Face à l’argent, le gouvernement a abdiqué

L’éthique et la transparence ne sont pas seulement des slogans. Elles sont essentielles pour rétablir la confiance dans l’avenir économique d’un pays.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 24 mai 2016)

Un PDG de banque a osé la sentence. « L’argent n’a pads d’odeur », a déclaré le patron de la BDL. Sa formule est reprise à la volée par le célèbre Farouk Ksentini, qui l’interprète à sa manière : il faut une amnistie fiscale, lance-t-il. Pourquoi amnistier des terroristes et pas des gens qui ont fraudé le fisc ?

L’Algérie est ainsi publiquement invitée à plonger dans l’immoralité, et à consacrer une situation de fait, accepter de vivre à côté de la loi, ou en dehors de la loi. Enfreindre la loi n’est plus une faute qu’il faut payer, c’est simplement une erreur de jeunesse, une bourde, une faute d’inattention qui peut être rapidement oubliée. Puisque le pas est en pleine dérive, qu’il n’est pas en mesure d’obliger les gens à payer l’impôt, autant leur pardonner, en leur disant qu’ils ne doivent pas recommencer…

Farouk Ksentini se présente ainsi comme l’homme qui lave les pêchés des autres. Mais au plan de la décision, il a un peu de retard. Car sur ce terrain du rapport à l’argent, le gouvernement a pris de l’avance. La démarche a été lancée l’été dernier, avec la célèbre mesure de « mise en conformité fiscale », cette formule qui autorise les Algériens à blanchir leur argent en payant un impôt forfaitaire de sept pour cent. L’Etat garantissait qu’il n’y aurait pas de questions, par de poursuite, par de curiosité. Le pas à franchir devait être discret, anonyme. Pas de question gênante, pas de volonté affichée de savoir qui sont ces Algériens ayant amassé des fortunes en argent liquide, comment ils opéraient, où cachaient-ils leur argent.

Aller plus loin

Comme prévu, l’opération a donné de maigres résultats. Si maigres que le gouvernement n’a pas osé communiquer sur les sommes récoltées. Mais comme souvent dans de pareils cas, le ministère des finances n’a pas remis en cause sa démarche, il a simplement estimé que son initiative a échoué parce qu’elle n’est pas allée assez loin. Il faut donc crever l’abcès, et traiter avec l’argent informel comme on traite avec n’importe quelle fortune : le rémunérer, pourvu qu’il accepte d’intégrer la sphère officielle. D’autant plus qu’en ces temps de vaches maigres, tous les apports sont les bienvenus.

Ce fut donc l’emprunt obligataire. De l’argent rémunéré à un taux supérieur à l’inflation, en vue de maintenir un niveau élevé d’investissements publics, assure-t-on. Combien le gouvernement compote-t-il lever ? A quel niveau cet argent pourrait participer à la relance de l’investissement? Combien de points de PIB espère-t-on ? Aucune réponse, évidemment. Pour le gouvernement, une seule certitude : il ne maitrise rien. A part donner une injonction aux banques et aux institutionnels de souscrire à l’emprunt pour sauver la mise, il n’a aucun levier sur lequel appuyer.

Opacité et absence de contre-pouvoirs

Sur un plan strictement économique, le résultat est dérisoire. Ceci apparaitra clairement lorsqu’il faudra faire les comptes -après le départ de M. Benkhalfa, pas avant. Au mieux, l’argent récolté par l’emprunt sera défalqué ailleurs. Ainsi, au lieu de financer directement des investissements, les banques donneront leur argent à l’Etat qui l’utilisera pour payer les salaires. De son côté, le pouvoir demandera à la Banque centrale de fabriquer de la monnaie, laquelle sera remise aux banques pour servir au financement normal de l’économie.

Dans la réalité, l’évolution sera plus grave. Le gouvernement affirme que l’argent récolté servira à financer des investissements. Comment, dans le budget, différencier de l’argent destiné au financement d’une route, et celui consacré aux subventions? Avec l’opacité qui domine les finances publiques, rien n’est plus facile pour le gouvernement que de se servir là où il trouve l’argent. Et il ne s’en prive pas. Il n’y a aucun contre-pouvoir viable en mesure de contester son action.

Renoncement

Ce faisant, le gouvernement contribue, à sa façon, à détruire le peu de crédit qui reste aux institutions. C’est désormais le pouvoir, à travers ses différents porte-paroles, qui reconnait publiquement l’inexistence de règles, morales ou autres, dans la gestion de l’argent.

C’est là le coup le plus grave porté à l’économie du pays. La baisse de moitié des recettes des hydrocarbures est moins dangereuse qu’un renoncement aux règles éthiques. Pris dans l’urgence, le gouvernement pense utilise le peu de moyens dont il dispose pour rétablir la situation, en acceptant de fermer les yeux sur de graves dérives économiques. Il se trompe lourdement: le pays a moins de besoin de recettes en devises que de règles claires, publiques et transparentes dans le fonctionnement quotidien de l’économie. C’est le gouvernement lui-même qui le confirme : en empêchant Issaad Rebrad de tenir une conférence de presse, il confirme que l’économie et l’entreprise ne sont rien face au pouvoir arbitraire.

Ultime erreur commise dans l’emprunt obligataire : le choix du moment. Le gouvernement est aux abois. Il est incapable d’imposer ses conditions. Il se soumet donc aux conditions des détenteurs d’argent. Y compris l’argent sale, qu’on voulait dans un premier temps taxer à sept pour cent, et qu’on finira par rémunérer à cinq pour cent. C’est, d’une certaine manière, une abdication ; une reddition en rase campagne, pas uniquement face aux détenteurs d’argent : il s’agit surtout d’un renoncement à des règles, sans lesquelles il serait impossible de rétablir la confiance et la foi en l’avenir.

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