Sellal explose le concept de bonne gouvernance

 

Un gouvernement est supposé apporter des solutions. En Algérie, il crée des problèmes. Echantillons.

Abed Charef

Il y a deux ans à peine, les entreprises et administrations publiques étaient destinataires d’une circulaire du premier ministre Abelmalek Sellal, les sommant de mettre à la retraite le personnel qui a atteint l’âge de 60 ans. Pour le gouvernement, qui nageait alors dans l’abondance financière, il s’agissait de pousser vers la sortie le personnel en fin de carrière, pour dégager des postes de travail en faveur des jeunes, dont une partie importante se plaignait du chômage. Une analyse simpliste, pour ne pas dire primaire, voulait qu’un mouvement mécanique au sein de la population -faire sortir les uns du tunnel du monde du travail pour en faire entrer d’autres- pouvait atténuer la pression qui s’exerçait sur l’offre d’emploi.

L’application mécanique de cette décision, selon une méthode bureaucratique, a débouché sur trois dérives majeures. Elle a d’abord mis à la retraie forcée de nombreux travailleurs qui n’avaient pas atteint 32 années de cotisation et qui voulaient poursuivre leur carrière professionnelle. Ceux d’entre eux, qui étaient près de la retraite et avaient un salaire correct, s’en sortaient relativement bien, mais d’autres se sont retrouvés avec des pensions misérables.

Les entreprises ont aussi brutalement perdu une partie de leur encadrement, alors qu’il s’agissait précisément d’un personnel qui avait cumulé un maximum d’expérience. Les chefs d’entreprises ne s’y sont pas trompés. Beaucoup n’ont pas hésité à reprendre ces nouveaux retraités sous une autre forme, notamment comme consultants.

La caisse de retraite menacée

Une autre faute managériale a été commise : les caisses de retraite se sont brutalement retrouvées avec un gonflement considérable du volume de pensions à verser aux retraités. Un pétrole à plus de cent dollars offrait des ressources financières pour répondre à cette demande, mais le retournement du marché pétroler a brutalement plongé le gouvernement dans une situation inextricable. Il n’a plus les ressources pour financer le déficit des caisses de retraite.

Il fait aussi un autre constat d’échec : la mise à la retraite forcée d’une partie du personnel n’a pas permis de dégager des postes de travail en nombre suffisant. Pour deux raisons. Les entreprises et administrations, en sureffectif, ont simplement profité de l’aubaine pour dégraisser. Ensuite, le personnel à recruter n’avait pas la qualification et l’expérience de ceux qui quittaient l’entreprise ; d’où une dégradation de la qualité d’un management qui était, dès le départ, approximatif.

Face à cette dure réalité, le gouvernement tente un rétropédalage, alors que sa marge est très étroite. Il veut, cette fois-ci, agir dans deux directions, mais toujours dans la précipitation. D’une part, il veut supprimer la retraite proportionnelle, et d’autre part, il veut retarder l’âge du départ à la retraite. L’inverse de ce qu’il faisait il y a peu.

Légèreté

Dans l’absolu, ce nouveau choix sur l’âge de la retraite peut être défendu, avec quelques aménagements. Mais est-il possible de faire confiance à un gouvernement qui fait une chose et son contraire ? Comment les mêmes hommes peuvent-ils prendre des décisions aussi graves avec tant de légèreté, sans rendre de comptes ?

Sur le fond, cet amateurisme du gouvernement constitue, désormais, un danger et une menace pour le pays. Ses décisions à l’emporte-pièce, non étudiées, non réfléchies, prises sous la pression de la conjoncture, avec une légèreté qui frise l’irresponsabilité, discréditent des choix qui, en d’autres temps, auraient parfaitement tenu la route.

Détruire ses propres atouts

C’est l’occasion d’évoquer de nouveau les hydrocarbures non conventionnels, une carte que le gouvernement a lamentablement détruite à cause d’erreurs graves à ce niveau de la décision. Cette affaire avait été déclenchée par trois constats simultanés : la production algérienne d’hydrocarbures semblait inexorablement vouée au déclin à partir de 2008 ; un boom du gaz de schiste était enregistré aux Etats-Unis ; et l’Algérie était créditée des troisièmes ou quatrièmes réserves mondiales. Comme l’Algérie avait besoin d’une forte production pour assurer la poursuite des exportations et la satisfaction d’une demande interne en plein boom, l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels apparaissait comme une option à envisager, indépendamment de la polémique qui entourait la question.

Comment le gouvernement s’y est pris ? Par le mensonge et la dérobade. Il a alterné dribbles, mépris, manipulation et menaces. Au total, une série de fautes qui ont transformé l’exploitation du gaz de schiste en une sorte de menace majeure pour le pays. C’est, du moins, ainsi que l’opinion l’a perçue. L’inévitable s’est alors produit : un vaste mouvement de contestation s’est développé dans la région de In-Salah, bénéficiant de la sympathie ou du soutien de nombre d’Algériens.

Façade apparente

Les manifestants avaient raison de se méfier. Ils avaient été suffisamment bernés pour perdre con fiance. Ils ne considéraient plus le gouvernement comme assez crédible sur une question aussi cruciale. Le pouvoir lui-même a fini par le reconnaitre et d’abdiquer: les interlocuteurs traditionnels de la population -ministère de l’énergie, personnel politique, wali, etc.- étaient tellement discrédités qu’ils ont été éconduits. Et c’est l’armée qui a été chargée de ramener la sérénité. Le chef de la 6ème région militaire lui-même s’est déplacé sur les lieux pour prendre langue avec les manifestants et tenter de désamorcer la crise.

Mais cela n’efface pas la faute. Bien au contraire, ces deux exemples montrent que le gouvernement est devenu source de problèmes, comme le montre l’affaire des retraites ; et quand il dispose de certaines solutions, il s’y prend de telle manière qu’il détruit ses propres atouts, comme il l’a fait avec le gaz de schiste.

