quoi elle peut déboucher. Elle met en place des mécanismes de gestion sans ambigüités : le premier ministre sait qu’il n’a aucune marge de manoeuvre, et qu’il peut être remercié à tout moment. Le rôle le plus important qu’il ait à jouer est de servir de punching-ball au parlement et à l’opposition. Ce qui permettra au président Bouteflika de terminer tranquillement son quatrième mandat. Et de se préparer pour la suite.

Disparition : Tahar Benaïcha, l’homme qui se revendiquait communiste et musulman

 

Tahar Benaïcha, décédé samedi 2 janvier dans la soirée, à l’âge de 90 ans, a été inhumé dimanche dans son village natal de Guemar, dans la wilaya d’El-Oued. Abed Charef propose un portrait de ce spécialiste de la civilisation musulmane.

Abed Charef

Tahar Benaïcha constituait un véritable paradoxe. Marxiste militant, il se présentait comme « le dernier des communistes algériens », les autres ayant tous, de son avis, abdiqué. Mais dans le même temps, il vouait une admiration sans bornes à la civilisation islamique, dont il se réclamait fortement. D’un caractère difficile, il s’est retrouvé, à la fin de sa vie, en guerre à la fois contre les communistes et contre les islamistes algériens.

Dès son enfance, à Guemar, dans la wilaya d’El-Oued, dans les années 1920, Tahar Benaïcha se trouve plongé dans la culture islamique traditionnelle, avec fréquentation de l’école coranique et acquisition des rudiments de savoir qu’elle offre. Son adolescence et sa jeunesse sont un véritable chaos. Il découvre, d’un côté, les brillants mathématiciens, physiciens, astrologues et autres illustres médecins musulmans, que lui offrent ses lectures, poursuivis plus tard à la Zitouna. Et d’un autre côté, il constate la déchéance d’une société musulmane engluée dans l’ignorance et les pratiques absurdes. D’autres que lui ont prôné des solutions radicales : retour aux sources du wahabisme, relecture de l’Islam des réformistes, puritanisme religieux, laïcs qui veulent se projeter dans la modernité à l’image d’Atatürk. Tahar Benaïcha préfère une autre piste : faire le grand bond en avant, pour rattraper et dépasser les sociétés occidentales capitalistes qui utilisaient science et savoir pour dominer le monde.

Sa pensée se construit progressivement, en parallèle au développement du mouvement national, que son statut d’intellectuel atypique lui permet de suivre de près. Il a en effet connu, de près ou de loin, la plupart des dirigeants du nationalisme algérien, sur lesquels il a un jugement souvent expéditif. Il fréquente la Zitouna où il rencontre notamment Abdelhamid Mehri, et il anime, plus tard, des meetings avec Mostefa Benboulaïd : ce sont quelques rares personnalités qui trouvent grâce à ses yeux.

La religion, une Rissala

Tahar Benaïcha a aussi polémiqué avec Cheïkh Bachir Ibrahimi et Abderrahmane Djillali, il a débattu avec Houari Boumediène et Mouloud Kassim, tout en occupant une place à part au sein des milieux de gauche. Mais peu à peu, Tahar Benaïcha s’est coupé de la gauche sur des bases dogmatiques mais surtout linguistiques. Lui-même accordait une place quasi-exclusive à la langue arabe, adoptait une méfiance radicale envers tout ce qui traite du berbère, et finissait par rejoindre un cercle défendant une pensée aussi carrée que primaire. Il excommuniait tous les adeptes de la diversité, les classant dans un fourre-tout baptisé « franco-berbère ».

Toutefois, son principal combat, Tahar Benaïcha l’a mené contre les islamistes, qu’il accusait d’être les premiers ennemis de l’islam. Pour lui, la religion doit mener vers la liberté et l’épanouissement, non vers l’enfermement et la restriction de la pensée. Il insistait sur le contraste entre les grandes valeurs prônées par l’islam – égalité, justice, liberté, solidarité- et ce que prônent les courants islamistes comme interdits.

Grand amateur de jeu de domino, parleur infatigable, Tahar Benaïcha accordait peu d’importance aux rituels religieux. Il préférait ce qui constituait, selon lui, l’essence des religions, le message de justice et d’égalité qu’elles véhiculent. Il a effectué le pèlerinage à La Mecque, mais n’en pas tiré de conclusion significative. Il se sentait profondément musulman, privilégiant, dans ce mot, l’appartenance civilisationnelle.

La fin de l’Union soviétique

Tahar Benaïcha a aussi acquis son statut de spécialiste des sociétés musulmanes en prédisant, bien avant Hélène Carrère d’Encausse, la dislocation de l’Union soviétique. Au cours d’un voyage effectué dans les républiques de l’ex-empire soviétique, il avait réalisé pour la télévision algérienne, où il a fait toute sa carrière, un reportage célèbre révélant la force de l’héritage islamique. Sa connaissance encyclopédique des grands acteurs historiques de cette région lui a permis de comprendre que ces sociétés se détacheraient tôt ou tard du modèle communiste soviétique, qu’il considérait non viable, pour retrouver une vitalité acquise des siècles auparavant. Et c’était le communiste Tahar Benaïcha qui le prédisait.

Il a aussi effectué, dans les années 1980, un long périple en Afrique subsaharienne, du Mali au Nigeria, où il en passant par le Sénégal et le Niger, où il a étudié les rivalités économiques et sociales, aiguisées par les grands mouvements de population, et leur probable évolution vers des mouvements politiques. Ansar Eddine, Boko Haram, mouvements touaregs, tout cela, du point de vue du marxiste Tahar Benaïcha, constituait une double dérive : des groupes sociaux qui se révoltaient contre leur marginalisation par des pouvoirs centraux, sans pouvoir donner un contenu politique à leur démarche ; des groupes issus d’un nord musulman opprimés par des pouvoirs dominés par des chrétiens ou des animistes.

Cet admirateur de Fidel Castro ne prenait jamais de boisson américaine, ni ne fumait de cigarette américaine, dans un respect dogmatique du boycott des produits fabriqués par les multinationales américaines.