L’industrie algérienne prisonnière d’un débat sans issue

 

Changer d’échelle, changer de monde. L’industrie algérienne tourne en vase-clos, sans prendre la mesure des mutations que connait le monde.

Abed Charef

Avec moins de cinq pour cent du PIB, l’industrie algérienne occupe une place dérisoire dans l’économie du pays. Elle pèse à peine 15% de ce que représente l’économie informelle, et un sixième du secteur de l’énergie. Pourtant, elle domine largement ce qui sert de débat économique, au détriment des autres secteurs, autrement plus consistants!

Cette anomalie tient de plusieurs facteurs, en premier lieu la place qu’occupent les acteurs de l’industrie dans le système de représentation algérien. Les organisations patronales bénéficiant de la proximité du pouvoir sont dominées par des groupes présentant une « façade » industrielle, soigneusement mise en avant, même quand l’essentiel de leur activité est réalisé ailleurs. Bénéficiant d’une image plus positive que celle des importateurs classiques, ces entrepreneurs sont plus crédibles quand ils présentent les revendications du patronat.

Quant au secteur public industriel, il continue à charrier toutes les contraintes véhiculées depuis plusieurs décennies : beaucoup de discours, autant de promesses, des résultats plus que mitigés, et une situation bloquée, avec un gouvernement qui ne sait pas quoi faire de cet héritage.

L’année dernière encore, au premier trimestre, le secteur public industriel affichait une pénible croissance de 2.7% par rapport à la même période de 2014, et 0.8% seulement au second trimestre 2015 par rapport au trimestre précédent. Avec la chute annoncée des investissements au second semestre, les résultats de l’année devraient être très modestes.

Les récentes décisions de renflouer El-Hadjar et la SNVI Rouiba ont confirmé l’impasse : d’un côté, sont annoncés des accords industriels et des projets grandioses, et d’un autre côté, le gouvernement est obligé d’admettre que les groupes publics doivent être renfloués de manière cyclique.

Mondialisation

Ces résultats de l’industrie algérienne sont par ailleurs plombés par le cercle dans lequel les enferment différents partenaires du secteur, totalement englués dans une pensée et une pratique sans issue. A tout seigneur tout honneur, le gouvernement reste prisonnier d’un discours totalement décalé, indigne d’une économie d’un pays de 40 millions d’habitants. Encore dominé par une démarche qui se vante de réaliser bientôt l’autosuffisance pour certains produits (ciment, rond à béton), des restrictions sur les importations (véhicules), le secteur ne se rend même plus compte des bouleversements de l’économie mondiale. Car ailleurs, la réalité économique a connu une évolution sans précédent, avec un résultat étonnant: plus les pays sont riches, plus leur dépendance à l’égard de l’étranger augmente, en raison de la formidable explosion du commerce mondial. A l’exception de la Corée du Nord, plus aucun pays au monde ne veut désormais s’assurer une autonomie pour quelque produit que ce soit, aussi stratégique soit-il. A l’inverse, tous veulent se placer pour devenir des partenaires incontournables pour des produits sur lesquels ils sont performants, en raison d’une avance technologique, de coûts de production avantageux, d’une main d’œuvre plus qualifiée ou de marchés mieux maitrisés.

Le gouvernement algérien, qui évoque à tous bouts de champ la mondialisation, ne semble pas encore avoir pris la mesure de ces changements. Il continue à parler d’autosuffisance, alors qu’il a signé les accords d’association avec l’Union européenne et celui de la zone arabe de libre échange. Dans sa rhétorique, il a même réussi à contaminer des opérateurs privés.

Changer de monde

Des acteurs connus du monde économique n’hésitent pas à demander une protection hermétique du marché algérien pour s’assurer un débouché pour leurs produits. Comme si une telle situation pouvait rester définitive. Alors qu’ils développent un discours de circonstance sur leur volonté d’exporter, ces patrons se maintiennent dans une attitude qui interdit de fait toute velléité d’exportation. Ainsi, insistent-ils pour maintenir un dinar fort, ce qui leur permet d’importer à bas prix les intrants, mais ils refusent de voir que ceci les empêche d’exporter, précisément à cause d’un dinar surévalué.

Un entrepreneur algérien rentré récemment de Chine reconnait avoir développé une vision totalement faussée de l’entreprise. Il voulait se lancer dans la fabrication de pièces pour appareils électroménagers. Il avait tenté d’évaluer les besoins du marché algérien, dont il espérait capter, à terme, une part substantielle. Il a découvert, en Chine, des investissements d’une ampleur qu’il ne pouvait même soupçonner : des entreprises chinoises, ciblant les marchés américain, européen, et africain, fabriquent 200 fois plus que ce que lui-même envisageait de produire. « Mon projet est disqualifié », admet-il, ce qui le pousse à une autre vision : envisager un projet d’une autre ampleur, avec une grande banque algérienne, des partenaires chinois, et d’autres européens, les uns pouvant compenser ce qui lui manquait en économie d’échelle et en recherche développement, les autres pour leur maitrise du marché.

Le voyage en Chine l’a changé. « Je me rends compte de l’inanité de nos débats sur le foncier industriel et sur le rapport public-privé, par exemple. Je pensais que nous devions changer de modèle. Je me rends compte que nous devons changer de monde », dit-il.

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1 commentaire

  1. merci pour cettte analyse Mr Charef, toujours un plaisir de vous lire . Mr Imadalou Noredine

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