Une précision tout de même : ce n’est pas le gouvernement qui est en cause, auquel cas il suffirait de le changer. En fait, c’est le système de gouvernement qui est en cause. Et même si M. Sellal a réalisé des miracles en termes de mauvais choix, il n’est que la façade apparente de cette machine destructrice qui gère le pays.

Malgré le Brexit, l’Europe reste un modèle pour le Maghreb

 

L’Europe a allié projet économique et construction politique. Un parcours ambitieux, et un bilan probant, malgré le Brexit.

Abed Charef

Avec seulement sept pour cent de la population de la planète, l’Europe génère un quart du PIB mondial, et près de 20% du commerce international. Son produit intérieur brut représente toujours près de trois fois celui de la Chine, avec une population équivalant au tiers de celle de l’Empire du Milieu.

Pour l’Algérie, l’Europe représente le premier partenaire économique. Le commerce extérieur reste largement dominé par les échanges avec l’Europe : 49% des importations, mais surtout 68% des exportations, se font avec des pays de l’Union européenne.

A ces flux économiques, ont peut ajouter que les rois quarts des Algériens installés à l’étranger se trouvent en Europe. C’est dire que ce qui concerne l’Europe a un impact immédiat sur l’Algérie. Simple constat : après le Brexit, ce référendum ayant abouti à la décision de la Grande Bretagne de l’Europe, les bourses ont chuté, entrainant avec elles le prix du pétrole, ce qui a une répercussion immédiate que l’Algérie.

L’impact de ce référendum sur l’économie mondiale, avec un risque de récession, sera directement ressenti en Algérie. Dans un marché pétrolier qui se rapproche difficilement de l’équilibre, la moindre information sur une stagnation économique coûte très cher à l’Algérie en termes de revenus extérieurs. A l’inverse, un redémarrage de l’économie mondiale peut faire grimper les prix du pétrole, et donc une amélioration des recettes extérieurs du pays.

Une construction politique

Ces fluctuations économiques et financières, avec leurs courbes, leurs chiffres et les différentes hypothèses envisagées, sont étudiées à la loupe par les grandes bourses financières. Elles hantent les économistes, et empêchent financiers les financiers de dormir.

Pourtant, le Brexit, qui va bouter la Grande Bretagne en dehors de l’Europe, est d’abord un acte politique, et c’est à ce titre qu’il a choqué l’opinion européenne, y compris les Britanniques. En votant majoritairement une séparation avec l’Europe, le Royaume-Uni met fin à une expérience d’un demi-siècle de construction européenne, et menace d’envisager un détricotage, qui semble toutefois exclu dans l’immédiat.

En lui-même, le Brexit soulève trois grandes remarques. La première concerne l’œuvre européenne : malgré ses nombreuses tares, l’Europe reste la plus grande construction, la plus complexe et la plus innovante des temps modernes. Grâce à l’Europe, ce continent, hors Balkans, n’a pas connu de conflit depuis la seconde guerre mondiale.

Même si elle a commencé par le charbon et l’acier, pour aller ensuite à un marché commun, l’Europe est d’abord une construction politique qui a permis d’éviter les guerres. Elle a créé une dynamique politique et économique qui s’est nourrie d’elle-même pendant un demi-siècle, au point de réussir à intégrer, en deux décennies, l’ancienne Europe de l’Est, après avoir assuré la modernisation très rapide du Portugal et de l’Espagne. Pour un continent qui a provoqué deux guerres mondiales, le résultat est largement probant. Particulièrement quand on le compare au projet Maghreb.

Une matrice désuète

C’est de là peut-être que vient la seconde remarque concernant l’Europe : elle a été conçue d’abord pour gérer les douleurs du passé et éviter qu’elles ne se répètent. Les hommes politiques qui ont façonné et porté l’Europe jusqu’au tournant du siècle avaient tous pour matrice politique la seconde guerre mondiale. Ils ont vécu dans un monde qui n’avait ni internet, ni la crise des migrants. Les paradis fiscaux avaient un côté exotique, et les marchés financiers n’avaient pas atteint leur puissance actuelle.

L’Europe est apparue désarmée que face aux problèmes nouveaux et aux crises les plus aigues, particulièrement quand celles-ci ont été amplifiées les urgences médiatiques. Incapable de trouver une réponse consensuelle à l’échelle européenne, elle a d’ailleurs cédé face aux pays, qui ont repris la main.

En avançant, l’Europe a généré un autre problème : elle est devenue une construction d’élites qui lui sont acquises. Lors du référendum sur le Brexit, les élites ont d’ailleurs voté en force pour le maintien au sein de l’UE, alors que le « peuple » a voté pour le Brexit. En outre, derrière les vocables comme « bureaucratie de Bruxelles » ou « directives européennes », se cachent en fait des entités ou des règles de haut niveau, qui ont permis à ce continent d’établir des normes de qualité exceptionnelles. Concrètement, l’Europe a tiré tout le monde vers le haut.

Les pauvres se déchirent entre eux

A l’exception des Européens d’en bas? Peut-être. Le discours ambiant le répète à satiété. L’Europe manque de ressources démocratiques, dit-on. Elle fonctionne en vase clos, entre experts et fonctionnaires pas assez légitimes. Des décisions antipopulaires sont prises au nom de l’Europe.

Il y a une part de vérité dans ces affirmations, mais c’est le discours d’extrême droite et populiste qui a imposé cette vision. Il l’a amplifiée à tel point que l’Europe est devenue un épouvantail évoluant sur un terrain miné par le racisme et la xénophobie. Car si l’Europe a pris un virage libéral, avec une forte présence des choix dictés par les grandes entreprises et la grande finance, elle reste aussi l’un des espaces les plus démocratiques du monde.

