L’Etat  algérien livré à des amateurs

 

Après les choix politiques contestables, un amateurisme inquiétant entrave la gestion des affaires de l’Etat.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 janvier 2016)

 

Une semaine après avoir rendu public le projet d’amendement de la constitution, le président Abdelaziz Bouteflika a été obligé d’en proposer un amendement ! Lors du conseil des ministres tenu lundi 11 janvier pour faire adopter formellement le projet, le chef de l’Etat a en effet déclaré que le texte avait besoin d’être modifié, à cause d’une ambiguïté entourant le fameux article 51. Celui-ci introduisait des restrictions excessives pour l’accès à des postes au sein de l’Etat, restrictions liées à la nationalité et à la résidence des hauts responsables au sein de l’Etat.

La disposition avait été largement décriée, particulièrement parmi la communauté algérienne établie à l’étranger, qui s’est sentie exclue de la gestion des affaires du pays. Dans un pays de droit, une telle disposition serait considérée comme non constitutionnelle, car elle établit une ségrégation de fait entre citoyens. En Algérie, elle a été inscrite dans un avant-projet de constitution, texte très attendu, soumis au président Bouteflika qui l’a validé, avant que l’opinion publique ne s’en saisisse pour en montrer le caractère discriminant.

Le revirement du président Bouteflika vise à rattraper une nouvelle faute commise au sommet de l’Etat. Elle lui permet de prendre ses distances envers un texte, le sien, mais dont il donner l’impression de se démarquer depuis le premier jour. Mais elle confirme surtout une sorte d’amateurisme qui s’installe dans la gestion des affaires de l’Etat, avec une banalisation inquiétante des bourdes.

Remanier le remaniement

Les Algériens ont alors découvert que dans son fonctionnement, la présidence de la république comportait des faiblesses dignes d’une commune de moyenne envergure. La tendance s’était progressivement installée depuis des années, pour prendre une ampleur inédite, lorsqu’une lettre, avec un contenu surprenant, avait été adressée à la presse par le président Bouteflika. Des versions contradictoires avait été rendues publiques, l’une par un haut fonctionnaire agissant au nom du chef de l’Etat, l’autre par l’agence APS.

Un pas supplémentaire dans l’erreur avait été franchi un peu plus tard, lors du remaniement qui a suivi l’intronisation du président Bouteflika pour un quatrième mandat. La répartition des compétences entre deux ministres qui se partageaient les affaires étrangères avait donné lieu à un énorme cafouillage, contraignant le président Bouteflika à « remanier le remaniement ».

En plus de l’amateurisme qui a dominé cette affaire, il devenait évident que les deux hommes clé du dispositif diplomatique du pays n’étaient pas les meilleurs amis du monde, alors que l’Algérie faisait face à un environnement régional particulièrement hostile. Une autre évidence sautait aux yeux : la situation échappait au chef de l’Etat, qui se trouvait hors jeu. Un président Bouteflika en pleine capacité de ses moyens n’aurai pas commis cet impair. Et personne ne serait permis de tels écarts.

Un minimum d’apparat

Avec la nouvelle constitution, la situation s’est encre dégradée. Le texte est d’une indigence affligeante. Il contient des dispositions relevant du règlement, et d’autres qui introduisent des inégalités entre citoyens. C’est un texte indigne d’un pays de la dimension de l’Algérie. Qui a pu rédiger un fourre-tout pareil, au point de contraindre le chef de l’Etat à l’accepter du bout des lèvres, en prenant bien soin de dire qu’il s’est contenté de le « valider » ?

Tous les regards se tournent vers Ahmed Ouyahia, qui a joué au grand chambellan lors de la présentation du texte, et qui apparait comme le parfait bouc-émissaire. La position de M. Ouyahia, en première ligne, cache toutefois une réalité beaucoup plus inquiétante : la dégradation générale dans la gestion des affaires du pays.

Longtemps, les maladresses du premier ministre Abdelmalek Sellal sont apparues comme une sorte d’exception. Un pouvoir peut supporter une sorte de Pierre Richard de la politique. Mais le temps est cruel. Il a révélé que l’Etat n’était plus géré avec la même tenue. Ceux qui apparaissaient comme des hommes d’Etat se sont révélés comme de simples petits fonctionnaires de province, incapables de maintenir un minimum d’apparat.

Régression

A leur décharge, il faut toutefois retenir qu’il est difficile de se progresser, ou même de se maintenir, dans un pays qui régresse à une telle vitesse. Quand un pouvoir, dans son ensemble, accepte et assume le quatrième mandat, il est difficile de demander à des hommes du pouvoir à garder la tête haute face à l’adversité. Quand la constitution est bafouée à un point tel qu’elle ouvre la voie à un troisième mandat, et le prolonge ensuite par un grotesque quatrième mandat, il est difficile de reprocher à un responsable de faire preuve de légèreté dans la préparation des amendements constitutionnels. Celui-ci sait, de par sa propre expérience, que la constitution n’a plus de valeur normative. Ce qui l’amène à accorder à son ami Ali Haddad de parler du climat des affaires dans la constitution, et de faire un clin d’œil à Louisa Hanoun, en lui concédant l’interdiction du nomadisme politique.

Une telle régression inquiète, évidemment. Mais il est encore plus inquiétant de voir que le pouvoir et sa clientèle se sont définitivement enfermés dans leur bulle, qu’ils ne sont pas en mesure de revenir au réel. Et plutôt que d’amender la constitution, le pouvoir ferait œuvre autrement plus utile en respectant celle qui est en vigueur. Quels que soient ses défauts. Car la société algérienne n’a pas besoin de changer de constitution et de lois, elle a d’abord besoin d’apprendre à respecter celles déjà en vigueur.

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