Tayeb Erdogan, un islamiste enivré par ses victoires

 

Il y a des victoires plus amères que des défaites. Déjouer un putsch qui a fait plus de 260 morts en fait partie.

Abed Charef

Les partisans de Tayeb Erdogan, nombreux en Algérie, sont ravis. Leur champion, s’appuyant sur le peuple turc, a réussi à déjouer un coup d’Etat. Démocratiquement élu, légitime, il s’est appuyé sur la rue pour faire face aux chars, contrairement à d’autres qui ont eu recours aux chars pour réprimer la rue, répètent à longueur de journée les adeptes du nouveau sultan.

Ce nouveau modèle de démocratie séduit. Mais il ne fait pas illusion. Ses supporters sont d’abord ceux qui gravitent autour des Frères musulmans, en Turquie comme en Algérie et sur les grandes chaines de télévision qui, comme Al-Jazeera, a assuré une couverture élogieuse des évènements en Turquie. Les Frères musulmans d’Algérie sont dithyrambiques. Après avoir perdu l’égyptien Morsi, ils n’ont plus qu’Erdogan comme preuve de leur capacité à gérer, en présentant un modèle convaincant.

Ils insistent donc sur le rôle du président turc, sur son charisme et sur sa légitimité comme facteurs essentiels de l’échec de la tentative de coup d’Etat. Ce faisant, ils occultent tout le reste : la Turquie, dans son ensemble, s’est opposée au coup d’Etat, une formule qui n’a plus guère d’adeptes à l’international. Les opposants laïcs, les plus virulents contre Erdogan, ont été les premiers à refuser le coup de force, faisant ainsi preuve d’un remarquable sens politique.

Ambition européenne

Cette rhétorique primaire, mais dont l’usage est de bonne guerre dans ces moments chauds, a l’immense mérite d’occulter les trois mots qui ont fait échouer le coup d’Etat en Turquie: démocratie, laïcité et institutions. L’armée, institution centrale au sein de l’Etat turc, a refusé d’entrer dans une logique factieuse. Elle a rapidement coupé les branches pourries, celles des putschistes, pour rester dans la légitimité institutionnelle. Ce faisant, elle a respecté le choix démocratique des Turcs, avec tout ce que mot comporte comme ambigüités chez les islamistes, aussi bien chez les salafistes que chez les frères musulmans. Les islamistes de l’AKP, héritiers du rite le plus tolérant -le hanéfite-, mélangé à un siècle de laïcité, sont très éloignés de ce qu’on peut observer chez les islamistes algériens, de Ali Belhadj à Bouguerra Soltani.

A cela, il faut ajouter un acteur facteur, que les adeptes d’Erdogan occultent systématiquement : la Turquie est un Etat officiellement laïc. Ce volet de la constitution turque a joué un rôle central pour faire échec au coup d’Etat. Pour le commandement de l’armée comme pour la haute administration et l’élite politique, la référence suprême n’est pas dans le prêche de l’imam du coin ou dans la fetwa d’un quelconque Cheïkh Chemseddine ; le modèle auquel aspire encore la Turquie est clairement le modèle européen. De fait, tout ce que fait la Turquie depuis un quart de siècle se situe dans cette perspective là : comment organiser le pays selon le modèle qui a permis à l’Europe de devenir ce qu’elle est.

Erdogan à contre-courant

Le discours populiste d’Erdogan ne fait guère illusion. Certes, l’homme peut avoir de l’ambition pour son pays, voire même envisager de restaurer un empire qu’il estime digne de l’histoire de la Turquie. C’est son droit. Sa pratique politique montre cependant qu’il accumule les échecs.

Il a d’abord mené son pays à une hausse des tensions internes et externes, avec l’apparition d’une série de fractures qui rendent la gestion du pays précaire. Il a mené une guerre contre la Syrie, une autre contre Daech, il a rallumé la tension avec la Russie et Israël avant de faire machine arrière, et ravivé la tension sur les fronts kurdes. Tout ceci ne pouvait rester sans effet sur la cohésion interne du pays. A ce titre, la tentative de coup d’Etat est plus le révélateur de ces tensions, une sorte de rupture d’équilibres, qu’une volonté de mettre fin à l’ordre constitutionnel en vigueur.

La réaction d’Erdogan au lendemain de la tentative de coup d’Etat a aussi montré un mode de gestion intempestif. Il promet des sanctions à tous bouts de champ, et licencie magistrats et gradés de l’armée par dizaines. Il met son autorité au-dessus de la loi. C’est dans cette même logique qu’il avait voulu adapter la constitution à ses propres ambitions, en passant d’un régime parlementaire à un régime présidentiel.

Gourou et adversaire politique

L’échec d’Erdogan apparaitra aussi sur deux autres volets, peu visibles aujourd’hui. Au lendemain du putsch, il a tenté de mettre en accusation un ancien allié, Fethullah Gullen, pourtant exilé aux Etats-Unis. Erdogan a ainsi préféré situer le conflit sur le terrain du complot, dans un monde opaque, plutôt que sur le terrain politique et économique. Il veut montrer qu’il n’a pas pour rival un homme porteur d’un projet politique différent -européen, laïc, impérial, hégémonique, peu importe-, mais un une sorte de gourou installé à la tête d’une constellation de zaouïas et d’ONG. Erdogan ne veut pas voir que la secousse qui a ébranlé son pays a ses racines en Syrie, en Irak, dans le Kurdistan, dans ses relations à Daech ou à la Russie, à Chypre, ou dans son projet d’intégrer l’Europe. Il limite la crise à une vision rudimentaire, le pouvoir maléfique d’un obscur homme de réseau reclus aux Etats-Unis.

Le second terrain qui cache l’échec d’Erdogan est l’hégémonie de son parti, l’AKP. Quand une formation populiste de ce type devient aussi tentaculaire, elle a tendance à nier ses propres contradictions, tout en niant les aspirations des autres minorités. Erdogan pense que l’AKP est une formule magique qui résout tous les problèmes du pays. En fait, c’est une machine qui verrouille la vie politique du pays. Jusqu’à ce que cela explose.

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