Dans cet espace, les éléments les plus vulnérables sont prêts aux pires excès. Particulièrement en période de doute ou de crise. Face aux migrants, à la crise économique, à l’incertitude du lendemain, la recette classique s’impose : le problème c’est l’autre. L’étranger. On lui interdit d’entrer, on l’expulse, ou on le quitte.

Mais pour une fois, l’autre, l’étranger, c’est l’Européen.

Derrière l’incompétence, la corruption

Un pouvoir en miettes offre une large autonomie aux groupes et lobbies. Et un terrain favorable à la corruption.

Abed Charef

Dans une Algérie où les institutions reculent au profit de l’informel, la gestion des affaires du pays se fait par à-coups, dans une sorte de chaos plus ou moins organisé. Il n’est, à priori, jamais facile de savoir dans quelle direction un conflit va être tranché, ni quelles décisions seront prises face à une situation donnée, tant les attitudes des uns et des autres sont contradictoires, y compris au sein du gouvernement et dans l’administration. Pourtant, toutes les décisions, aussi opaques soient-elles, obéissent toujours à une logique bien précise.

L’affaire de la coupure de l’internet lors du bac 2 offre un exemple édifiant. A priori, la mesure semble absurde. Au sein de l’administration, on estime que la cause de la fraude est à rechercher dans le manque de crédibilité de différentes structures qui gèrent l’opération, et dans l’absence d’éthique chez les candidats et leurs proches. En tout état de cause, elle n’est pas dans l’internet, qui ne fait qu’amplifier un problème né ailleurs. En outre, dans les milieux des TIC, on fait valoir que bloquer ou entraver la connexion internet n’a pas d’impact, tant les solutions alternatives pour contourner le blocage sont nombreuses et faciles à mettre en œuvre.

Comment, dès lors, admettre que deux ministres puissent s’allier, pour recourir prendre une mesure aussi peu efficace, mais si décriée? Comment une ministre des TIC peut-elle aller jusqu’à menacer ceux qui recourent aux VPN, ces fameux routeurs qui permettent de contourner le blocage de l’internet? Face à une telle énormité, l’incompétence n’explique pas tout, d’autant plus que les deux ministres en question, Mme Nouria Benghabrit et Houda Feraoun, passent pour des spécialistes dans leurs domaines respectifs.

Logique sécuritaire

La réponse doit donc être cherchée ailleurs, tout comme les objectifs de la décision. Et comme souvent en Algérie, quand aucune réponse rationnelle ne s’impose, il faut creuser du côté sécuritaire. Depuis des années déjà, le bac a progressivement basculé, quittant le terrain pédagogique pour se transformer en opération sécuritaire. L’examen de cette année pouvait constituer une occasion unique pour expérimenter une opération de blocage partiel ou total de l’internet, en prévision de situations exceptionnelles. Et quand on voit la situation économique et sociale du pays, et les réponses apportées par le gouvernement, force est de constater que le pouvoir a intérêt à se préparer à faire face à une éventuelle explosion.

Vue sous cet angle, la décision de bloquer l’internet prend tout son sens. Elle est en cohérence totale avec les pratiques d’un pouvoir sécuritaire : celui-ci place l’impératif de l’ordre avant les soucis pédagogiques, les besoins de l’économie ou le bien-être des citoyens. Cette fraction du pouvoir agit sur son terrain, où elle dispose d’une large autonomie pour imposer ses points de vue, empiétant sur le terrain des autres.

Cette hégémonie comprend des secteurs qu’on ne soupçonne même pas. Pourquoi l’équipe nationale de football joue au stade Tchaker de Blida et non au 5 juillet à Alger? Parce que le stade de Blida offre plus de facilités pour gérer la foule. Pourquoi la Ligue de football professionnelle (LFP) prononce autant de matches à huis-clos, alors que la mesure est si décriée, tant elle tue l’âme du football? Parce que ça facilite la gestion sécuritaire des matches, nous confie un connaisseur des arcanes du football.

Incohérence?

Sur un autre registre, on apprend que le patron de la société Ness Prod, qui a acheté le groupe Al-Khabar au profit de M. Issaad Rabrab, a été longuement entendu par les services de sécurité. Là, il s’agit d’un autre centre de pouvoir, obéissant à une autre logique. Il est si puissant qu’il fait agir ministres, juges, avocats, etc. Il agit parfois en coopération avec d’autres centres de pouvoir, mais parfois sans eux. C’est ce qui explique que certains hauts responsables sont parfois désarmés face à des situations imprévues : ils ne savent pas quelle est la réponse du pouvoir, car un cloisonnement assez compact peut séparer différents cercles.

Ceci est tout aussi valable quand le pouvoir veut manifester sa puissance face à ce qu’il considère comme des menaces venant de sa propre périphérie. Ainsi, lorsque le gouvernement s’est trouvé submergé par les importations de véhicules, il a procédé de la même manière, mais pour aller dans une autre direction. Il a chargé un pan du gouvernement de diviser les importations par trois. Peu importe que cette action ne cadre pas avec ce que font d’autres ministres. Le résultat a été atteint, y compris en provoquant la colère d’un puissant lobby et en réduisant une activité qui commençait à se structurer.

Dispersion

Tout ceci donne de l’Algérie une image peu séduisante. Le pouvoir est dispersé entre une multitude de pôles, plus ou moins autonomes, gérant des pans de l’économie et de la vie politique. Aucun d’entre eux n’a de comptes à rendre au voisin. Il y a une seule règle d’obéissance, vers le haut.

Mais contrairement à une idée répandue, selon laquelle le pouvoir fait n’importe quoi, toutes ses décisions correspondent à une logique précise, et visent à la satisfaction des intérêts d’un groupe ou d’un lobby. Quitte à ce que le gagne ce lobby gagne un dollar et fasse perdre à l’Algérie deux dollars. En ce sens, un mauvais choix économique est souvent présenté comme une preuve d’incompétence, alors qu’il a une explication très rationnelle, voire primaire : une affaire de corruption. Pourquoi les experts d’un même ministère achètent un produit pour un milliard de dollars, puis achètent le même produit pour deux milliards de dollars? Pourquoi signent-ils un contrat pour le double de sa valeur réelle ? Ils ne sont pas incompétents, ils ont simplement touché une commission.

