Obama ne viendra pas à Alger

Le retour de Chakib Khelil en Algérie a créé un choc. Mais il a surtout confirmé que la justice indépendante n’existe plus.

Abed Charef

Au moment où Barak Obama atterrissait à La Havane, Chakib Khelil atterrissait à Oran. Dans ce mouvement contradictoire, où se croisent le grandiose et le grotesque, chacun allait dans le sens de l’histoire qu’il voulait pour son pays. Avec toutefois une différence notable : les uns font l’histoire, ils en établissent le sens et le contenu, ils en définissent les dates et les virages, ou du moins tentent-ils de le faire ; alors les autres se laissent entrainer par les flots, surfant sur les vagues quand les vents sont favorables, avant de sombrer dans la déchéance quand la roue de l’histoire tourne, mais sans jamais se rendre compte de la signification de ce qu’ils font pour leur pays, ni prendre conscience de la déchéance qui guette leurs sociétés et leurs Etats.

M. Obama, qui a partiellement raté ses projets sur le plan interne (réforme de la santé incomplète, échec sur l’environnement), et externe (Proche-Orient, Irak, Guantanamo), a entamé la dernière ligne droite de sa présidence. Comme de tradition, il fera donc peu de choses en cette année 2016. Il se concentrera essentiellement sur la communication, pour améliorer l’image qu’il veut laisser à la postérité.

En ce sens, son voyage à Cuba entrera doublement dans l’histoire. D’abord, ce sera le premier déplacement d’un président américain dans l’ile de la liberté depuis que Cuba a décidé de se libérer de l’emprise américaine, il y a un quart de siècle ; ensuite, ce sera le début d’un nouvelle ère, celle où les plus forts se rendent compte que la force et l’argent ne règlent pas tout, et que le dialogue avec le petit frère peut offrir une meilleure issue.

Y a-t-il un dernier geste à attendre de Barak Obama avant qu’il ne quitte la Maison Blanche ? Peut-être. Il lui reste deux grandes options pour faire une sortie aussi marquante que le fut son arrivée à la Maison Blanche : baliser le terrain à Hilary Clinton pour la mettre sur orbite en vue d’une éventuelle victoire à la prochaine présidentielle, et oser un geste spectaculaire sur la Palestine. Un geste fort envers les Palestiniens est d’autant plus attendu que Benyamin Netanyahou a commis un affront en annulant un voyage à Washington, ce qui montrait clairement le mépris qu’il avec lequel il considérait Barak Obama. Celui-ci ne peut quitter la scène sur un tel échec. Et comme la dernière année de sa présidence sera marquée par les symboles plus que par les décisions politiques, il est tenu de rétablir la situation.

A chacun ses symboles

En Algérie aussi, il est question de symboles. Enfin, de ce qu’il en reste. Car Novembre, Ben Boulaïd, El-Djorf, Oued Chouli, Soummam, Bouzegza, tout ceci a été remisé au placard. Le symbole du jour, c’est Chakib Khelil.

Avant d’aller plus loin, une précision s’impose : il faut reconnaitre, avec El-Moudjahid, que M. Khelil « n’a jamais été ni jugé ni condamné par la justice », et qu’à ce titre, il devrait bénéficier de la présomption d’innocence. L’existence d’un dossier à charge ne signifie pas que Chakib Khelil est coupable. L’Algérie a suffisamment condamné sur la base de faux dossiers pour qu’il soit nécessaire de se méfier.

Mais ceci ne peut occulter une autre réalité : Chakib Khelil a été cité par une autre presse, plus crédible, se basant sur des documents, des déclarations, des témoignages, avec des virements datés et précisés. Il y a suffisamment de faits pour, disons, susciter de sérieux doutes. Le fait que la justice algérienne n’ait pas jugé nécessaire de le convoquer en se basant uniquement sur ce qui est public est un symbole fort : M. Khelil est au-dessus de la justice. Il fait partie d’un monde qui peut se passer de la loi, et n’hésite pas à le faire.

Chakib Khelil devient alors coupable. Il fait partie d’un pouvoir qui a tué la justice algérienne. Ou bien M. Khelil est innocent dans les affaires de commissions, et dans ce cas, il fait partie d’un système qui a permis de monter des dossiers contre des innocents comme lui; ou bien il est réellement impliqué, et dans ce cas, il montre que le fait d’appartenir à ce système offre une impunité totale : on peut détourner, piller, gérer comme on l’entend, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit.

Saadani, Bedjaoui et la justice

Chaque algérien a son opinion sur la question. Même M. Amar Saadani a le droit d’avoir sa propre opinion. Mais l’opinion de M. Saadani ne sera défendable que si un juge indépendant peut convoquer M. Chakib Khelil, l’interroger sur les 198 millions de dollars versés par Saïpem à M. Farid Bedjaoui, lui demander d’expliquer sa présence à des rencontres auxquelles participait M. Bedjaoui, lui demander aussi des précisions sur la provenance de virements reçus en Suisse et rendus publics par la presse suisse et italienne ; l’opinion de M. Saadani sera défendable lorsque le dossier sur lequel s’était basé l’ancien procureur de la république sera repris en toute transparence, épluché, pour vérifier s’il était fondé et poursuivre les investigations contre M. Khelil, ou, à l’inverse, en prouver le caractère préfabriqué et, dans ce cas, mener une enquête sur les mécanismes qui ont débouché sur une telle forfaiture.

A défaut, l’histoire retiendra que M. Khelil et ses amis auront méthodiquement démoli les institutions algériennes, en particulier la justice ; la responsabilité s’étend à ses amis politiques mais aussi à ceux qui participent à la gestion des affaires du pays et acceptent de cohabiter avec ces dérives. En attendant, leurs comportements légitiment toutes les réactions, y compris les plus répréhensibles en temps normal.

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