Le 24 février gâché par un scénario catastrophe

 

Après les réfugiés syriens et l’épisode de Cologne, c’est l’Algérie qui ferait peur à l’Europe : le scénario catastrophe est à la mode.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 25 février 2015)

 

Le 24 février, en Algérie, on parle traditionnellement syndicalisme et pétrole. Le wataniomètre explose, les syndicalistes sont à l’honneur le temps d’une cérémonie, et même Abdelmadjid Sidi-Saïd réussit à gagner un peu de sympathie auprès des Algériens. De vieilles vidéos de Houari Boumediène sont diffusées en boucle, des images de torchères envahissent les écrans sans qu’on sache d’où elles viennent, on parle quelques minutes de Aïssat Idir, et le soir, la télévision diffuse l’inévitable message du président Bouteflika.

En cette année 2016, pourtant, la radio a dérogé à cette règle. Le jour anniversaire de la création de l’UGTA, la chaine trois a invité, pour son émission phare du matin, une figure du nouveau patronat, qui n’a pas hésité à demander une amnistie fiscale générale. Pas seulement un élargissement de la fameuse mise en conformité, initiée par le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa, mais une mesure globale, complète. Sans contrepartie et sans exclusive. Tout l’argent amassé de manière illicite, illégale, illégitime, doit être amnistié.

L’argumentaire de M. Laïd Benamor, qui a la double casquette de vice-président du Forum des Chefs d’entreprises (FCE) et de président de la chambre de commerce et d’industrie (CACI), est d’une simplicité désarmante: ce n’est pas l’argent informel qui a besoin de l’Etat, c’est l’Etat qui a besoin de l’argent informel. Et aujourd’hui, cet argent informel est dans une situation très favorable : certes, il n’a pas confiance, mais il a le choix. Jusque-là, son principal débouché était l’immobilier, mais la filière ne l’intéresse plus. La preuve en est offerte par la chute du marché. Il a donc l’opportunité d’être transformé en euros pour être exporté. C’est ce qui explique la flambée de l’euro, qui devrait franchir la barre des 200 dinars avant l’été.

Rassurer les Algériens, faire peur aux Européens

Et si on n’est pas convaincu de la gravité de la situation du pays, il suffit de lire le dossier publié par Le Figaro en cette date anniversaire. Aussi glaçant que l’argumentaire de M. Benamor, mais sur un autre registre, le journal français pose une question très originale: « Pourquoi l’Algérie fait peur à l’Europe ?». Rien que ça. Il donne quelques éléments de réponse : « l’effondrement des cours du pétrole ébranle les fondements de l’économie (algérienne), du pouvoir et de la société », écrit-il, ajoutant que « le pouvoir ne semble pas avoir pris la mesure du problème ».

Argument suprême, le scénario syrien est brandi pour le cas Algérie. Il y a toujours quelqu’un, quelque part, prêt à défendre des hypothèses aussi radicales. Le Figaro l’a trouvé, pour lui faire dire les mots qui provoquent un sentiment que les Européens adorent : la peur, la crainte d’être envahis par les étrangers, arabes, musulmans, chinois, peu importe, pourvu qu’ils soient différents.

Et sur ce terrain, Boualem Sansal est parfait. Il a si bien servi les Français que ses propos sont repris avec délectation. Sansal prédit en effet « un printemps algérien sur fond de vengeance et de ressentiment », avant « un hiver islamiste ». Résultat inévitable : si explosion il y a en Algérie, l’Europe sera « confrontée à un mouvement migratoire de masse qu’elle ne pourra contrôler ». Des hordes d’immigrés affamés traversant la Méditerranée, c’est le jackpot! Même Le Pen, le père, n’avait pas osé pousser aussi loin.

Alternatives

Pouvoir de l’argent, scénario syrien, hiver islamiste. Voilà donc à quoi se résumeraient les alternatives pour l’Algérie. Entre Baha-Eddine Tliba, les filières Daech et la guerre des tribus, le choix n’est guère réjouissant. Tliba, son ami Haddad et leur parrain politique Amar Saadani font figure de sauveteurs.

C’est un classique. Mais au fait, est-ce réellement un choix? N’est-on pas plutôt face à un ensemble complémentaire, qui constitue en réalité la négation d’un choix? Pourquoi l’Algérie serait-elle condamnée à cette impasse, une sorte d’entonnoir, où une fausse solution ne serait que la première étape vers d’autres solutions, encore plus difficiles?

Il ne faudrait pas s’y tromper. L’Algérie est habitée par une forte pensée égalitaire. Héritage du mouvement national, ce puissant sentiment de justice joue un rôle central dans les rapports politiques et sociaux. Certes, il génère rente et assistanat, mais il est là. Vouloir passer outre, c’est mener délibérément le pays à l’affrontement.

Ceci explique, au moins en partie, l’incapacité de l’argent à asseoir une mainmise totale sur le pays. Il recherche donc continuellement des alliances pour s’imposer. Il est prêt à à accepter la couverture d’un système autoritaire, peu importe qu’il porte képi ou barbe-kamis.

Mais là encore, ce ne serait qu’illusion. Un système autoritaire, quel que soit son habit, ne peut tenir le pays. Il ne constituera qu’une étape vers autre chose. Vers le pire : ce sera la meilleure passerelle vers le système de tribus, alors qu’il semble si facile d’emprunter d’autres chemins, pour construire un système dont tout le monde rêve.

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