Ils le font à cause de l’absence d’un pouvoir suffisamment légitime pour imposer le respect de la loi et des règles économiques ; à cause de l’absence d’un pouvoir capable de sanctionner les fautes.

L’économie algérienne peut se passer de la modernité

 

L’économie algérienne a survécu à une coupure de l’internet. Signe de vitalité ? Non, d’archaïsme inquiétant.

Abed Charef

Quand la crise de 2008 avait déstabilisé l’économie mondiale, M. Abderrahmane Benkhalfa, alors délégué général de l’ABEF (association des banques et établissement financiers), avait affirmé que l’Algérie ne serait pas touchée. Cette protection lui était offerte par l’absence de connexion entre l’économie algérienne et l’économie mondiale. Très satisfait des orientations du président Bouteflika, grâce auxquelles l’Algérie avait réussi, selon lui, à préserver son autonomie, M. Benkhalfa mettait en avant les avantages de cette démarcation, nette, entre l’Algérie et le monde. Ressembler à la Corée du Nord ne semblait guère le gêner.

Depuis, le monde a appris à mieux gérer les crises, ou, au moins, à en atténuer les effets. Mais l’Algérie n’a guère évolué. Elle continue à se protéger en verrouillant, en isolant, en fermant ou en coupant. Preuve en est offerte par Mme Houda Feraoun, ministre des TIC, qui a avalisé la décision de couper l’internet pour empêcher la fraude au bac. Par cette attitude, Mme Feraoun a admis, de facto que l’Algérie peut se passer de la toile. De plus, ni elle, ni la ministre de l’Education, Mme Benghabrit, n’ont assumé publiquement la décision, comme elles n’ont pas jugé nécessaire d’en fixer la durée, ni les modalités réglementaires. Ce qui a fait dire à M. Ali Kahlane, président de l’Association des opérateurs télécoms alternatifs, que la décision est illégale.

Les plus performants sont pénalisés

Les critiques contre la décision de couper l’internet sont si nombreuses qu’elles révèlent, chez ceux qui l’ont prise, un véritable mépris envers le citoyen et le consommateur. Couper délibérément l’internet constitue une sorte de prime à la médiocrité. Ce sont en effet les entreprises les plus modernes qui ont recours à la toile. Les compagnies travaillant à l’ancienne, en utilisant des méthodes traditionnelles, ne sont pas concernées.

Dans certains métiers, le travail sur internet est devenu basique. Peu de journalistes regagnent leurs rédactions, par exemple, après avoir assisté à un évènement. Ils transmettent tout par internet. La plupart des entreprises de conception les plus dynamiques (communication, architecture, bureaux d’étude, etc.) ont également mis en place un système de travail basé sur l’autonomie des personnes et des équipes, nécessitant peu de présence physique au bureau. Ce sont donc les entreprises les plus créatives qui sont ainsi pénalisées.

Les banques internationales travaillent, elles aussi, systématiquement par mail. Une bonne partie du négoce a également été transféré vers l’internet. Cela semble si évident qu’égrener ainsi les secteurs les plus connectés donne l’impression qu’on veut prouver l’évidence !

Peu de production, beaucoup de consommation

On ne peut faire l’injure à Mme Feraoun de penser qu’elle ignore cette évolution de fond de pans entiers de l’économie. Elle est même chargée, au sein du gouvernement, de promouvoir l’internet, d’en assurer l’expansion, à la fois comme support aux autres activités, mais aussi comme secteur économique à part entière.

Tous les acteurs du secteur font d’ailleurs le même constat. Très en retard en matière de TIC, l’Algérie doit impérativement accélérer pour ne pas être trop distancée, disent-ils. Ils ont accueilli avec scepticisme les arguments récurrents de l’administration pour justifier ce retard -nécessité de mettre sur pied une infrastructure adéquate-, mais ils n’ont jamais admis le déficit effrayant en contenu. Depuis que Moussa Benhamadi était ministre des TIC, était d’ailleurs apparu un discours sur la nécessité de développer le contenu. Y a-t-il une évolution depuis? « Très peu », affirme un spécialiste, soulignant que « comme pour le reste de l’économie, on importe plus de 90% de la consommation. De plus, non seulement « on fabrique peu de contenu, mais on le stocke à l’étranger », affirme M. Aberrafik Khenifsa, directeur de la revue spécialisée ITMag.

Consolation

Avec un tel tableau, il était inévitable d’en arriver à une situation très algérienne : l’internet, qui offre des solutions fabuleuses dans tous les pays du monde, s’est transformé en problème en Algérie. La révolution des TIC, qui est en train de changer la face du monde, est perçue comme une menace en Algérie. Comme la démocratie, le pluralisme, l’économie numérique, ce qui fait avancer d’autres sociétés se transforme en boulet.

Mais ce qu’il y a de pire dans cette affaire peut se résumer en deux points. Mme Feraoun est jeune, belle, elle a un look moderne, elle est spécialiste des TIC : autant de facteurs qui devraient la pousser à promouvoir des solutions modernes en situation de crise. Dans cette affaire, elle s’est comportée comme n’importe bureaucrate, ou comme n’importe quel adjudant. Confrontée à une épreuve, elle n’a pas cherché dans l’innovation, mais dans les vieux réflexes.

De plus, en coupant l’internet, on ne résout même pas la fraude, on se contente juste d’en éliminer un. Ce n’est pas l’internet qui provoque la triche au bac, c’est le non respect des règles et procédures, ainsi que la non observation de l’éthique et de la morale dont devraient faire preuve les fonctionnaires.

