Bouteflika, otage d’un pouvoir fantôme

La situation actuelle n’est plus de la responsabilité du président Bouteflika. Celui-ci n’est plus maître du jeu…

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 19 mai 2016)

 

Déplorer la situation actuelle du pays peut encore avoir quelque signification pour le simple citoyen, mais pas pour les hommes politiques. Pour ceux qui participent à faire la décision, à l’élaborer ou à son l’exécuter, le train est passé. Les entendre aujourd’hui parler d’une économie en crise, des recettes en chute libre, d’un président de la république fortement diminué, d’un pouvoir opaque, d’un gouvernement sans consistance ou d’un parlement inexistant, n’a plus de sens.

Un tel discours pouvait avoir une quelconque valeur avant le quatrième mandat. Il fallait l’anticiper avant même troisième. Mais par la suite, quand la machine s’est mise en branle, et que le personnel politique a commencé à y grimper pour exister, il était déjà trop tard. Quitte à se répéter, le quatrième mandat ne pouvait avoir un autre contenu. Chakib Khelil, Amar Saadani, Ahmed Ouyahia, Tliba, les chaines de télé et les comptes offshore, Omar Ghrib, Rebrab contre Grine, le principal syndicat du pays qui s’aligne sur la première organisation patronale, la presse privée qui défend son droit de se vendre à l’argent pour échapper au pouvoir, tout ceci est un sous-produit si évident du quatrième mandat qu’on n’a même plus le droit de s’en offusquer.

Et pendant qu’on y est, poussons plus loin la polémique : la presse indépendante est morte le jour où l’hebdomadaire La Nation a disparu. Ce journal avait reçu, en six années d’existence, moins de recettes publicitaires qu’un quotidien « normal » en une demi-journée. Au moment de sa mise à mort, beaucoup se sont mis à regarder ailleurs. Certains étaient même soulagés. Un peu comme quand un parent, gravement blessé dans un accident de circulation, finit par mourir.

Une embarcation folle

Pourquoi ces rappels? Pour deux raisons. En cette année 2016, il y a un sentiment de plus en plus répandu que le pays est sur le point d’aborder un virage décisif pour son destin. Il le fait avec un maximum d’incertitudes. Il s’engagera dans le virage avec qui, pour quelle destination, avec quel pilote, quel équipage, avec quels bagages? Aucune réponse ne s’impose clairement.

La seconde raison, c’est que dans un moment aussi délicat, les passagers du véhicule sont en train de se battre pour savoir qui va s’approprier le butin, sans même se rendre compte qu’ils risquent de rater le virage. A côté de la route, des gens à la voix inaudible tentent bien de les alerter, pour les avertir de la présence d’un précipice un peu plus loin, mais personne ne les entend.

Le discours pompeux du gouvernement, qui affirme maitriser la situation, ne trompe plus personne. Le pays est, de fait, livré à des facteurs sur lesquels il n’a aucun contrôle. Le prix du pétrole, la baisse des recettes, l’émiettement de la société, l’état de santé du président Bouteflika, l’absence de règles claires concernant la succession, la situation difficile aux frontières : ce sont là autant d’inconnues qui peuvent avoir un impact direct sur le pays, mais sur lesquels le pays ne peut guère influer.

L’otage Bouteflika

Choquer pour choquer, autant y aller franchement. La situation actuelle n’est plus de la responsabilité du président Bouteflika. Celui-ci n’est plus maitre du jeu depuis qu’il s’est représenté pour son troisième mandat. J’insiste : troisième mandat. Plus tard, à partir d’avril 2013, il n’avait plus de rôle significatif dans la décision. Il n’a pas imposé son quatrième mandat, comme on le répète partout. Il a été simplement maintenu à son poste parce que les partenaires-antagonistes du pouvoir n’ont pas pu s’entendre sur un successeur.

De là à dire que Bouteflika est un otage, il y a un pas qu’on peut franchir, si on admet qu’il existe des otages précieux, dont on peut tirer une forte rançon, ce qui impose l’obligation d’en prendre soin et de les exhiber régulièrement pour offrir une « preuve de vie ». C’est ce qui a donné du poids à la déclaration des 19, qui voulaient vérifier si le chef de l’Etat était réellement en mesure d’exercer ses attributions constitutionnelles. Ceci ne signifie, en aucune façon, négliger ou réduire les immenses responsabilités de M. Bouteflika dans l’impasse actuelle: il a été le principal bénéficiaire du hold-up électoral de 1999, et il a été un acteur central du pouvoir pendant plus d’une décennie.

Reconstruire le pouvoir

Voir le président Bouteflika sous cet angle donne tout son sens au blocage actuel. A contrario, s’en prendre au président Bouteflika dérisoire, voire dangereux. Cela revient simplement à empêcher, encore une fois, de regarder dans la bonne direction, celle d’un pouvoir, ou d’un non pouvoir, dont l’indécision ronge le pays.

