L’art de tourner autour de la crise

 

Face à la crise, l’Algérie répond par la méthode qu’elle connait le mieux : tourner en rond. Une démarche dont elle porte très haut l’étendard.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 janvier 2016)

Acte 1 : Le général Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’armée, homme fort des années 1990, exprime son hostilité à un deuxième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Le général Toufik Mediène, patron du DRS, autre homme fort du moment, se range tranquillement derrière le président Bouteflika. Résultat : Lamari est éjecté dès l’entame du second mandat. Il est remplacé par le général Gaïd Salah, alors en disgrâce, et qui s’apprêtait à prendre sa retraite. Gaïd Salah doit donc tout au président Bouteflika.

Acte 2 : le général Toufik Mediène ne montre pas beaucoup d’enthousiasme à voir le président Bouteflika, très diminué physiquement, rempiler pour un quatrième mandat. Mais défiant le bon sens, le système politique algérien maintient à son poste, dans des conditions inouïes, un homme qu’aucun autre pays au monde n’aurait admis comme candidat. Dans sa quête d’un quatrième mandat, le président Bouteflika s’est notamment appuyé sur le général Gaïd Salah, chef d’état-major, vice-ministre de la défense, qui lui est fortement redevable. Résultat : Toufik Mediène est à son tour éjecté quand le pays s’installe solidement dans le quatrième mandat.

Acte 3 : le général Gaïd Salah, chef d’état-major, vice-ministre de la défense, a commencé à grignoter les prérogatives du général Mediène, ne lui laissant qu’un petit espace dans lequel celui-ci étouffait. Mais dès que le général Mediène a jeté l’éponge, Gaïd Salah s’est rendu compte qu’il n’était pas le grand bénéficiaire de l’opération anti-Mediène. Les prérogatives du DRS étaient transférées à la présidence, auprès du général Athmane Tartag. Celui-ci, poussé vers la porte de sortie, a été récupéré par le président Bouteflika, comme il avait fait avec Gaïd Salah. Résultat des courses : Gaïd Salah est mûr pour être éjecté à son tour. Quelle que soit le forme, il sera balayé, selon un engrenage qui fait désormais partie de la routine.

Acte 4 : C’est le plus intéressant. Il s’agit de fiction pure. Tous les personnages qui y figurent sont fictifs, avec une nouvelle situation politique post-Mediène, post-Gaïd Salah et post-Sellal. Gaïd Salah est parti, et il a été déjà oublié. Mediène est un personnage mystérieux, vaguement folklorique, reclus chez lui, tout comme Khaled Nezzar et Mohamed Betchine, à la seule différence qu’il parle peu.

D’un Dieu à l’autre

Par contre, Athmane Tartag est un personnage bien réel. Il a repris en main la police politique, qui s’est discrètement remise au travail. Avec elle, il gère les partis, les médias, les ministères et la rente. Ou ce qui en reste. Il donne des conférences de presse  pour expliquer comment l’Etat est devenu civil. Et, au bout du parcours, il devient tout puissant. Une nouvelle esquisse de rab dzayer. A un point tel qu’il commence à faire de l’ombre au président Bouteflika, et que la classe politique commence à se demander si le général Tartag va avalisera un nouveau mandat ou non.

Le président Bouteflika s’appuie alors sur le successeur du général Gaïd Salah pour savonner la planche sur laquelle est assis le général Tartag. Louisa Hanoun organisera des conférences de presse pour dénoncer les oligarques qui ont envahi la présidence de la république et qui, sous la conduite du général Tartag, veulent dynamiter son parti ; Amar Saadani fera des révélations tonitruantes sur ce Tartag et son incompétence  avérée, et il dénoncera même la violence avec laquelle ont été matées les dernières émeutes; Ahmed Ouyahia écrira une  nouvelle constitution, et expliquera aux Algériens comment, contrairement aux textes passés et à venir, ce nouveau document va protéger les institutions algériennes et asseoir l’immunité du pays. Abdelaziz Belkhadem aura entretemps été réintégré dans les cercles proches du président Bouteflika avant de repartir effectuer une Omra pour cacher sa dernière disgrâce. Saïd Saadi, qui aura entretemps rompu avec Noureddine Aït-Hamouda, présentera un nouveau livre sur lui-même et en profitera pour écorner un autre de ses anciens amis.

Quant à l’Algérie, elle attendra un nouveau remaniement ministériel, en se posant une question essentielle, presque existentielle, avec un suspens insoutenable : Bouguerra Soltani fera-t-il parti du nouveau gouvernement ? L’Algérie prouvera alors qu’elle a définitivement opté pour un choix politique majeur : tourner en rond.

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