Seul réconfort dans cette affaire: l’économie algérienne survivra à la coupure de l’internet parce que c’est une économie archaïque, mal organisée, très en retard, déconnectée et peu performante. Mais est-ce là un sujet de réconfort?

Quand l’urgence économique occulte l’impasse politique

 

Les mesures concrètes pour réformer l’économie commencent à se dessiner. Mais sans accompagnent politique, elle se transforme en une sérieuse menace pour le pays.

Abed Charef

« Travailler moins, est-ce vivre mieux? ». La question a été posée mercredi 15 juin, lors de l’épreuve de philosophie, dans le cadre de l’examen du bac, en France. Cette même question est d’une brûlante actualité en Algérie, où l’âge du départ à la retraite fait débat. Pour ou contre l’augmentation des cotisations, et donc l’allongement des années de travail, les avis divergent, comme sur d’autres sujets.

Pourtant, la suppression de la retraite anticipée avant l’âge de soixante ans semble constituer une mesure raisonnable. Elle peut parfaitement être défendue, aussi bien sur le plan économique qu’éthique. Elle éviterait de se trouver avec des retraités qui n’ont pas encore atteint la cinquantaine, qu’il s’agisse de vrais retraités ou de personnes se recyclant dans le travail au noir. Elle permettrait aussi au monde du travail de conserver des gens qui ont accumulé une grande expérience,  tout en étant

Pour les travailleurs exerçant un métier pénible, dangereux, la loi doit évidemment offrir des portes de sortie raisonnables. La société doit exprimer sa solidarité avec eux, en ouvrant des options nécessaires pour prendre en charge les plus fragiles et soulager la douleur des plus vulnérables. Car avant tout, la retraite est l’expression la plus élaborée de la solidarité entre générations.

Solidarité avec les sans revenu

Dans le même ordre d’idées, le recul de l’âge de la retraite est un choix tout à fait défendable. La retraite à 60 ans a été conçue pour une société où l’espérance de vie atteignait à peine la soixantaine. Aujourd’hui, l’espérance de vie en Algérie, la plus élevée d’Afrique, se situe autour de 75 ans. En 2015, elle était de 77.5 ans pour les femmes et 73.8 ans pour les hommes.

Repousser l’âge de la retraite peut facilement se concevoir, mais en agissant de manière graduelle, avec concertation et débat, sur la base d’études sérieuses, avec des projections précises sur les vint années à venir. Plutôt que d’aller vers une augmentation brutale, il serait préférable d’étaler le changement sur une décennie ou plus, avec une certaine flexibilité au départ. Après tout, il y a des gens qui veulent travailler au-delà de soixante ans, parce que pour eux, le travail n’est pas seulement une source de revenu, mais un accomplissement, une sorte de mission. Ou parce que, plus simplement, ils n’ont pas envie de se retrouver en tête à tête avec leur épouse à la maison…

Toujours sur le terrain de la solidarité, il devient nécessaire d’établir une forme de solidarité avec les personnes de plus de 65 ans, sans revenu. Ceci est particulièrement valable pour des femmes âgées, sans ressources, généralement analphabètes et totalement dépendantes. Leur assurer une sorte de revenu minimum qui couvrirait quelques besoins élémentaires leur permettrait de vivre dans la dignité.

Révision des prix

Sur un autre terrain, il n’est pas déraisonnable de dire que le prix du carburant doit être revu. Actuellement, le consommateur algérien paie un quart de la valeur réelle du prix du litre d’essence sur le marché international. La subvention couvre 75% du prix. Il serait plus logique que la subvention couvre un quart, et que le consommateur paie 75%. Une telle mesure aurait de multiples avantages, que les économistes ont eu tout le loisir de détailler : économie d’énergie, moins de pollution, réorientation des transports vers le collectif, développement des énergies renouvelables, etc.

Les spécialistes des énergies renouvelables savent aussi que la subvention très forte de l’électricité empêche, indirectement, de développer les énergies alternatives. Selon un schéma maintenant connu, et vulgarisé par des institutions comme la Banque Mondiale, la subvention provoque des distorsions économiques qui finissent par entraver la production et l’innovation.

Ce qui est valable pour le carburant l’est aussi pour tout un tas d’autres produits. Le pain par exemple. Là, on peut affirmer que le prix du pain est une source directe de gaspillage. C’est d’autant plus intolérable que l’Algérie est l’un des plus grands importateurs de céréales au monde. Importer des céréales qui finissent dans la poubelle, ou fabriquer du pain qui finit comme aliment du bétail, est totalement inadmissible.

Réforme globale

Toutes ces mesurent ne constituent pas un catalogue d’idées ultra-libérales prônées par un parti de droite. Il s’agit plutôt de mesures de rationalisation de l’économie et de préservation des équilibres sociaux. Même si elles sont médiatisées par des think tanks plutôt libéraux, des organisations patronales très à droite, et des lobbyistes travaillant pour les grosses entreprises, ces mesures relèvent du bon sens. Mais elles ne peuvent pas être mises en œuvre par un gouvernement dans lequel deux ministres ont été cités dans des affaires de corruption. Elles ne peuvent être lancées et exécutées par des ministres qui demandent aux Algériens de faire plus d’efforts pendant qu’eux transfèrent, directement ou à travers des proches, de l’argent à l’étranger.

Dans un pays où des décisions de transfert de fortunes immenses sont signées, la nuit, au profit d’oligarques, il est indécent de demander à ceux qui sont au bas de l’échelle sociale de faire le moindre effort. Quand le ministre du commerce lui-même reconnait que 30% des devises exportées le sont de manière illicite, il est impossible de demander au citoyen de payer l’essence à son véritable prix. Ce qui signifie que les mesures techniques envisagées pour réformer l’économie ne mèneront qu’à l’émeute si le pouvoir qui veut les appliquer ne s’engage pas auparavant dans plus de transparence, d’Etat de droit, de légitimité, d’éthique. Ce qui revient à dire que la réforme de l’économie peut se transformer en une menace sérieuse si elle n’est pas précédée, ou accompagnée, d’une réforme politique d’envergure.