C’est l’image qui décrit le mieux la situation actuelle. En 2014, les clans se sont neutralisés. Ils ont adopté un pacte de statuquo provisoire. Mais les luttes sourdes se sont poursuivies, et un clan a fini par devenir proéminent. Sans pour autant emporter la mise. Il tire donc profit de la conjoncture.

Mais sur le fond, il n’y a plus de pouvoir, en ce sens qu’un pouvoir doit élaborer des stratégies, faire des choix, dessiner des caps, avoie une politique et un projet. Le groupe qui semble en position de force aujourd’hui sait qu’il ne peut, dans l’immédiat, remporter une victoire décisive. Il se contente donc de préserver des positions, d’avancer des pions, en attendant une conjoncture plus favorable.

Les autres groupes sont sommés de se positionner, de faire allégeance, selon leurs intérêts d’abord, leurs affinités ensuite. Tous les arguments sont bons pour les enrôler. Même Issaad Rebrab, dont le profil lisse lui interdit de se mêler de ses batailles, subit de fortes pressions pour s’aligner.

Ultime impasse: l’essentiel des forces et des énergies que recèle le pays est engagé dans ces batailles inutiles. Ce qui reste de l’Algérie n’a pas les moyens d’imposer, ni même de présenter ses choix. Lesquels doivent, peut-être, commencer par recréer un pouvoir, un vrai, en mesure de prendre en compte les intérêts de tous les Algériens. Y compris la partie légitime des intérêts de ces groupes aujourd’hui en guerre.

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2 Commentaires

  1. Qadda

     /  20 mai 2016

    L’otage c’est le peuple bi akmalihi ya si ABED!
    Bouteflika lui avait la possibilité de dire non j’arrete je suis fatigué.Il ne l’a pas fait ; Lui qui aimait les citations des grans hommes politiques devait pourtant avoir à l’esprit ce mot de Talleyrand « La viellesse est un naufrage ».
    Sauf que dans son cas il va nous naufrager tous avec lui ;

