Les finances de l’Algérie sont hors contrôle

Les dépenses explosent, les recettes baissent. Un classique, qui montre que le gouvernement n’a plus la maitrise sur les comptes publics.

Abed Charef

Les finances de l’Algérie sont désormais hors contrôle. Le ministère des finances n’avait déjà plus prise ni sur les recettes, il ne contrôle désormais plus les dépenses. Il ne peut virtuellement plus rien faire. La dérive est si grave qu’elle semble surprendre les premiers concernés, comme le premier ministre Abderrahmane Benkhalfa, contraint de rendre publics des chiffres qui dépassent tout ce qu’il pouvait envisager.

Il ne s’agit pas d’un dérapage conjoncturel, d’une passe difficile, d’un mauvais mois, ni même d’une mauvaise année. On n’est plus dans une situation où un chiffre a dérapé, où une donnée a été mal maitrisée, ou bien dans un scénario insuffisamment anticipé. Non. On est dans une situation où le gouvernement tient un discours, fait des prévisions, envisage des actions à entreprendre, et où la réalité du terrain l’amène dans une direction totalement différente. On a vu des gouvernements envisager une croissance de cinq pour cent, avant d’arriver à une croissance inférieure à quatre points, ou bien prévoir une inflation de quatre pour cent pour en subir un taux supérieur à cinq pour cent. De même, suite à une conjoncture très défavorable, des gouvernements peuvent faire face à une récession alors qu’ils s’attendaient à une croissance modeste.

Mais ce qui se passe avec le gouvernement de M. Sellal dépasse de loin ces scénarios les plus pessimistes. Et c’est le ministère des finances qui le dit, au vu des résultats des deux premiers mois de 2016.

Chiffres et tendances

Ainsi, le déficit du trésor a été multiplié par 3.4 durant les mois de janvier et février 2016, comparé à la même période de 2015. Il est passé de 413 milliards de dinars à 1.404 milliards. S’il se maintient au même rythme, le pays bouclera l’année avec un déficit du trésor de 8.424 milliards de dinars (84 milliards de dollars), l’équivalent de 40% du PIB. Comme on le voit, il ne s’agit pas d’une marge de quelques points, qui peut être rattrapé avec des mesures d’austérité ou des coupes, même sévères, mais d’un trou béant que le gouvernement ne sait comment aborder.

Mais le plus inquiétant est ailleurs. Il est dans l’incapacité structurelle du gouvernement à maitriser quoi que ce soit. Jusque-là, on savait que les recettes extérieures dépendaient du prix du pétrole, sur lequel l’Algérie n’a pas de prise. Au mieux, le pays peut utiliser la marge dont il dispose, pour exporter plus, ou moins de gaz, quand il dispose réellement d’une marge de manoeuvre.

Désormais, le pays ne maitrise plus ce qu’il dépense. Tout le discours du gouvernement, depuis qu’il a admis que la crise est là, a été bâti sur la nécessité de rationaliser les dépenses, de maitriser les coûts, et de dépenser utile. Il a même été question, par un jeu de passe-passe, de maintenir les investissements au même niveau, tout en diminuant les dépenses. Les statistiques de janvier-février montrent un échec lamentable sur ce terrain. Les dépenses budgétaires ont en effet explosé en ce début d’année, avec une hausse 66.85%. Elles sont passées de 1.222 milliards de dinars en janvier-février 2015 à 2.040 milliards pour la même période de 2016.

Pas de d’instruments de régulation

Le gouvernement s’est gavé de discours, sans prendre de mesures significatives. Résultat : les dépenses de fonctionnement ont augmenté de près d’un tiers, alors que les dépenses d’équipement auraient été multipliées par trois. S’agit-il de valeur réelle, ou de chiffres fortement manipulés du fait de la fluctuation du taux de change, de l’inflation, des surcoûts et d’autres facteurs non maitrisés, comme les transferts illicites? Difficile à dire, même s’il est peu vraisemblable qu’un pays se préparant à une période d’austérité fasse autant pour les équipements en si peu de temps.

Ce ne sont donc pas les chiffres, avec le différentiel recettes-dépenses, qui sont seuls sujets d’inquiétude. Aujourd’hui, le danger provient de l’effet conjugué de deux autres facteurs. Avec, d’un côté, une tendance à la hausse des dépenses qui semble impossible à freiner ; et, de l’autre côté, une administration qui ne dispose plus des instruments nécessaires pour réguler.

Le ministre des finances peut bien passer son temps à rechercher des -fausses- solutions pour combler le déficit budgétaire, il va être condamné à courir après des ombres. Il devra, tôt ou tard, regarder la réalité en face, et admettre qu’il est dans l’impasse.

Lucidité

M. Benkhalfa a-t-il fait publier les chiffres de janvier-février pour sonner l’alarme? Veut-il attirer l’attention sur une situation particulièrement grave, pour ne pas avoir à porter le chapeau lorsqu’il faudra déposer le bilan? Ou bien va-t-il continuer à vendre des illusions, en essayant d’assécher une mer avec une casserole ?

Malgré la gravité de la situation, les propos de M. Benkhalfa restent ambigus, alors qu’un minimum de lucidité est attendu d’un personnage qui occupe un rôle aussi décisif. Il peut continuer à jouer à l’illusionniste, en tirant sur les cordes traditionnelles : planche à billet, inflation, creusements des déficits, etc., en attendant un hypothétique retournement du marché pétrolier. C’est d’ailleurs ce qu’il laisse entrevoir, quand il affirme que la dette interne et externe du pays est très faible, et que la marge d’endettement est énorme.

Il peut aussi faire preuve de réalisme, en tirant la sonnette d’alarme dès maintenant, pour permettre au pays de sauver les meubles. Un tel choix ne lui ressemble guère. Cela semble d’autant plus difficile à envisager qu’une telle option l’amènerait à renier ce qu’il a dit et fait jusque-là. C’est dire si les perspectives du pays en matière de finances sont difficiles.

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