Economie: le gouvernement supprime les verrous mis en place par Ouyahia

http://bit.ly/1PrhDQF

Sellal impose un modèle économique débridé et sans balises

Le remaniement du gouvernement a accéléré l’émergence du nouveau modèle économique promis par le premier ministre Abdelmalek Sellal.

Abed Charef

Abdelmalek Sellal n’a pas exposé son nouveau modèle économique devant la tripartite, mais il est en train de le décliner, par bribes, à travers des actes et des décisions qui mettent l’Algérie sur une nouvelle trajectoire économique. Et ce que promet le premier ministre relève d’un modèle débridé, sans règles, sans encadrement et sans arbitrage.

M. Sellal avait annoncé son nouveau modèle économique pour avril, avant de reporter sa décision pour mai. En fin de compte, il a choisi d’en donner la primeur à la réunion de la tripartite, qui devait se réunir le 5 juin. Entretemps, un nouvel agenda s’était imposé. Le remaniement du 11 juin a bouleversé la donne, avec notamment le départ de deux hommes essentiels dans la gestion économique du pays, le ministre des finances Abderrahmane Benkhalfa et celui de l’énergie Salah Khebri. Auparavant, M. Mohamed Laksaci, gouverneur de la Banque d’Algérie, avait été remercié. C’est donc toute la gouvernance économique du pays qui change de main.

Parmi ces trois personnages qui quittent la scène, M. Khebri était transparent, et M. Benkhalfa vendait des idées qui ne marchaient pas. Restait M. Laksaci. Sans être un Che Guevara de la finance, l’homme avait une connaissance des dossiers qui le poussait à attirer régulièrement l’attention sur les dérives à éviter, et les dangers qui guettaient le pays. C’était un bouton rouge qui s’allumait à chaque accident. Il fallait l’éliminer. M. Laksaci est donc la cible principale du remaniement.

Lobbying

Face à lui, le monde des affaires s’impatientait. Avec la baisse des recettes extérieures, une certaine inquiétude commençait à percer. Qui serait sacrifié ? L’expérience des licences d’importation de véhicules avait fait des victimes. Elle a montré que le pouvoir peut être amené à arbitrer en faveur des uns contre les autres. Il fallait donc éviter de voir le scénario des licences s’élargir à d’autres secteurs. Le pire, ce serait de voir se mettre en place un nouveau système, plus rigoureux, économe, rationnel, couvrant toutes les importations.

Le lobbying des milieux d’affaires a payé. Un banquier conventionnel a été désigné à la tête de la Banque d’Algérie. A la Banque Extérieure d’Algérie, l’homme a géré les devises des hydrocarbures. Il sait comment procéder avec les monnaies étrangères.

Cette victoire a donné des ailes aux milieux d’affaires, qui veulent aller plus loin. Faire sauter deux autres digues : celle du 51/49, et celle du droit de préemption. L’auteur de ces mesures, Ahmed Ouyahia, fait partie de la liste rouge dressée par Amar Saadani. Tous les hauts responsables pris à partie par M. Saadani ont été limogés. Ce qui fait dire à la plupart des analyses que le tour de M. Ouyahia va venir, probablement à la faveur d’un remaniement plus vaste, à la rentrée. Entretemps, les dos d’âne administratifs qu’il avait érigés auront sauté.

Bureaucratie archaïque contre capitalisme débridé

Au total, tout cela débouche sur une nouvelle donne économique : un système totalement ouvert, débridé, sans garde-fous ni barrière, avec des facilités encore plus grandes pour l’accès aux ressources du pays en devises. Le monde des affaires se réjouit, pas l’économie du pays, qui se retrouve sans protection.

Dans ce parcours, la bureaucratie traditionnelle, incarnée par Ahmed Ouyahia, a perdu. Tatillonne, paralysante, arborant un comportement totalitaire sous l’habit du nationalisme, elle n’a pas compris qu’il fallait changer de méthodes, pour mettre en place de nouvelles règles, avec des institutions indépendantes, crédibles, capables de réguler le marché et de permettre aux forces sociales de s’organiser librement. En maintenant en place des pratiques inadaptées, la bureaucratie a empêché l’investissement et freiné la croissance. Elle sera contrainte de quitter le terrain en laissant une économie sans règles.

Les partenaires étrangers sont eux aussi rassurés. Non seulement il n’y aura pas de restrictions sur les devises, mais le marché algérien est désormais ouvert. Plus de 51/49, plus de droit de préemption. De nouvelles facilités sont à envisager, avec le nouveau code des investissements.

Défaillance interne

Dans l’absolu, l’ouverture n’est pas un mal en soi. Bien au contraire. Faciliter les investissements étrangers, attirer les grandes firmes internationales est un gage de solidité de l’économie et une garantie sur de nombreux terrains, comme le transfert de savoir, la modernisation de l’économie, le renforcement de la concurrence, etc.

Mais cela serait valable dans un pays où existent des institutions crédibles, viables, transparentes, capables d’édicter et de faire respecter des règles.  L’inverse, dans un pays où les deux nouveaux ministres qui viennent de faire leur entrée au gouvernement ont été cités dans de graves affaires de détournements, aucune garantie n’est offerte.

Ce n’est pas de la langue de bois : l’économie algérienne est menacée, par des prédateurs internes et externes. Le ministre du commerce lui-même a déclaré que 30% des devises exportées le sont de manière illicite et injustifiée. Les scandales à répétition ont montré que les services de sécurité ne sont pas en mesure de protéger l’économie. La Banque d’Algérie est désarmée par son manque d’indépendance. Les organisations politiques et sociales susceptibles de protester ont été laminées. Pire : quand elles arborent des intentions de révolte, elles le font selon des méthodes éculées et inefficaces.