    Réponse
  2. tayebouzidi

     /  29 mai 2016

    Si on doit parler d’otage, ils seront deux : Said BOUTEFLIKA et Sellal. Le président, lui est déjà ailleurs.
    La fin de l’état DRS est à mon avis le nœud gordien de la situation actuelle.
    Pour comprendre l’actualité, il faut passer en revue l’historique du pouvoir actuel.
    A la fin du siècle passé, le pouvoir était strictement, plus qu’à toute autre époque, entre les mains de l’armée. Lutte anti-terroriste oblige.
    L’essentiel des leviers du pouvoir politique étaient sous le contrôle du DRS.
    Rappelons l’épisode ZEROUAL ou le DRS a pesé de tout son poids pour écarter le conseiller du président Mohamed BETCHINE, ancien rival de TOUFIK, qui voulait solder ses comptes avec ses anciens camarades.
    Mais il fallait trouver un remplaçant tout de suite et sauver les apparences civiles du régime.
    L’option BOUTEFLIKA s’est reposée après l’épisode de 1994, où il s’est fait des ennemis après son escapade.
    Evidement il y avait des gens qui étaient contre ; M.M. Khaled NEZZAR, Mohamed LAMARI et d’autres. Mais après délibérations le choix du candidat a été fait, et tout le monde s’est rangé avec l’avis dominant.
    BOUTEFLIKA, pour être recruté en tant que président de la république, devait passer un entretien d’embauche avec des hauts gradés de l’armée ; comme pour toute autre haute fonction de l’état. Le cas échéant, c’était M.M. Larbi BELKHIR et Smail LAMARI qui se sont chargé de cette entretient !
    Tout le monde s’est tu et a laissé BOUTEFLIKA travailler et apporter sa touche aux accords conclus entre l’armée et l’AIS. Tout le monde s’est rangé même ceux qui ne trouvaient pas les lois de la concorde civile/nationale ou le président BOUTEFLIKA à leurs gouts.
    Mais l’état continuait à fonctionner comme toujours, l’armée est intouchable et le DRS continuait à nommer et à dégommer l’essentiel du personnel politique ; Avec l’anti-terrorisme, les dieux du DRS ont hérité d’une situation de suprématie totale sur toute la société, présidence de la république comprit. Ce qui a valu au président de dire qu’il refuse d’être trois-quarts président.
    BOUTEFLIKA a beau vouloir se soustraire à leurs influence en ramenant, notamment des techniciens de haut vol et complètement affranchis des règles algériennes, mais rien n‘y fit. Ils sauteront l’un après l’autre : Benachenhou, Bedjaoui, Temmar le dernier est khelil. On a beau sortir les dossiers de corruption sur Khelil, mais au fond de moi j’ai une certitude : ce n’est pas ces affaires de corruption qui l’ont fait perdre, mais son insubordination au système.
    Pour le deuxième mandat les avis se sont fait plus tranchant, les contre Bouteflika se déclare au grand jour, mais déjà le président avait commencé ses manœuvres pour déstabiliser l’establishment et se renforcer dans le sérail. Première fissure, premières victimes : Mohamed LAMARI et d’autres faucons seront écartés d’eux même.
    Le DRS a quant à lui gardé toute sa puissance et semble s’accommoder d’un président envahissant.
    Le troisième mandat semble celui de tous les désaccords et problèmes.
    Après avoir été porté aux nues pour amender la limitation des mandats, voilà que le président est directement visé.
    L’offensive du DRS avec ses enquêtes, a d’après ce qu’on dit détruit le président. Au moment où on parlait de l’application de l’article 88 ; C’est à ce moment que le clan dit « présidentiel », qui n’a de président que le nom, a vu son pouvoir s’agrandir d’un renfort de poids : l’ANP, avec la contribution personnelle du Chef d’état-major.
    Dès cet instant, on doit parler d’un avant et d’un après AVC.
    La discorde au sein de l’armée est évidente, les propos du Gle BENHADID et d’autres avant lui, le confirment.
    Es ce que le comportement des gens du DRS qui est à l’origine des problèmes ?
    Il faut savoir que le SCORAT champion de l’infiltration avait des contacts avec les groupes armés dans les pays voisins : Mali, Tunisie et Libye.
    Il faut rappeler les accusations venues de Tunisie sur les assassinats d’opposants tunisiens et l’activité suspecte de personnes venant d’Algérie, et soupçonnés de vouloir déstabiliser le pouvoir d’Ennahda. Se rappeler aussi le nombre de visites de M.GHANOUCHI en Algérie. Es ce que le département US a été mis à contribution par la Tunisie ? Il y a même qui parlent des liens qu’auraient eu les gens du SCORAT avec les groupes libyens responsables de l’assassinat de l’ambassadeur US à Benghazi.
    En tous les cas, parmi les chefs d’inculpations contre le générale HASSANE on note : « la constitution de groupes armées ».
    Le procès du Gle HASSANE a révélé qu’un flux d’armement transitait les frontières. Les opérations se faisaient à l’insu des chefs de Zones militaire et du CEM. Il faut croire que ces demi-dieux du DRS narguaient tout le monde et n’avaient de compte à rendre à personne qu’à leurs chefs le Gle HASSANE et le Gle TOUFIK.
    L’apogée de la discorde est : Tiguentourine. Là aussi, on dit que le Gle HASSANE n’a fait qu’à sa tête et a coupé toute liaison avec l’état-major et les occidentaux sont intervenus.
    Es cette situation qui a fait réagir l’armée pour mettre fin à cette distorsion au règlement militaire. Ou il existe d’autres problèmes ?
    En tous les cas, il est tout à fait clair que les mesures prises à l’encontre des Responsables du DRS n’est pas l’œuvre du président ni de son frère. Ça se passe à l’intérieure.
    Le régime algérien a été de tout temps un régime militaire ; L’armé des frontières, on se souvient, a pris le pouvoir avec le MALG sans BOUSSOUF (éloigné par BenBella et Boumedienne pour son comportement et les assassinats au Maroc des membres du FLN).
    C’est la première fois que les deux corps s’entrechoquent.
    Toufik, le dieu des dieux, n’était pas vraiment le problème; d’ailleurs il était le dernier à partir .
    Effacé, c’est son tempérament, Patriote sûrement; Le problème c’est qu’il s’est retrouvé, au nom de l’antiterrorisme et de la préservation de l’état, avec des pouvoirs exorbitants (délégués par l’ANP) et s’est complais de cette situation de Rab EDZAIR et n’être pas assez ambitieux pour un rôle de super ministre de la sécurité ou tout simplement de Président de la République, préférant le rôle de Dieu le père.
    Il était légaliste avec des élans de faiseur de Roi que lui inspiraient ses subordonnés, et des personnes de la société civile.
    La gravité de la situation actuelle, vient du fait que personne n’est responsable devant l’opinion. Le seul qui le soit est dans un autre monde.
    Les bourdes qui se suivent font craindre le pire; Parmi les premières c’est d’avoir imposé un président hors service après de longs mois de congé maladie, la nomination du président du conseil constitutionnel avant la fin de mandat du précédent, la nomination d’un militaire, le CEM, au sein du gouvernement, …
    Le peuple avec l’opposition est à mon avis le seul salut de sortie de crise. Avec une feuille de route pour le premier Président démocratiquement élu. C’est le moment idoine pour négocier avec le pouvoir cette sortie. Jamais la situation du pays n’a été aussi délicate; et jamais le pays n’a été aussi proche d’une démocratisation et de sortie de la transition occupée par le duo : Armé-Services secrets, depuis l’indépendance.
    Si BOUTEFLIKA viens à disparaître subitement, l’incertitude est grande pour le pays. Il est à craindre des dérives qui au mieux favoriseront la régression ou la banqueroute générale.

    Réponse

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