Quand l’urgence économique occulte l’impasse politique

 

Les mesures concrètes pour réformer l’économie commencent à se dessiner. Mais sans accompagnent politique, elle se transforme en une sérieuse menace pour le pays.

Abed Charef

« Travailler moins, est-ce vivre mieux? ». La question a été posée mercredi 15 juin, lors de l’épreuve de philosophie, dans le cadre de l’examen du bac, en France. Cette même question est d’une brûlante actualité en Algérie, où l’âge du départ à la retraite fait débat. Pour ou contre l’augmentation des cotisations, et donc l’allongement des années de travail, les avis divergent, comme sur d’autres sujets.

Pourtant, la suppression de la retraite anticipée avant l’âge de soixante ans semble constituer une mesure raisonnable. Elle peut parfaitement être défendue, aussi bien sur le plan économique qu’éthique. Elle éviterait de se trouver avec des retraités qui n’ont pas encore atteint la cinquantaine, qu’il s’agisse de vrais retraités ou de personnes se recyclant dans le travail au noir. Elle permettrait aussi au monde du travail de conserver des gens qui ont accumulé une grande expérience,  tout en étant

Pour les travailleurs exerçant un métier pénible, dangereux, la loi doit évidemment offrir des portes de sortie raisonnables. La société doit exprimer sa solidarité avec eux, en ouvrant des options nécessaires pour prendre en charge les plus fragiles et soulager la douleur des plus vulnérables. Car avant tout, la retraite est l’expression la plus élaborée de la solidarité entre générations.

Solidarité avec les sans revenu

Dans le même ordre d’idées, le recul de l’âge de la retraite est un choix tout à fait défendable. La retraite à 60 ans a été conçue pour une société où l’espérance de vie atteignait à peine la soixantaine. Aujourd’hui, l’espérance de vie en Algérie, la plus élevée d’Afrique, se situe autour de 75 ans. En 2015, elle était de 77.5 ans pour les femmes et 73.8 ans pour les hommes.

Repousser l’âge de la retraite peut facilement se concevoir, mais en agissant de manière graduelle, avec concertation et débat, sur la base d’études sérieuses, avec des projections précises sur les vint années à venir. Plutôt que d’aller vers une augmentation brutale, il serait préférable d’étaler le changement sur une décennie ou plus, avec une certaine flexibilité au départ. Après tout, il y a des gens qui veulent travailler au-delà de soixante ans, parce que pour eux, le travail n’est pas seulement une source de revenu, mais un accomplissement, une sorte de mission. Ou parce que, plus simplement, ils n’ont pas envie de se retrouver en tête à tête avec leur épouse à la maison…

Toujours sur le terrain de la solidarité, il devient nécessaire d’établir une forme de solidarité avec les personnes de plus de 65 ans, sans revenu. Ceci est particulièrement valable pour des femmes âgées, sans ressources, généralement analphabètes et totalement dépendantes. Leur assurer une sorte de revenu minimum qui couvrirait quelques besoins élémentaires leur permettrait de vivre dans la dignité.

Révision des prix

Sur un autre terrain, il n’est pas déraisonnable de dire que le prix du carburant doit être revu. Actuellement, le consommateur algérien paie un quart de la valeur réelle du prix du litre d’essence sur le marché international. La subvention couvre 75% du prix. Il serait plus logique que la subvention couvre un quart, et que le consommateur paie 75%. Une telle mesure aurait de multiples avantages, que les économistes ont eu tout le loisir de détailler : économie d’énergie, moins de pollution, réorientation des transports vers le collectif, développement des énergies renouvelables, etc.

Les spécialistes des énergies renouvelables savent aussi que la subvention très forte de l’électricité empêche, indirectement, de développer les énergies alternatives. Selon un schéma maintenant connu, et vulgarisé par des institutions comme la Banque Mondiale, la subvention provoque des distorsions économiques qui finissent par entraver la production et l’innovation.

Ce qui est valable pour le carburant l’est aussi pour tout un tas d’autres produits. Le pain par exemple. Là, on peut affirmer que le prix du pain est une source directe de gaspillage. C’est d’autant plus intolérable que l’Algérie est l’un des plus grands importateurs de céréales au monde. Importer des céréales qui finissent dans la poubelle, ou fabriquer du pain qui finit comme aliment du bétail, est totalement inadmissible.

Réforme globale

Toutes ces mesurent ne constituent pas un catalogue d’idées ultra-libérales prônées par un parti de droite. Il s’agit plutôt de mesures de rationalisation de l’économie et de préservation des équilibres sociaux. Même si elles sont médiatisées par des think tanks plutôt libéraux, des organisations patronales très à droite, et des lobbyistes travaillant pour les grosses entreprises, ces mesures relèvent du bon sens. Mais elles ne peuvent pas être mises en œuvre par un gouvernement dans lequel deux ministres ont été cités dans des affaires de corruption. Elles ne peuvent être lancées et exécutées par des ministres qui demandent aux Algériens de faire plus d’efforts pendant qu’eux transfèrent, directement ou à travers des proches, de l’argent à l’étranger.

Dans un pays où des décisions de transfert de fortunes immenses sont signées, la nuit, au profit d’oligarques, il est indécent de demander à ceux qui sont au bas de l’échelle sociale de faire le moindre effort. Quand le ministre du commerce lui-même reconnait que 30% des devises exportées le sont de manière illicite, il est impossible de demander au citoyen de payer l’essence à son véritable prix. Ce qui signifie que les mesures techniques envisagées pour réformer l’économie ne mèneront qu’à l’émeute si le pouvoir qui veut les appliquer ne s’engage pas auparavant dans plus de transparence, d’Etat de droit, de légitimité, d’éthique. Ce qui revient à dire que la réforme de l’économie peut se transformer en une menace sérieuse si elle n’est pas précédée, ou accompagnée, d’une réforme politique d’envergure.

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