Le nouveau modèle économique de M. Sellal est en marche.

Algérie : le parlement et les partis tenus à l’écart du remaniement

Le remaniement du gouvernement algérien, décidé samedi 11 juin, s’est fait en dehors des institutions, dans la grande tradition instituée depuis l’avènement du président Abdelaziz Bouteflika en 1999. Ni le parlement, ni les partis, n’ont été associés à la décision.

 

http://bit.ly/1S21JMp

Boualem Bessaïeh: la triste fin de carrière d’un ponte du MALG

 

 

Comment des hommes de cette envergure peuvent-ils devenir aveugles, au point de ne plus se rendre compte de la manière dont les autres les perçoivent?

Lire aussi sur le Huffington Post: http://huff.to/232x89D

 

Ce qui arrive à Boualem Bessaïeh est bien triste.

A 86 ans, cet homme au passé prestigieux est nommé ministre d’Etat, représentant personnel du président de la république. Cela n’ajoute strictement rien à la fortune du personnage, ni à son histoire, ni à son itinéraire personnel. Mais cela suffit pour déclencher une campagne, largement justifiée, contre l’homme, au point de remettre en cause son passé, son œuvre et sa morale.

Arguments à charge d’abord: M. Bessaïeh fait intégralement partie du système politique algérien. Il en a été l’un des fondateurs. Il l’a servi pendant plus d’un demi-siècle. Il a occupé toutes les fonctions, dont celle de ministre de l’information, de la culture, des affaires étrangères et de président du conseil constitutionnel. C’est d’ailleurs à titre de président de ce conseil qu’il a avalisé la réélection du président Bouteflika, qui lui renvoie aujourd’hui l’ascenseur.

En acceptant de rester dans ces cercles gris, autour du pouvoir, M. Bessaïeh devient une des figures du quatrième mandat. Terrible fin de parcours pour lui, et pour toute une génération, qui donne l’impression de ne pas vouloir lâcher le pouvoir. A aucun prix.

Faire parti du sérail, à son âge, le met au même rang que Amar Saadani, Ali Haddad et Amar Ghoul. Cela jette un doute sur ses engagements antérieurs, et remet en cause le regard que des générations entières peuvent avoir sur lui. D’ailleurs, ce qui se dit sur les réseaux sociaux est impitoyable. A un point tel que l’attitude de M. Bessaïeh et de nombre de ses compagnons sert de terreau pour développer un révisionnisme rampant.

Esclaves du « nidham »

Pourtant, M. Bessaïeh n’est pas que cela. Bien au contraire. Il fut un officier de l’ALN, et un ponte du MALG. Il a été patron de la célèbre base Didouche de Tripoli, là où s’est construit l’Etat algérien. Avec ses tares, certes, mais il s’est tout de même construit, dans les dures conditions de l’époque.

Boualem Bessaïeh appartenait aussi à cette catégorie d’hommes qui acceptaient sans discuter les tâches que leur confiait le « nidham ». Ils croyaient à une sorte de suprématie absolue de l’organisation, de l’Etat, du parti, et n’envisageaient jamais de lui désobéir. Même quand ils arrivaient à développer une réflexion propre à eux, et qu’ils sentaient qu’ils avaient peut-être raison, ils finissaient toujours par s’en remettre à l’organisation.

C’est ce qui a mené M. Bessaïeh à faire une longue carrière, souvent dans la discrétion. Ambassadeur, ministre, il n’est jamais sorti du rang. Il prenait sa nomination comme une affectation au sein d’une organisation militaire : elle ne discute, on se contente d’appliquer les ordres.

A côté de cette activité officielle, il a poursuivi une carrière, encore plus discrète, dans le monde des arts. Passionné de poésie, de littérature et d’histoire, il s’est intéressé aussi bien à l’Emir Abdelkader qu’au prince tchétchène Chamil, ainsi qu’à Cheïkh Bouamama et son poète Belkheïr.

Sortir par le haut

Je me rappelle quand, jeune journaliste à l’APS, j’ai été chargé de couvrir le vernissage d’une modeste exposition de peinture pendant une soirée du Ramadhan. Boualem Bessaïeh y a assisté, et j’avais été frappé par la simplicité du personnage, par ce comportement un peu timide qu’on gardé certains hommes de l’ALN. Quelques années plus tard, je retrouverai l’autre face du personnage : j’ai été empêché d’assister à la proclamation de l’Etat de Palestine, à Alger, une messe patronnée par le ministre des affaires étrangères Boualem Bessaïeh.

Comment des hommes de cette envergure peuvent-ils devenir aveugles, au point de ne plus se rendre compte de la manière dont les autres les perçoivent ? Comment deviennent-ils autistes, pour accepter d’être rongés par l’érosion? Comment, au moment où d’autres pensent à la postérité, M. Bessaïeh accepte-t-il d’être l’envoyé spécial du président le plus controversé de l’histoire de l’Algérie? Le compagnonnage de la guerre de libération, la fraternité de combat, tout cela ne peut suffire pour expliquer ce qui apparait auprès des nouvelles générations comme une dérive impardonnable. Même la volonté de servir le pays et le « nidham » ne suffit pas : servir le pays signifie, aujourd’hui, sortir par le haut.

Pourquoi Mme Benghabrit ne peut rien contre la fraude

 

Face au fisc, dans les élections, dans le commerce extérieur, la fraude s’est étendue. Pourquoi choque-t-elle quand il s’agit du bac ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 juin 2016)

D’un côté, les partisans de la ministre de l’Education, Mme Nouria Benghabrit. De l’autre, ses adversaires. Ceux-ci sont des conservateurs, des islamistes, des gens rétrogrades, ennemis du progrès et du savoir. Dans l’autre bord, des militants modernes, ouverts, et par extension, démocrates. C’est la nouvelle ligne de clivage proposée aux Algériens en cet été 2016. Hommes politiques, chefs de partis, leaders d’opinion, journalistes, chroniqueurs et citoyens ont été sommés de se positionner. Avec un diagnostic sans appel : celui qui n’est pas avec nous est contre nous.

