Bruxelles, Sabra, Falloudja

Abed Charef

Je suis Bruxelles. Oui, je suis Bruxelles. Pendant des années, j’ai été Ramallah, Falloudja, Tripoli. J’ai aussi été Charlie, Rakka et Palmyre. Mais rappelez-vous ma grande douleur : j’ai été Bentalha, Smaïl Yefsah, Oued El-Had.

Pourtant, le choc de ma vie, c’était Sabra et Chatila. A l’époque, on ne brandissait pas encore ces slogans, mais je m’identifiais totalement aux victimes. Et avant, bien avant, j’ai été Ouled Ryah, et toutes ces tribus que les troupes de Bugeaud ont massacrées pendant des décennies. Connaissez-vous les Hadjout ? C’était probablement la plus grande tribu de la Mitidja, la grande plaine qui entoure Alger. Des milliers de tentes, autant de guerriers. Elle a pratiquement disparu, massacrée par l’armée coloniale. Il en reste une poignée héritiers, et le nom d’un village, dont personne ne descend des vrais Hadjouts.

J’ai trop ressenti la douleur des uns pour ne pas comprendre celle des autres. Un enfant qui meurt de mort violente à Bamako, à Molenbek, à Kaboul, au nord du Nigéria, en Syrie ou au Sud-Soudan, c’est toujours une victime de la violence des adultes. Et rien ne pourra empêcher un être humain, où qu’il soit, de dire : je suis Aylan.

Pourtant, pendant des années, face à ces crimes, l’émotion a dominé, immédiatement relayée par la propagande, qui exploitait le ressentiment et la colère légitimes des proches des victimes. Les pros de la com, épaulés par les politiques, ont appris à créer des symboles, pour donner une orientation à nos drames, et les exploiter à leur profit. On ne cherchait pas à comprendre, mais à canaliser l’émotion, pour en tirer profit. Tintin n’y pas échappé. Marion non plus.

Après Bruxelles, il n’est même pas nécessaire de reprendre ce discours creux sur la nécessité de ne pas faire d’amalgame, de ne pas confondre islam et islamisme, de discerner entre message divin et ce qu’on en fait.

Après ce crime contre cette Belgique si attachante, il s’agit juste de rappeler deux ou trois choses : les victimes des islamistes en Occident sont mille fois moins nombreuses que les victimes des Occidentaux dans les pays dits musulmans, mille fois moins nombreuses que les victimes dites musulmanes des bourreaux dits islamistes.

Les démocraties occidentales ont tellement pillé, tué, assassiné, chez les autres, qu’il n’est pas possible que cela ne laisse pas des traces sur des décennies. La différence, c’est que tant que cela se passait loin, ça pouvait, comment dire, ça pouvait être supportable. Qui connait Oued El-Had? Personne. Pourtant, il y a eu autant de morts à Oued El-Had en aout 1997 qu’au Bataclan !

Et puis, il faut bien rappeler que l’acte de naissance du jihadisme a été signé par les Occidentaux en Afghanistan. Les ténors du jihad étaient des héros, salués par Rambo lui-même : l’Amérique de Reagan n’a-t-elle produit un film où Rambo était un compagnon de lutte des jihadistes? Daech et le Front Ennosra ne sont que, en ce sens, que les héritiers naturels du brave commandant Massoud et du terrible Hekmetyar. Toutes ces expérimentations menées par les occidentaux, et dont les autres servaient de cobayes, devaient se payer tôt ou tard. Et ce n’est pas Nicolas Sarkozy, responsable de la destruction de la Libye, qui paiera le prix. Ce sont les innocents de Bruxelles qui en seront victimes.

Enfin, il y a une évidence que les Occidentaux ne veulent pas, ou ne peuvent pas comprendre : la Palestine. C’est un fossé d’incompréhension qui semble infranchissable. C’est  vrai que pour de nombreux gouvernants musulmans comme pour des jihadistes, c’est juste un prétexte, un alibi. Mais la Palestine est aussi un symbole qui cristallise tout, absolument tout : les Occidentaux semblent sourds, aveugles, et incompétents quand il s’agit de droits des Palestiniens.

Pourtant, quand tout sera réglé, quand il n’y aura plus d’arguments, plus de ressentiments, la Palestine suffira, à elle seule, à produire autant de violence que ce que redoute l’Occident. Tant que les Palestiniens n’auront pas un pays, un vrai. Les Occidentaux peuvent appeler cela terrorisme, fanatisme, jihadisme, peu importe. La Palestine est présente avec tellement de force en nous qu’elle génèrera ce que nous, nous appellerons résistance. Jusqu’à la fin des temps.

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