Derrière l’incompétence, la corruption

Un pouvoir en miettes offre une large autonomie aux groupes et lobbies. Et un terrain favorable à la corruption.

Abed Charef

Dans une Algérie où les institutions reculent au profit de l’informel, la gestion des affaires du pays se fait par à-coups, dans une sorte de chaos plus ou moins organisé. Il n’est, à priori, jamais facile de savoir dans quelle direction un conflit va être tranché, ni quelles décisions seront prises face à une situation donnée, tant les attitudes des uns et des autres sont contradictoires, y compris au sein du gouvernement et dans l’administration. Pourtant, toutes les décisions, aussi opaques soient-elles, obéissent toujours à une logique bien précise.

L’affaire de la coupure de l’internet lors du bac 2 offre un exemple édifiant. A priori, la mesure semble absurde. Au sein de l’administration, on estime que la cause de la fraude est à rechercher dans le manque de crédibilité de différentes structures qui gèrent l’opération, et dans l’absence d’éthique chez les candidats et leurs proches. En tout état de cause, elle n’est pas dans l’internet, qui ne fait qu’amplifier un problème né ailleurs. En outre, dans les milieux des TIC, on fait valoir que bloquer ou entraver la connexion internet n’a pas d’impact, tant les solutions alternatives pour contourner le blocage sont nombreuses et faciles à mettre en œuvre.

Comment, dès lors, admettre que deux ministres puissent s’allier, pour recourir prendre une mesure aussi peu efficace, mais si décriée? Comment une ministre des TIC peut-elle aller jusqu’à menacer ceux qui recourent aux VPN, ces fameux routeurs qui permettent de contourner le blocage de l’internet? Face à une telle énormité, l’incompétence n’explique pas tout, d’autant plus que les deux ministres en question, Mme Nouria Benghabrit et Houda Feraoun, passent pour des spécialistes dans leurs domaines respectifs.

Logique sécuritaire

La réponse doit donc être cherchée ailleurs, tout comme les objectifs de la décision. Et comme souvent en Algérie, quand aucune réponse rationnelle ne s’impose, il faut creuser du côté sécuritaire. Depuis des années déjà, le bac a progressivement basculé, quittant le terrain pédagogique pour se transformer en opération sécuritaire. L’examen de cette année pouvait constituer une occasion unique pour expérimenter une opération de blocage partiel ou total de l’internet, en prévision de situations exceptionnelles. Et quand on voit la situation économique et sociale du pays, et les réponses apportées par le gouvernement, force est de constater que le pouvoir a intérêt à se préparer à faire face à une éventuelle explosion.

Vue sous cet angle, la décision de bloquer l’internet prend tout son sens. Elle est en cohérence totale avec les pratiques d’un pouvoir sécuritaire : celui-ci place l’impératif de l’ordre avant les soucis pédagogiques, les besoins de l’économie ou le bien-être des citoyens. Cette fraction du pouvoir agit sur son terrain, où elle dispose d’une large autonomie pour imposer ses points de vue, empiétant sur le terrain des autres.

Cette hégémonie comprend des secteurs qu’on ne soupçonne même pas. Pourquoi l’équipe nationale de football joue au stade Tchaker de Blida et non au 5 juillet à Alger? Parce que le stade de Blida offre plus de facilités pour gérer la foule. Pourquoi la Ligue de football professionnelle (LFP) prononce autant de matches à huis-clos, alors que la mesure est si décriée, tant elle tue l’âme du football? Parce que ça facilite la gestion sécuritaire des matches, nous confie un connaisseur des arcanes du football.

Incohérence?

Sur un autre registre, on apprend que le patron de la société Ness Prod, qui a acheté le groupe Al-Khabar au profit de M. Issaad Rabrab, a été longuement entendu par les services de sécurité. Là, il s’agit d’un autre centre de pouvoir, obéissant à une autre logique. Il est si puissant qu’il fait agir ministres, juges, avocats, etc. Il agit parfois en coopération avec d’autres centres de pouvoir, mais parfois sans eux. C’est ce qui explique que certains hauts responsables sont parfois désarmés face à des situations imprévues : ils ne savent pas quelle est la réponse du pouvoir, car un cloisonnement assez compact peut séparer différents cercles.

Ceci est tout aussi valable quand le pouvoir veut manifester sa puissance face à ce qu’il considère comme des menaces venant de sa propre périphérie. Ainsi, lorsque le gouvernement s’est trouvé submergé par les importations de véhicules, il a procédé de la même manière, mais pour aller dans une autre direction. Il a chargé un pan du gouvernement de diviser les importations par trois. Peu importe que cette action ne cadre pas avec ce que font d’autres ministres. Le résultat a été atteint, y compris en provoquant la colère d’un puissant lobby et en réduisant une activité qui commençait à se structurer.

Dispersion

Tout ceci donne de l’Algérie une image peu séduisante. Le pouvoir est dispersé entre une multitude de pôles, plus ou moins autonomes, gérant des pans de l’économie et de la vie politique. Aucun d’entre eux n’a de comptes à rendre au voisin. Il y a une seule règle d’obéissance, vers le haut.

Mais contrairement à une idée répandue, selon laquelle le pouvoir fait n’importe quoi, toutes ses décisions correspondent à une logique précise, et visent à la satisfaction des intérêts d’un groupe ou d’un lobby. Quitte à ce que le gagne ce lobby gagne un dollar et fasse perdre à l’Algérie deux dollars. En ce sens, un mauvais choix économique est souvent présenté comme une preuve d’incompétence, alors qu’il a une explication très rationnelle, voire primaire : une affaire de corruption. Pourquoi les experts d’un même ministère achètent un produit pour un milliard de dollars, puis achètent le même produit pour deux milliards de dollars? Pourquoi signent-ils un contrat pour le double de sa valeur réelle ? Ils ne sont pas incompétents, ils ont simplement touché une commission.

Ils le font à cause de l’absence d’un pouvoir suffisamment légitime pour imposer le respect de la loi et des règles économiques ; à cause de l’absence d’un pouvoir capable de sanctionner les fautes.

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