Dans un tel conflit, il est inutile de se fatiguer à chercher où se retrouvent Echorouk, le MSP, Cheïkh Chemseddine, Ennahar, les anciens du FIS, les arabo-baathistes et les néo-intégristes. Leur place naturelle est dans le camp qui a déclaré la guerre à Mme Benghabrit. L’autre Algérie, celle de la rationalité et de l’ouverture, de la science et du savoir, est avec la ministre, contre qui un complot, au sens premier du mot, a été tramé.

Quelques évidences méritent d’être rappelées pour se convaincre de l’existence d’un vrai complot. La fraude organisée autour des sujets du bac ne visait pas seulement à favoriser un ou des candidats. Elle ne visait pas non plus à tirer un éventuel bénéfice financier, en revendant les sujets du bac. La publication des sujets d’examen sur les réseaux sociaux visait clairement à discréditer l’examen, la ministre, l’administration, ou l’Etat. Ou tous à la fois. De ce point de vue, Mme Benghabrit a raison quand elle affirme qu’il s’agit d’un complot de nature criminelle visant à déstabiliser l’Etat.

Produit de la fraude

Sur le reste, toutefois, l’attitude de Mme Benghabrit est plus contestable. Lier son sort à la modernisation du pays et de l’école est une supercherie. La ministre de l’Education fait partie d’un gouvernement dont des membres ont été publiquement mis en cause dans des affaires de pots-de-vin. Elle côtoie, au sein de l’exécutif, des personnes citées dans l’affaire des Panama Papers, et dont l’enrichissement est, au minimum, entouré de doute. Elle fonctionne au sein d’un pouvoir qui est devenu le symbole de la fraude, de la tricherie, du non respect des règles. Comment, à partir d’une telle position, veut-elle convaincre de sa volonté de lutter contre la fraude?

Depuis l’indépendance du pays, aucune décision n’a autant symbolisé la déliquescence des institutions que le maintien de M. Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la république pour un quatrième mandat. Or, Mme Benghabrit a émergé précisément avec le quatrième mandat. C’est à ce moment qu’elle a fait son entrée au gouvernement. Elle l’a fait avec un tel mépris pour la populace qu’on se demande comment des mots comme pédagogie et démocratie peuvent être cités à son propos. Cerise sur le gâteau, elle est soutenue par M. Ouyahia, qui a bénéficié, en 1997, de la plus grande opération de fraude électorale de l’Algérie indépendante. L’attitude de Mme Benghabrit rappelle d’ailleurs une autre militante célèbre, qui avait dénoncé la fraude à l’époque, avant de rejoindre le pouvoir avec armes et bagages : Khalida Toumi. Rejoindre un pouvoir qui fait aussi peu cas de l’esprit et de la lettre de la constitution révèle des dispositions qui disqualifient définitivement leur auteur. Un produit de la fraude ne peut pas combattre la fraude.

Enjeux

Cette crispation autour de Mme Benghabrit débouche, par ailleurs, sur une lecture erronée de l’affaire du bac et des enjeux qui l’entourent. S’agit-il de sauver une femme, une ministre, ou l’école? S’agit-il de moderniser l’école, ou de consacrer le contrôle de l’école par un groupe supposé moderne? Prétendre qu’en sauvant Mme Benghabrit, on sauve l’école, ou dire que sauver l’école passe par le salut du soldat Benghabrit est non seulement faux, mais dangereux. Ce qui impose une mise à plat de toute cette affaire, pour revenir à l’essentiel, avec une question toute simple: c’est quoi le problème, au fait?

Il s’agit en réalité de deux problèmes, étroitement imbriqués. Le premier concerne le déroulement d’un examen, le plus important du cycle scolaire, que l’Etat algérien peine à organiser dans des conditions correctes; le second problème concerne l’enseignement dispensé au sein de  l’école algérienne, lui aussi sérieusement remis en cause.

Pour l’organisation du bac, la fraude a atteint un seuil intolérable. Et plus la fraude s’étendait, plus le dispositif était élargi, impliquant les services de sécurité et l’administration locale, sans que cela débouche sur des résultats probants. Le bac est d’ailleurs devenu une épreuve sécuritaire plus qu’un test pédagogique.

Seules des institutions crédibles…

Comme pour les élections, on voulait combattre la fraude, mais on a eu de nouvelles dérives. La raison en est simple : on a choisi les mauvaises solutions pour lutter contre la fraude. On a fermé les yeux sur les vrais problèmes, et on a mis des dispositifs bureaucratiques totalement inefficaces.

Mais tôt ou tard, il faudra revenir au réel, pour se rappeler les fondamentaux : seule une administration neutre, disciplinée, obéissant à la loi, sans interférence du wali, du ministre ou du général, peut assurer une élection sans fraude, des importations sans fraude, et un bac sans fraude. Les commissions indépendantes, présidées par Mohamed Bedjaoui et ses amis, les dispositifs sécuritaires complexes, ne mèneront nulle part. Ils ne feront qu’aggraver le problème. Ce qui revient à dire que sans un Etat et des institutions crédibles, la fraude ne fera que s’amplifier.

Quant au contenu de l’école, c’est une autre question. Emettre son avis personnel n’est pas primordial, mais voici le mien : je suis pour une école plus scientifique, moins religieuse, où l’éducation religieuse devrait être remplacée par l’histoire des idées et la philosophie, avec une place plus large pour les langues, vecteurs de civilisations. Mais imposer cette école par effraction, ou par la force, n’est pas la solution. L’école, la défense nationale, la politique étrangère et l’énergie sont des secteurs qui ne peuvent être soumis aux aléas de la conjoncture. Ils doivent faire l’objet d’un consensus national, tout en étant soumis à un débat permanent.